‹ Averroès et laverroïsme; essai historiqueChapitre 15 sur 37 · XI · texte numérisé non relu

XI

Jusqu'à quel point Averroès a-t-il réellement mérité de devenir le représentant de l'incrédulité et du mépris des religions existantes, c'est ce qu'il est difficile de décidera la distance où nous sommes. La religion étant l'expression la plus profonde de la conscience de l'humanité à telle époque donnée, pour bien comprendre le système religieux d'un siècle, il faudrait vivre de sa vie avec une profondeur dont l'historien le plus pénétrant serait à peine capable. Certes, rien ne s'oppose à ce que des esprits aussi exercés que les philosophes arabes, et en particulier Ibn- Roschd, aient partagé la foi religieuse de leurs compatriotes. En effet, la religion dominante se crée d'ordinaire

1 Op. cit. f. 501.

s Ibïd. f. 513

8 Ibid, f. 514 v°. — En général, cette paraphrase est plein de détails intéressants pour l'histoire de l'Espagne musulmans.

un privilège contre la critique. Peut-on révoquer en doute la parfaite bonne foi de tant de grands esprits des siècles passés, lesquels ont admis sans sourciller certaines croyances qui, de nos jours, troublent la conscience d'un enfant? Il n'y a pas de dogme si absurde qui n'ait été admis par des hommes doués en toute autre chose d'une grande finesse d'esprit. Rien n'empêche donc de supposer qu'Ibn-Roschd a cru à l'islamisme, surtout si l'on considère combien le surnaturel est peu prodigué dans les dogmes essentiels de cette religion, et combien elle se rapproche du déisme le plus épuré.

Il est remarquable qu'Ibn-el-Abbar et Ibn-Abi-Oceibia ne laissent planer aucun soupçon sur l'orthodoxie d'Ibn- Roschd. El-Ànsâri, Abd el-Wahîd et Léon l'Africain, au contraire, témoignent que les croyances religieuses du Commentateur furent, de lapart de ses contemporains, l'objet de jugements fort divers. On fit des ouvrages pour et contre son orthodoxie. Léon ou son traducteur assure avoir eu entre les mains un poëmeen forme de dialogue, où l'un des interlocuteurs exaltait le savoir et les vertus d'Ibn-Roschd, tandis que l'autre le présentait comme un hérétique *. Cette (1 rnière opinion paraît avoir été celle d'un biographe cité par Léon. Racontant l'aventure d'Ibn-Badja, délivré de prison parle père d'Ibn-Roschd, il ajoutait : « Ce père ne savait pas que son fils serait un jour un hérétique pire encore2. » Au contraire, un de ses amis intimes,

1 Apud Fabricium, Bibl. gr. t. Xïîï, p. 228. * Ibid. p. 279.

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Abd-el-Kébir, dévot personnage, dont El-Ansari cite les paroles1, assurait que ces accusations n'avaient aucun fondement, et qu'il avait vu plusieurs fois le philosophe se rendre à la prière et faire ses ablutions. « Dieu sait ce qu'il en est, disait un autre; il est certain du moins que ce sont les intrigues de ses envieux qui l'ont fait coniamner. Pour lui, il ne songea qu'à commenter Aristote et à rétablir l'accord entre la religion et la philosophie *.» Si Averroès est resté aux yeux des chrétiens le porteétendard de l'incrédulité, c'est surtout, il faut le dire, parce que son nom ayant effacé cekii des autres philosophes musulmans, il devint le représentant de l'arabisme, qui, dans la pensée du moyen âge, s'alliait de Irès-près à l'incrédulité. Ibn-Roschd ne se dissimule pas que quelques-unes de ces doctrines, celle de l'éternité du monde, par exemple, sont contraires à l'enseignement de toutes les religions3. Il philosophe librement, sans chercher à heurter la théologie, comme aussi sans se déranger pour éviter le choc. Il ne s'attaque aux théologiens que quand ils mettent le pied sur le terrain de la discussion rationnelle. Les Motecallemîn, qui prétendaient démontrer leurs dogmes par la dialectique, sont réfutés à chaque page de ses écrits4. Gazzali surtout, «ce rené-

1 Ms. suppl. ar. n° 682, f. 8. Voir append. n.

2 Ibid.

3 Voir lestraitéspubliésparM.J. Millier, p. 9etsuiv.51 etsuiv. * Voy. surtout la Paraphrase de la République de Platon,

p. 494, 520, etc. C'est le livre où l'irréligion d'Ibn-Roschd s'est îe plus démasquée.

gat de la philosophie, cet ingrat qui a puisé tout ce qu'il sait dans les écrits des philosophes, et tourne contre eux les armes qu'ils lui ont prêtées, » est attaqué avec une sorte de fureur1. On ne peut, dit-il, attribuer qu'à un renversement d'esprit, ou au désir de se réconcilier avec les théologiens, auxquels il était suspect, la composition de son livre de la Destruction des Philosophes. Les théologiens ont toujours été les ennemis des philosophes, et il a voulu se prémunir contre leur haine. « Pour nous, ajoute Ibn-Roschd, au risque de nous exposer à la rage des persécuteurs de la philosophie, notre mère, nous découvrirons au grand jour le poison caché dans son livre \» Quelquefois la pensée incrédule se découvre avec plus de liberté encore. Au premier livre de la Physique, après avoir cherché à établir l'impossibilité du dogme de la création, il se demande quelle a pu être l'origine d'une opinion aussi absurde. « L'habitude, répond-il. De même que l'homme habitué au poison en peut prendre impunément, de même l'habitude peut faire accepter les opinions les plus étranges. Or les opinions du vulgaire ne se forment que par l'habitude. Le vulgaire croit ce qu'il entend sans cesse répéter. Et c'est pour cela que sa foi est plus forte que la foi du philosophe; car il n'a pas coutume d'enten-

1 Destr. Destr. disp. VI, f. 206 (édit. 1560.) M. Gosche (Ueber Ghazzalis Leben und Werke, p. 268) croit môme qu'Ibn- Roschd a altéré par mauvais vouloir la pensée de Gazzali.

2 Destr. Destr. Prol. Légales inimici reperiuntur philosophorum... Nosigitur livorem persecutorum nostrse matris charissimœ philosophise gerentes....

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dre le contraire de sa croyance, tandis que cela arrive fort souvent aux philosophes. Aussi voit- on fréquemment de nos jours des hommes qui, entrant subitement dans l'étude des sciences spéculatives, perdent la foi religieuse qu'ils ne tenaient que de l'habitude, et deviennent zendiks1....» Il n'est pas jusqu'à la pensée impie qui, durant tout le moyen âge, pesa sur Averroès, l'idée des trois religions comparées, qui ne se retrouve en germe dans ses écrits. Ces expressions : Omnes leges, loquentes trium legum quœ hodie sunt-, reviennent souvent sous sa plume, et semblent impliquer dans son esprit une généralisation hardie. L'indifférence en religion est, du reste, un des reproches que Gazzali adresse aux philosophes. « La source de toutes leurs erreurs, dit-il dans la préface de sa Destruction, est la confiance qu'ils ont dans les noms de Socrate, d'Hippocrate, de Platon, d'Aristole, l'admiration qu'ils professent pour leur génie et pour leur subtilité, la croyance enfin que ces grands maîtres ont été amenés par la profondeur de leur esprit à rejeter toute religion et à en considérer les préceptes comme l'œuvre de l'artifice et de l'imposture*. »

* Phys. I, f. 17, 18 (édit. 1552).

2 Phys. 1.1, plusieurs fois; 1. VIII, f. 196 v». — Metaph.l. XII, . 328et328v°. — Voy. surtout Dcstr. Destr. pars ait. disput. IV. L'expression loquentes, dans les traductions d'Averroès, signifie théologiens, correspondant à Motecallemîn. Lex et légales désignent de même la religion et les théologiens.

3 Le texte arabe de cette préface se trouve dans Hadji-Rhalfa t. IL p. 466 et suiv. (édit. Fluegel).

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Nous possédons, au reste, deux traités où Ibn-RoscM a cherché à développer son système religieux; l'un : Sur l'accord de la religion avec la philosophie, l'autre : Sur la démonstration des dogmes religieux \ La philosophie est le but le plus élevé de la nature humaine; mais peu d'hommes peuvent y atteindre. La révélation prophétique y supplée pour le vulgaire. Les disputes philosophiques ne sont pas faites pour le peuple, car elles n'aboutissent qu'à affaiblir la foi. Ces disputes sont avec raison défendues, puisqu'il suffit au bonheur des simples qu'ils comprennent ce qu'ils peuvent comprendre2. Ibn- Roschd s'efforce de prouver contre Gazzali, par des versets du Coran, que Dieu commande la recherche de la vérité par la science ; que le philosophe seul comprend vraiment la religion; qu'aucune des sectes qui divisent le monde musulman, Ascharites, Baténiens, Motazales, ne possède la vérité absolue, et qu'on ne peut obliger le philosophe à prendre parti entre ces différentes sectes. «La religion particulière aux philosophes, dit-il, est d'étudier ce qui est; car le culte le plus sublime qu'on puisse rendre à Dieu est la connaissance de ses œuvres, laquelle nous conduit à le connaître lui-même dans toute sa réalité. C'estlàaux yeux deDieulaplusnobledesactions, tandis que l'action la plus vile est de taxer d'erreur et de

1 Voir ci-dessus, p. 72-73. Avant la publication du texle arabe de ces deux traités par M. J. Mùller, M. Munk en avait donné une excellente analyse d'après l'hébreu (Dict. des se. phil. t. III, p. 170-171 ; Mélanges, p. 456 et suiv.)

2 Destr. Destr disp. III, p. 116 v°, et disp. VI, f. 208 v°.

vaine présomption celui qui rend à la diversité ce culte, plus noble que tous les autres cultes, qui l'adore par celte religion, la meilleure de toutes les religions1. »

Les mêmes vues sont reproduites dans le dernier chapitre de la Destruction de la Destruction avec une remarquable fermeté. Les croyances populaires sur Dieu, les anges, les prophètes, le culte, les prières, les sacrifices, ont pour effet d'exciter les hommes à la vertu. Les religions sont un excellent instrument de morale, surtout par les principes qui leur sont communs à toutes, et qu'elles tiennent de la raison naturelle. L'homme commence toujours par vivre des croyances générales avant de vivre de sa vie propre , et lors môme qu'il est arrivé à une manière plus individuelle de penser, au lieu de mépriser les doctrines dans lesquelles il a été élevé, il doit chercher à les interpréter dans un beau sens. Ainsi celui qui inspire au peuple des doutes sur sa religion et lui montre des contradictions dans les prophètes, est hérétique et doitporter les peines établies dans sa religion contre les hérétiques. Aux époques où plusieurs religions sont en présence, il faut choisir la plus noble. C'est ainsi que les philosophes qui enseignaient à Alexandrie embrassèrent la religion des Arabes, sitôt qu'elle vint à leur connaissance, et que les sages de Rome se firent chrétiens, dès que la religion chrétienne leur fut connue. Les religions d'ailleurs ne sont composées exclusivement ni de raison, ni de pro-

1 Ce beau passage du commentaire sur la Métaphysique, supprimé dans les éditions latines, a été traduit de l'hébreu par M. Munk {Mélanges, p. 455-456, note).

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phétie, mais de l'une et de l'autre dans des proportions diverses. La partie figurée et matérielle de leurs dogmes doit s'expliquer dans un sens spirituel . Le sage ne se permet aucune parole contre la religion établie. Il évite toutefois de parler de Dieu à la manière équivoque du vulgaire. L'épicurien, qui cherche à détruire à la fois et la religion et la vertu, mérite la mort1 .

Certes on se serait attendu à plus de tolérance, après une déclaration aussi franche de rationalisme. Mais il faut se rappeler qu'Ibn-Roschd, faisant dans la Destruction de la Destruction l'apologie des philosophes contre leurs ennemis, qui les accusaient d'impiété, a dû se montrer sévère pour ceux dont les erreurs compromettaient la philosophie. Son opinion sur l'accord de la philosophie et de la religion paraît, du reste, avoir été professée par la plupart des philosophes arabes. « Ce que je fais, dit l'un d'eux mis en scène par Gazzali, je ne le fais sur l'autorité de personne; mais, après avoir étudié la philosophie, je comprends très-bien ce que c'est que le prophètisme. Sagesse et perfectionnement moral, voilà à quoi il se réduit. Ses commandements ont pour but de mettre un frein aux gens du peuple, de les empêcher de s'entre-détruire, de se quereller, de s'abandonner aux mauvais penchants. Mais quant à moi, qui n'ai rien de commun avec cette

1 Opp. t. X (édit. 1560), f. 351 et suiv. — Oportet omnetn hominem reeipere principia legis, etprocul dubio ut exalteteum qui posuit ea; nam negatio eorum et dubitatio in eis destruit essehominis, quare oportet interficore haîreticos (Ibid. f. 335). — Cf. Ritter, Gesch. der christ. Phil. IVe part. p. 117 et suiv.

multitude ignorante, je ne suis pas obligé de me gêner. Je suis du nombre des sages, je cultive la sagesse, je la connais, elle me suffit, et je puis avec elle me passer de l'autorité. C'est à cela, ajoute Gazzali, qu'aboutit la foi de ceux qui étudient la philosophie, comme on le voit dans Ibn- Sina et Âlfarabi \ » La théorie rationaliste expliquant le prophétisme comme un fait psychologique, comme une faculté de la nature humaine élevée à sa plus haute puissance, se retrouve dans tous les philosophes arabes, et forme un des points les plus importants et les plus caractéristiques de leur doctrine2.

On voit qu'il ne faut pas demander une extrême rigueur à la doctrine d'Ibn-Roschd sur les rapports de la philosophie et du prophétisme : nous nous garderons de lui en faire un reproche. L'inconséquence est un élément essentiel de toutes les choses humaines. La logique mène aux abîmes. Qui peut sonder l'indiscernable mystère de sa propre conscience, et, dans le grand chaos de la vie humaine, quelle raison sait au juste où s'arrêtent ses chances de bien voir et son droit d'affirmer?

Les docteurs orthodoxes chez les musulmans ont aperçu ces nuances avec beaucoup de sagacité. Toute science rationnelle leur est suspecte, parce qu'elle apprend à se pas-

» Trad. de Schmœlders. p. 73.

2 Cf. Destr. Destr. II pars, disp. I. — Âvicenne, Aphorismi de anima, § 28. — Ibn-Tofaïl, Philos, autodid. sub fin. Le? juifs se préoccupèrent aussi beaucoup de la théorie psychologique du prophétisme : Saadia, Maimonide, Levi ben-Gerson l'ont traitée avec de grands développements.

ser de révélation. La théologie n'est quelque chose qu'à condition d'être tout; prétendre se passer d'elle pour expliquer Dieu, l'homme et le monde, c'est la rendre inutile, et, qu'on le veuille ou non, se déclarer son ennemi. La conséquence inévitable de ces sciences, disaient les adversaires de la philosophie arabe, est de croire à la nécessité et à l'éternité du monde, de nier la résurrection, le jugement dernier, de vivre sans frein, en s'abandonnant à ses passions \ Souvent, il faut l'avouer, la science rationnelle menait les musulmans à une sorte de matérialisme. C'étaient des philosophes que ces redoutables Haschischins, dont les sicaires faisaient trembler les rois et portaient leurs coups jusque sur la personne des califes. Retirés dans leur château d'Alamout, ils y passaient leur temps à composer des traités de philosophie; quand les Tartares pénétrèrent dans leur nid de vautour, ils y trouvèrent un établissement scientifique complet, une immense bibliothèque, un cabinet de physique, un observatoire muni des instruments les plus perfectionnés2. Les philosophes, en général, passaient pour gens peu dévots. Ibn-Sina était un franc débauché, à la manière des poètes du temps de Mahomet, menant joyeuse vie, buvant du vin, aimant la musique, et passant la nuit en orgies avec ses disciples. Comme on lui objectait la défense religieuse : « Le vin, disait-il, est défendu parce qu'il excite les inimitiés et les querelles; mais

1 Traité de la Délivrance de Verreur, de Gazzali, publié par M. Schmœlders, p. 29 etsuiv.

2 V. Lenormant, Quest. histor. IIe part. p. 144-145.

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étant préservé de ces excès par ma sagesse, je le prends pour aiguiser mon esprit 1. » Les philosophes arabes étaient donc au milieu de leurs coreligionnaires à peu près ce qu'étaient les libertins au xvne siècle. On ne pouvait croire que des hommes si clairvoyants n'en sussent pas plus long que le vulgaire sur les dogmes qui ont besoin de mystère. « Souvent, dit Gazzali 2, on en voit un lire le Coran, assister aux cérémonies religieuses et aux prières, louer la religion de bouche. Quand on lui demande : Si le prophétisme est faux, pourquoi donc pries-tu? il répond : C'est un exercice du corps, une coutume de ce pays, un moyen pour avoir la vie sauve. Cependant il ne cesse de boire du vin et de se livrer à toutes sortes d'abominations et d'impiétés. »

On ne peut douter qu'il n'y ait beaucoup d'exagération dans ces déclamations de Gazzali. Il se peut que cet enthousiaste, incapable de philosopher avec calme, et entraîné vers le soufisme par son imagination déréglée, ait calomnié ses anciens confrères pour satisfaire sa passion et son goût des excès en toute chose. Souvent on s'irrite de voir les autres marcher paisiblement dans la voie qu'on n'a pas su tenir, et les esprits ardents arrivent à se figurer que l'on n'est conséquent que dans les extrêmes. Peut-être aussi Gazzali n'avait- il pas absolument tort, et les philosophes méritaient-ils le reproche d'inconséquence ou de restriction mentale. Dieu le sait.

1 Gazzali, op. cit. p. 73-74.

a Ibid.

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