LAVERROISME CHEZ LES JUIFS
La philosophie arabe n'a réellement été prise bien au sérieux que par les juifs. Les philosophes ont été dans l'islamisme des hommes isolés, mal vus, persécutés, et les deux ou trois princes qui les ont protégés ont encouru l'anathème des musulmans sincères. Leurs œuvres ne se relrouvcnt plus guère que dans les traductions hébraïques ou dans les transcriptions en caractère hébreu, faites pour l'usage des juifs. Toute la culture littéraire des juifs au moyen âge n'est qu'un reflet de la culture musulmane, bien plus analogue à leur génie
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que la civilisation chrétienne. Ce fut sous l'influence arabe que se manifesta au xe siècle , dans l'académie de Sora (près de Bagdad), la première tentative de théologie rationnelle, à laquelle se rattache le nom de Saadia. La domination musulmane en Espagne produisit les mêmes résultats. Jamais conquérants ne poussèrent plus loin que les Arabes d'Espagne la tolérance et la modération envers les vaincus. Dès le xe siècle, l'arabe est la langue commune des musulmans, des juifs et des chrétiens \ Les mariages mixtes étaient fréquents, malgré l'opposition du clergé. Les études latines et ecclésiastiques étaient tombées dans le plus complet discrédit : on vit un évêque composer des kasidas, en observant toutes les délicatesses de la langue et de la mesure2. Alvare de Cordoue reproche avec force à ses compatriotes de préférer les lettres arabes aux lettres chrétiennes, d'ignorer à la fois leur religion et leur langue, et de rechercher avidement les assonances et les ornements de la rhétorique musulmane*.
Les juifs acceptèrent plus volontiers encore la conquête
1 On trouve des manuscrits en langue espagnole écrits en caractère arabe, et réciproquement. Voy. Journal des Savants, an v, 16 germinal, n° 7 ; Notices et extraits, t. IV, p. 626(arliclescle M. de Sacy) ; — Viardot, Histoire des Arabes et des Mores d'Espagne, t. II, p. 186, note; — Ochoa, Catalogue des mss. espagnols de laBibl. du roi, p. 59 etsuiv.— -Pidal, Concionero de Baena, p. lviii, lix, lxxxiv.
2 Gayangos, The history of the Mohammedan dynasties, t. Ie*, p. 157-161.
* Cf. du Gange, Gloss. med. etinf. lat. prœf. § xxxï.
arabe. Cette pauvre race trouva enfin un peu de repos dans son long voyage, et comme un souvenir de Jérusalem \ L'Espagne était depuis longtemps pour les juifs une seconde patrie. Dès l'an 125, sous Adrien, un grand nombre de familles échappées au désastre de leur nation s'y éiaienl réfugiées. Persécutés par les Visigoths, les juifs accueillirent les Arabes comme des libérateurs. La science et le goût des mêmes études achevèrent d'opérer la fusion des deux races : on vit des juifs présider l'académie de Cordoue 2. La communauté de culture intellectuelle a toujours été le meilleur moyen de fonder la tolérance.
Quoique la philosophie juive, depuis Maimonide, ne soit qu'un reflet de celle des Arabes, il faut reconnaître cependant que 'l'initiation des juifs d'Espagne à la philosophie vint surtout de l'impulsion donnée aux études d'Orient par Saadia. Hasdaï ben-Schaphrout, médecin de Hikem II, employa le crédit dont il jouissait auprès de ce calife à faire fleurir chez ses coreligionnaires les études rationnelles inaugurées par l'école de Sora3. Ibn- Gcbirol (Avicébron) est antérieur d'une génération à Ibn- Bad a, le premier philosophe arabe-espagnol dont le nom ait acquis une véritable célébrité. Ibn-Gebirol, il est vrai,
1 Amador de los Rios, Estudios sobre los Judios (Madrid, 1848).
2 Middeldorpf, De institutis literariis in Hisp. quœ Arabes auc tores habuerunt, p. 54.
3 Munk, Mélanges, p. 479 et suiv. — Philoxène Luzzatto, Notice sur Hasdaï ben Schaphroul (Paris, 1852).
ne fut chez ses coreligionnaires qu'une apparition presque isolée1. Par sa hardiesse, il mécontenta les théologiens, et par les concessions qu'il fît à l'orthodoxie sur le dogme de la création, il se trouva dépassé par les péripaléticiens averroïstes, successeurs de Maimonide. De là l'oubli où était tombé le texte hébreu de la Source de Vie, tandis que cet ouvrage jouissait en latin d'une si grande autorité. Néanmoins, dès la seconde moitié du xie siècle, l'aristotélisme est fort accrédité chez les juifs, et la doctrine opposée des Motecallemîn arabes universellement rejetée. La théologie prit l'alarme et tenta une réaction, représentée surtout par le célèbre livre Khozari ou Cosri de Juda Hallévi. Une grande perturbation entra dans les consciences; toutes les méthodes possibles furent essayées pour concilier le dogme judaïque avec la raison. Alors apparut le second Moïse, celui qui, résumant par son génie les efforts antérieurs, mérite d'être considéré comme le fondateur du judaïsme philosophique.
1 Un philosophe juif du xne siècle, dont on a donné la monographie, R. Abraham ben-David Hallévi, fait pourtant un grand usage de la Source de vie. Cf. Die Religions Philosophie des R. Abraham ben-David ha-Levi, von Joseph Gugenheimer (Augsburg, 1850).
AVERR0ÈS. 177
S'il fallait en croire Léon l'Africain \ Moïse Maimonicle aurait été le disciple et même l'hôte d'Averroès jusqu'au moment de la disgrâce de ce dernier. Moïse, alors, de peur de se voir dans l'alternative ou de livrer son maître ou de lui refuser l'hospitalité, se serait enfui en Egypte. M. Munk 2 a démontré tout ce qu'il y a d'impossible dans ce récit. Lorsque Ibn-Roschd fut proscrit , il y avait plus de trente ans que Maimonide avait quitté l'Espagne pour échapper à la persécution des Almohades. Maimonide dit bien dans le More Neboukim (II, ix) qu'il fut élève d'un élève d'Ibn-Bàdja; mais nulle part dans cet ouvrage il ne parle d'Ibn-Roschd. Bien plus, nous avons la date précise à laquelle il commença à connaître les écrits du Commentateur, et cette date nous reporte aux dernières années de sa vie. Dans une lettre adressée du Caire, en l'année M 90- 1191, à son disciple chéri Joseph ben-Juda, il s'exprime ainsi : « J'ai reçu dans ces derniers temps tout ce qu'Ibn- Roschd a composé sur les ouvrages d'Aristote , excepté le livre du Sens et du Sensible, et j'ai vu qu'il a rencontré le vrai avec une grande justesse ; mais , jusqu'à présent,
1 Apud Fabr. Bibl. gr t. XIII, p. 296.
2 Dans sa notice sur Joseph ben-Juda, disciple de Maimonide, Journal asiatique, juillet 1812, p. 31-32.
-178 ÀVERR0ÈS.
je n'ai pas trouvé de loisir pour étudier ses écrits'.» Basnage2 a donc tort de prétendre que Maimonide apprit d'Averroés l'indifférence en religion. Maimonide n'a pu davantage être l'élève d'Ibn-Bâdja, comme le prétend Léon l'Africain, et comme on l'a répété après lui, puisqu'il n'avait que trois ans quand ce philosophe mourut, en 1138.
En somme, ce fut d'une manière indirecte, par l'impulsion nouvelle qu'il donna aux études juives, que Maimonide fonda chez ses coreligionnaires l'autorité d'Ibn-Roschd. Maimonide et Ibn-Roschd puisèrent à la même source, et, en acceptant chacun de leur côté la tradition du péripatétisme arabe, ils arrivèrent à une philosophie presque identique3. Il n'est donc pas étonnant que Brucker et les autres historiens delà philosophie, frappés de ces ressemblances et forts de l'autorité de Léon, aient placé Maimonide parmi les disciples d'Averroés. C'est surtout dans sa polémique contre les Motecallemîn qu'apparaissent les sympathies du docteur juif pour les philosophes arabes. L'hypothèse des atomes, la négation des lois naturelles et de la causalité sont par lui énergiquement combattues. S'il ne soutient pas, comme quelques péripâtéticiens juifs, que la
1 Munk, 1. c. p. 31.
3 Ilist. Jud. 1. ÏX, cap. x.
1 Sur la doctrine de Maimonide, voy. l'excellent article de M. Franck, dans le Dict. des se. ph. t. IV. M. Franck cependant nous semble avoir envisagé dans Maimonide le dogmatisle juif de préférence au philosophe arabe. Cf. Geiger, Moses ben Maimon (Breslau, 1850).
AVERROÈS. i79
matière est éternelle, et que Moïse n'a entendu décrire au premier livre de la Genèse que l'arrangement des choses, il ne croit pas non plus que l'éternité du monde soit une bien grave hérésie. Sa doctrine sur la hiérarchie des sphères et l'action divine qui les rattache l'une à l'autre, est identiquement celle des philosophes. Comme eux aussi, il rejette toute assimilation de Dieu aux créatures : on peut dire de Dieu ce qu'il n'est pas, mais on ne peut dire ce qu'il est. Il n'ose même attribuer à Dieu l'existence, l'unité et l'éternité, de peur que ces attributs ne soint corn sidérés comme distincts de la substance divine, et surtoux de peur d'admettre quelque chose qui ressemble aux hypostases chrétiennes1. C'est la pure doctrine desMoattils. Sa théorie de l'intellect se distingue à peine de celle d'Ibn- Roschd. Au-dessus de l'intellect matériel, dépendant des sens, est l'intellect acquis, formé par l'émanation de l'intellect universel, en acte perpétuel, qui est, Dieu lui-même. Les êtres séparés de la corporéité n'admettent pas la multiplicité; il n'y a donc qu'une seule âme*. Maimonide semble pourtant individualiser l'intelligence plus que ne le fait le Commentateur, et attribuer à l'âme une substance distincte. La résurrection l'embarrasse; il cherche à l'expliquer sans arriver à rien de satisfaisant. Il faut même reconnaître que ses objections vont parfois jusqu'à attaquer l'immortalité. La perfection de l'homme consiste à cultiver et à élever sa nature par la science. La science
1 Guide des égarés, I, p. 225 et suiv. (trad. Munk).
2 Ibid. p. 434-435.
180 ave ri ro Es.
ost le vrai culte que l'on doit à Dieu ; par la science, la vision béatifique peut commencer ici-bas; mais la science n'est pas accessible à tous; Dieu y a suppléé, pour les simples, par le prophétisme. Le prophélisme est un état naturel plus parfait que celui du vulgaire, où arrivent quelques hommes privilégiés. La révélation prophétique ne diffère pas, au fond, de l'infusion de l'intellect actif ou, en d'autres termes, de la révélation permanente de la raison.
§ III
Pour qu'une telle doctrine pût s'appeler Averroïsme, il n'y manquait que le nom d'Averroès. Sous la haute recommandation de Maimonide, ce nom devint presque instantanément chez les juifs la première autorité philosophique. Une curieuse lettre de Joseph ben-Juda, disciple de Maimonide, adressée à son maître, nous révèle d'un mot l'importance que le Commentateur, peut-être déjà de son vivant, avait acquise chez les juifs. « Hier, ta fille bien-aimée, Pléiade, la belle, la charmante, a trouvé grâce devant moi. La jeune fille m'a plu, et je me suis fiancé sincèrement avec elle, selon la loi donnée sur le Sinaï. Je l'ai épousée par ces trois choses : en lui donnant pour dot l'argent de l'amitié; en lui écrivant un contrat d'amour, car je l'aimais; et en l'étreignant, comme le jeune homme étreint la vierge. Et après l'avoir acquise de
toutes ces manières, je l'invitai au lit nuptial de l'amour; je n'employai ni la persuasion ni la violence, mais elle me donna son amour, parce que je lui avais donné le mien, et que j'avais attaché mon âme à la sienne. Tout cela s'est passé devant deux témoins bien connus, les amis Ben- Obeid- Allah (Maimonide) et Ben-Roschd. Mais elle était encore dans le lit nuptial, sous mon pouvoir, que déjà elle me devint infidèle et se tourna vers d'autres amants1.... » Cette fiancée, c'est la philosophie, que Joseph ben-Juda avait reçue en mariage de son maître, et dont il ne relirait pas, à ce qu'il paraît, toute la satisfaction désirable. Nous devons au goût de Joseph ben-Juda pour les allégories une explication non moins curieuse du Cantique des Cantiques. La Sulamite est l'âme individuelle cherchant à s'unir par l'amour à l'intellect actif2. Il en est de même de la lutte de Jacob avec l'ange. C'est ïâme intellectuelle de Jacob qui lutte et fait effort pour arriver au degré de l'intellect actif, représenté par l'ange; mais elle n'y peut atleindre, tant qu'elle est enchaînée par les liens du corps, et la lutte dure jusqu'au lever de l'aurore, c'est à-dire jusqu'à ce que l'âme, délivrée des ténèbres de la matière, soit arrivée à la lumière éternelle*. Un intéressant récit, qui nous a été conservé par Djemâl-eddîn al-Kifti, dans son Histoire des philosophes, et qui a
J Munk, Notice sur Jus cph ben-Juda, p. 62. 2 Sleinschneider, dans YEucycL. d'Ersch et Cru'uer.art. Josef [Ibu) Aknin, p. 53ctsuiv.
1 Munk, op. cit. p. 55.
I82 ÀVERROÈS.
été copié par Aboulfaradj* , achève de nous faire connaître l'analogie des doctrines de Joseph ben-Juda avec celles d'ibn Roschd : « J'étais lié avec lui, dit Djemâl-eddîn, d'une étroite amitié. Un jour je lui dis : S'il est vrai que l'âme survive au corps et qu'elle conserve après la mort la connaissance des choses extérieures, donne-moi ta parole que, si tu meurs avant moi, tu viendras me dir<î ce qu'il en est, et moi, si je meurs avant toi, je ferai de même. Nous reçûmes nos promesses réciproques. Il mourut, et se fit .(.tendre quelques années. Enfin, je le vis en songe : « Mét decin,lui dis-je, n'étions-nous pas convenus que tu vien- » drais me faire part de tes aventures d'outre-tombe? » Il détourna son visage en riant; je le saisis par la main, et lui dis : « Il faut absolument que tu me contes ce qui » t'est arrivé, et comment on est après la mort. — Vuni- » versel, me répondit-il, s'est jointe Y univers, et le parti- » culier est rentré dans la partie. » Je compris aussitôt ce qu'il voulait dire, savoir: que l'âme, qui est l'élément universel, était retournée à l'univers, tandis que le corps, qui est l'élément particulier, était retourné au centre terrestre; et m'étant réveillé, j'admirai lasubtilité de sa réponse. » Toute l'école de Maimonide resta fidèle au péripatétisme averroïstique. Ce fait était si notoire que Guillaume d'Auvergne ne craignait pas de dire que parmi les juifs soumis aux Sarrasins, il n'en était pas un seul qui
1 Hist. Dyn. p. 462. Le même texte a été reproduit par M. Munk (op. cit. p. 17-18) et par Wenrich, De auct. grœc. vers, prsef. p. vu et suiv.
n'eût abandonné la foi d'Abraham, et qui ne fût infecté des erreurs des Sarrasins ou de celles des philosophes1. Un mouvement rationaliste aussi prononcé ne pouvait manquer d'exciter chez les théologiens une vive opposition. Maimonide et la philosophie furent, durant plus l'un siècle, le sujet d'une lutte acharnée entre les synagogues de Provence, de Catalogne et d'Aragon. De part et d'autre on s'excommuniait; quelques-uns allaient jusqu'à invoquer contre leurs adversaires l'autorité ecclésiastique. Montpellier, Barcelone, Tolède condamnaient au feu les écrits du fils de Maimon; Narbonne, un moment, fut seule à les défendre. Les traités pour et contre Aristote et Maimonide se succédaient d'année en année2. En 1305, le chef du parti théologique, Salomon ben-Adôreth, est encore assez fort pour faire condamner la philosophie à Barcelone, et pour faire interdire, sous peine d'excommunication, d'en aborder l'étude avant vingt-cinq ans. Il fallut l'autorité de David Kimchi et l'activité féconde de Schem-Tob ben-Falaquera, de Jedaia Penini de Béziers, de Joseph ben-Caspi, pour assurer définitivement dans la synagogue le triomphe du péripatélisme. C'est une des rares victoires que la philosophie a remportées sur les théologiens ; elle eut pour résultat de faire du peuple juif le principal représentant du rationalisme durant la seconde moitié du moyen âge.
1 De legibus (Opp. t. IPr, p. 25).
2 Cf. Hotlinger, Bibl. orient, p. 41-42, 51. Wolf, I.6G9, 876; III, 796; IV, 920.
A VIS H ItOKS.
Deux faits caractérisent cette seconde période de la philosophie juive: 1° Le théâtre change: le fanatisme des Almohades, en même temps qu'il étouffe la philosophie chez les musulmans, contraint la civilisation juive à refluer dans l'Espagne chrétienne, en Provence, en Languedoc. Barcelone, Saragosse, Narbonne, Montpellier, Lunel, Béziers, l'Argon tière, Marseille, deviennent les centres de ce nouveau mouvement ; 2° la philosophie juive revêt trait pour trait la physionomie de celle des Arabes. Jusqu'à Maimonide, celte philosophie, quoique essentiellement péripatéticienne, se développe d'une manière assez indépendante. Saadia, Ibn-Gebirol, Juda Hallévi rappellent la première scolastique (Abélard, Roscelin, etc.), antérieure à la traduction du corps complet de l'aristotélisme ; Moïse Maimonide , Lévi ben-Gerson , au contraire, rappellent la seconde scolastique (Albert, saint Thomas), embrassant l'ensemble de l'encyclopédie péripatétique. Les œuvres d'Aristote, accompagnées du grand Commentaire d'Ibn-Roschd, seront désormais la base exclusive de la philosophie juive. C'est aux juifs qu'Averroès est redevable de sa réputation de commentateur. C'est d'eux qu'il reçut le titre, depuis solennellement confirmé par l'école dePadoue, d'Ame et Intelligence d'Aristote S
Delilzsch, Anekdota zurGeschichte der miltelalterlichen Scholastikunter Judenund Moslemen (Leipzig, 1841), p. 302.
AVERRUÈS. 1Ro
En effet, le texte pur d'Aristote se rencontre très-rarement dans les manuscrits hébreux. Au contraire, les traités accompagnés du commentaire, souvent même les paraphrases d'Averroès, y portent simplement le nom d'Aristote.
Lorsque la civilisation des juifs eut émigré de l'Espagne musulmane en Provence et dans les régions adjacentes aux Pyrénées, l'arabe, qui jusque-là avait été leur langue usuelle et savante, cessa de leur être familier, et ils sentirent le besoin de faire passer en hébreu tous les écrits importants de science et de philosophie. Ces versions ont survécu pour la plupart aux originaux, et se trouvent en grand nombre dans les bibliothèques, en sorte que la connaissance de l'hébreu rabbinique est bien plus nécessaire que celle de l'arabe pour faire l'histoire de la philosophie arabe '. Le procédé suivi dans ces traductions est, du reste, des plus simples. Le texte est décalqué plutôt que traduit; beaucoup de mots arabes sont conservés dans leur forme primitive. Chaque racine arabe est rendue par la racine correspondante en hébreu, lors même que le sens est différent dans les deux langues. Il en est de même pour les formes grammaticales, en sorte qu'avec une certaine habitude on pourrait rétablir sans hésitation le texte arabe que le traducteur juif a eu sous les yeux2.
i Richard Simon avait déjà fait cette remarque. (Suppl. à Léon de Modène,\>. 121. Paris, 1710.)
2 Cf. Goldenthal, Axcrrois inArist.Rhetor. comment. Préf. en hébreu, p. 31 3-3, et dans les Mémoires de l'académie de
Ce n'est que dans certains traités d'une physionomie particulière, comme la paraphrase de la Rhétorique, de la Poétique, de la République dePlaton, et la Destruction de la Destruction, que le traducteur se permet de prendre la parole en son propre nom, soit pour remplacer des détails spéciaux ou intraduisibles par d'autres détails plus intéressants aux yeux de ses coreligionnaires , soit pour faire tenir à l'auteur un langage plus orthodoxe1.
La gloire principale de ce grand travail de traduction qui occupe tout le xme siècle et la première moitié du xive, appartient à la famille des Tibbonides, originaire d'Andalousie et établie à Lunel \ S'il fallait en croire le catalogue des manuscrits de la Bibliothèque impériale, Juda Aben-Tibbon, le chef de cette laborieuse famille, surnommé le prince des traducteurs, aurait déjà traduit les Commentaires d'Ibn-Roschd sur la Physique, le traité de l'Ame, la Météorologie (Hebr. 314). Mais c'est là une erreur. Juda vivait à la fin du xne siècle, à une époque où il ne pouvait être question de traduire Ibn- Roschd en hébreu. C'est également par erreur que Barto-
Vienne (classe phil.-hist.), 1850, GrundzùgsundBeitrâgezu einem sprachvergleichenden rabbinisch-philosophischen Wôrterbuchc, p. 422-23. Voir sur le travail de M. Goldentbal les observations critiques, selon moi trop sévères, de M. Steinschneider, Calai. Codd. Lug. Bat. p. 59, note.
4 Cf. Destr. Destr. f. 101 v°, 102, 119, 208 v°, 344 v°, 352. — Paraphr. Rhet. f. 494.
2 Cf. Wolf, 1, p. 451. — Eist. litt. de la France, t. XVI, p. 381-386.
AVERR0ÈS. 487
locciet Wolf ■ attribuent à Samuel Aben-Tibbon la traduction de la paraphrase d'Ibn-Rosclid sur la Physique. Tous ces travaux appartiennent au troisième Tibbonide, Moïse Aben-Tibbon. Samuel, cependant (commencement du xme siècle), fut en un sens le premier traducteur des ouvrages physiques et métaphysiques d'Averroès en hébreu. Son grand ouvrage intitulé Les Opinions des Philosophes est une sorte d'encyclopédie extraite souvent presque mot pour mot d'Averroès, que l'auteur déclare le plus fidèle interprète d'Aristote. L'auteur travaillait sur le texte arabe. Ce livre remarquable cessa d'être lu quand on posséda, quelques années après, des versions complètes du texte même d'Averroès 2. Il en faut dire autant de l'encyclopédie péripatétique intitulée la Recherche de la sagesse5, par Juda ben-Salomo Cohen, de Tolède, l'un des protégés de Frédéric IL Juda composa son ouvrage en 1247, en grande partie d'après Averroès. Les termes techniques de cet écrivain diffèrent beaucoup de ceux qui furent choisis par les Tibbonides, et qui depuis ont eu force de loi dans l'école juive. Schem-Tob ben-Joseph ben-Falaquera , Espagnol, né vers 12*26, fait aussi un très-grand usage d'Ibn-Roschd, et quelquefois insère de longs passages du Commentateur dans ses propres
1 Wolf, I, 20.
* M. Steinschneidcr a le premier fait connaître cet ouvrage. {Calai. Codd. hebr. Acad. Lugd. Bat. p. 61 et suiv. Cf. p. 35 et suiv).
1 La première description decetouvrage appartient également à M. Steinschneider, op. cit. p. 53 et suiv.
188 avf. une Es.
écrits1. [1 eu est de même de Gersrm ben-Salomon, dans
sa Porte des deux (deuxième moitié du xme siècle)2.
Un Provençal établi à Naples , et allié lui-même à la famille des Tibbonides (il était gendre de Samuel) , fut l'auteur de la première traduction proprement dite d'Averroès. Jacob ben-Abba-Mari, fils de Rabbi Simson Antoli, était un de ces juifs que Frédéric II pensionnait pour seconder ses projets de vulgarisation de la science arabe. A la fin de sa traduction du commentaire d'Ibn-Roschd sur YOrganon, achevée à Naples en 4 2325, il exalte la munificence de Frédéric, son amour pour la science, et souhaite que le Messie paraisse sous son règne. Antoli est aussi l'auteur de la traduction hébraïque de l'Abrégé de la Logique. Enfin les bibliothèques de Paris, de Turin, de Vienne possèdent sous son nom une traduction de l'Abrégé de l'Almageste d'Ibn-Roschd, achevée à Naples en 4231.
Il est probable que les versions d'Antoli, faites surtout en vue des traductions latines, pénétrèrent peu en Provence; car trente ans après, vers l'an 1260, nous voyons
1 Munk, Mélanges, p. 441, 454, 458, 494 et suiv.
* Wolf, I, p. 286; — Munk, p. 437, note.
s Wolf, I, 618; III, 531; IV, 751.- Bartolocci, I, 14.— Bibl. imp. anc. fonds hébr. n° 303; Orat. 98, 101.— Uri, lr9part. p. 77.-Lambecius, I, p. 392, 404.— Pasini, I, p. 11, 48.— De Rossi, Dizionario, p. 53. — Le même, Codd. mss. t. II, p. 43, 50.— Delitzsch, Codd. hebr. Lips. p. 306.— Krafft, Codd. hebr. Vienn. p. 131 sqq. — Steinscbneider, p. 208. — Cf. Carmoly, Uist. des méd. juifs, p. 80 et suiv.
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Moïse Aben-Tibbon donner à ses coreligionnaires une traduction presque complète des Commentaires d'Ibn- Roschd et même de quelques ouvrages de médecine, tels que le commentaire sur l'A rdjuza l. Vers la même époque, en '1259, Salomon ben- Joseph ben-Job, originaire de Grenade, mais établi à Béziers, traduit le commentaire sur le traité du Ciel et du Monde2. En1284,Zerachia ben- Isaac, de Barcelone, traduit les Commentaires sur la Physique, le traité du Ciel et du Monde, la Métaphysique3. Jacob ben-Machir traduit, en 1298, l'Abrégé de la Logique, et en 1 300, les Commentaires sur les livres XI-XIX de l'Histoire des Animaux 4.
Ainsi, dès le xme siècle, il existait jusqu'à trois versions différentes des mêmes commentaires, et pourtant, durant la première moitié du xive siècle, nous allons voir à l'œuvre une foule de nouveaux traducteurs. Ce double emploi n'a rien qui doive surprendre ; il était souvent plus facile au moyen âge de refaire les traductions que de se procurer celles qui existaient. Plusieurs de ces versions
i Wolf, I, p. 19, 655; III, p. 13; IV, p. 752. — Bibl. imp. n° 314, 327, 336, 350. — Pasini, Codd. taur. I, p. 14.— Lambecius, 1, p. 285. — Catal. mss. Angl. et Hib. p. 35. — Steinschneider, p. 302, 317.— Bibl. de la Minerve, à Rome, etc.
2 Wolf, III, 14; IV, 752.— Pasini, 1, p. 13 et 25.— Delitzsch, p. 292.
* Pasini, p. 16, 52-53, 60.— Wolf, IV, p. 751, 791.
* Uri, Ire part. p. 74, 77.— Krafft, Codd. hebr. Vienn. p. 138. — Wolf (III, 15; IV, 751) a placé par erreur ces traductions en 122S, 1235.
étaient faites pour telle ou telle personne, et ne sortaient pas de la province où elles avaient été élaborées1.
Un des plus laborieux traducteurs de cette nouvelle série fut Calonyme, fils de Calonyme, fils de Meir, né à Arles en 1287\ En 1314, il traduit les Commentaires sur les Topiques, les Arguments Sophistiques et les Seconds Analytiques3; en 1317, les Commentaires sur la Métaphysique4, sur la Physique6, le traité du Ciel et du Monde6, la Génération et la Corruption7, les Météores*. On trouve aussi sous son nom les traductions du Commentaire sur le traité de l'Ame9 et de la lettre sur l'Union de l'intellect séparé avec l'homme*0. Calonyme savait le
1 Ainsi les traductions de Zerachia ben-Isaac, furent faites, en 1284, pour Schabbethay, fils de Salomon, qui demeurait à Rome. Dix ans après, en 1294, on les recopia pour un autre juif de Rome (Pasini, I, p. 16 et 60).
8 M. Zunz a donné dans le journal deGeiger (II, 313-320) des éclaircissements sur la vie de ce traducteur.— Cf. Delitzsch, Codd. Lips. p. 288, 307, 325.
3 Pasini, 1, p. 12 et 55-56.— De Rossi, ïl, p.9.— Bibl. imp. no 332.— Wolf, IV, 751.
4 Pasini, I, 14 et 15.— Bartolocci, I, 13. —Wolf, I, p. 19.— Bibl. imp. n° 311. — Steinschneider, p. 27.
5 Uri, ïre part. p. 74.— Bibl. imp. n° 315. — Pasini, i, 62. — Wolf, I, p. 19.
e Wolf, IV, 751.
7 Pasini, I, p. 13.— Wolf, III, 14.
8 Bibl. de Berlin, mss. hébr. n° 292.
a Fabricius, Bibl. gr. t. III, p. 237. 'o Wolf, I, p. 1006; III, p. 16.
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latin; car en 1328, on le voit traduire en latin la Destruction de la Destruction*.
Calonyme, fils de David, fils de Todros, traduisit vers le même temps d'arabe en hébreu la Destruction de laDestruction*. Il ne faut pas le confondre avec Calo Calonyme ou Calonyme ben-David, médecin de Naples, vivant à Venise, qui au xvie siècle, traduisit la Destruction et la lettre su/ l'Union de l'Intellect séparé avec V homme d'hébreu en latin. La ressemblance de nom de ces trois personnages a donné lieu à beaucoup de confusions'.
Rabbi Samuel ben-Juda ben-Meschullam, de Marseille, dont le père s'appelait Miles (Emile) Bongudas, traduit en 1321 le Commentaire sur la Morale à Nicomaque* et la Paraphrase de la République de Platon s. Todros Todrosi (Théodore, fils de Théodore), d'Arles, traduit en 1337 dans le bourg de Trinquetaille, sur le Rhône, vis-àvis d'Arles, les Commentaires sur les Topiques, les Sophismes, la Rhétorique, la Poétique et les Éthiques6.
1 Steinschneider, p. 50, et Catal. (inédit) d'Oxford, n° 28.
* Steinschneider, p. 50-51.
s Wolf, I, p. 31, 1003, 1006; — Bartolocci, I, p. 14, 131- 132. M. Steinschneider (l. c.) a rectifié ces confusions.
4 Pasini, I, 33.— Wolf, IV, 753.
1 Lambecius, I, p. 292 et 384.— Pasini, I, 13.— Krafft, p. 142. — Labbe, Bibl. nova mss. p. 299. — Bartolocci, I, 14. — Wolf (I, 20) l'a confondu avec Samuel Aben-Tibbon.
8 Lambecius, 1, 292. — Pasini, I, 12, 13. — Labbe, p. 306, n° 2270. — Wolf, I, 20. — Bib. imp. anc. fonds, n<> 322, 335; Sorb. 297. — Delitzsch, p. 307. — Krafft, p. 134 sqq. — De Rossi, t. II, p. 9-10. — Le ms. de Vienne a été écrit à Avignon
192 ÀVËRRORS.
C'est cette version qui a été publiée par M. Ooldcnlhal. Une foule d'autres traducteurs plus obscurs, ou dont la date est incertaine, Schem-Tob ben-Isaac de Tortose (commentaire sur la Physique, le traité de l'Ame1), Jacob ben-Schem-Tob (Premiers Analytiques2), Juda ben-Tachin Maimon (Physique, traité du Ciel, de la Génération3 ) , Moïse ben-Tabora ben-Samuel ben-Schudaï (traité du Ciel4), Moïse ben-Salomon, de Salon6 (Métaphysique6), Juda ben- Jacob (livres XI-XIX des Animaux7), Salomon ben-Mosé Alguari (De somno et vigilia*), s'attachèrent successivement à cet immense travail. Le De Subslanlia orbis, formé de dissertations séparées, traduites de l'arabe en latin, fut à son tour traduit du latin en hébreu par Juda ben- Mosé ben-Daniel, de Rome, avec plusieurs autres traités scolasliques d'Albert, saint Thomas, Gilles de Rome9. Cet exemple de l'influence de la scolastique latine sur celle
en 1460, ce qui a fait dire à Fabricius (Bibl. gr. t. III, p. 222) qu'Averroès avait composé ce commentaire à Avignon !
i Bibl. imp. anc. fonds, n<> 313. — Wolf. III, 13; IV, 572. — Delitzsch, p. 292.
2 Bibl. imp. n° 337.
3 Wolf, III, p. 13, 14.
* Fabricius, t. III, p. 231. A Vienne, au Vatican.
s Ce nom de ville est douteux. La leçon «Toulon» adoptée 1 ar le Catalogue des mss. de la Bibl. imp. est fautive. V. Stein- ."■chneider, p. 53.
6 Bibl. imp. n° 310.
' Bibl. de Berlin, n° 290.
6 Bartolocci, 1, p. 13.
0 Cf. de Rossi, Mss. Codd. n°s 315, 1174, 1342, 1376. De
ÀVERR0ÈS. 193
des juifs n'est pas isolé ; la polémique des chrétiens orthodoxes contre les Averroïstes a laissé plus d'une trace dans les écrits des auteurs hébreux1.
Le xive siècle fui le moment de la souveraine autorité d'Averroès chez les juifs. Le plus illustre des philosophes de cette époque, Lévi ben-Gerson, de Bagnols [Messer Léon), commenta les divers Commentaires et les ouvrages propres d'Averroès, tels que le De Substantiel orbis, le traité de la Possibilité de l'Union2. Pour quelques parties, sa glose devint inséparable du texte d'Averroès, comme le Commentaire d'Averroès lui-même l'était devenu du texte d'Aristote. Il semble que le moyen âge préférât aux textes primitifs ces analyses de seconde et de troisième main. La doctrine de Lévi est, d«u reste, le péripatétisme arabe dans toute sa pureté. Bien plus hardi que Maimonide, il fait plier le dogme mosaïque devant les exigences
Rossi n'a pas compris le titre de cet ouvrage, qu'il traduit par Robur cœlorum.
i Steinschneider, p. 37 et note. 11 y a aussi des traductions hébraïques d'Aristote faites sur le latin (ibid. p. 138-139 et 211-212).
MVolf, 1, 72S; 11,650.— Bartolocci, 1, 481.— Delitzsch, Codd. Lips. p. 306. 325. — Pasini, 1, p. 10 et suiv. — Iloltinger, Bibl. orient, p. 47.
du péripatétisme, et admet sans détour l'éternité du monde, le don naturel de prophétie, la matière première dénuée de forme, l'impossibilité de la création.
Ainsi Averroès a, chez les juifs, remplacé Aristote ; c'est lui que l'on commente, que l'on abroge, que l'on découpe pour les besoins de l'enseignement. Moïse de Narbonne (Messer Vidal), contemporain de Levi ben-Gerson, faisait à Narbonne ce que Levi faisait à quelques lieues de là, à Perpignan. En 1344, il commente le traité de la Possibilité de l'union1; en 1349, le De Substantiaorbis et les autres dissertations physiques d'Ibn-Roschd2. La Physique, les Éthiques, le Commentaire sur le livre d'Alexandre d'Aphrodisias sur l'Intellect, presque toutes les parties du programme averroïste, subirent entre ses mains un nouveau remaniement. Plusieurs traductions d'Averroès lui sont attribuées, ainsi qu'à Levi ben-Gerson. Mais c'est là une erreur provenant de ce que l'on a considéré comme des traductions les traités que ces deux maîtres ont composés sur ceux du Commentateur5. C'est aussi par erreur
1 Wolf, I, 20-21. — Un, I, 74.— Delitzsch, p. 303. — Steinschneider, p. 18 et suiv.
8 Pasini, I, 55.
* Bibl.imp. nos 307, 309, 321, 331, 344, 346, 347.— Steinschneider, p. 19 note, 21.— Wolf, I, 825, 883; II, 802; IV, 923- 924.— Bartolocci, I, 13; IV, 73, 224. Bartolocci a commis sur Moïse de Narbonne les plus étranges erreurs; il en a fait trois personnages distincts. Wolf a rétabli l'identité; mais, par une faute d'impression (I, p. 826), il le fait vivre au milieu du XVe siècle. Cette faute a été copiée par Brucker (t. II, p. 854, note
que l'on a regardé comme des traductions les commentaires de Joseph ben-Caspi (vers 1330) sur l'Éthique d'Aristote et la Politique de Platon, d'après Averroès'.
L'influence de la philosophie arabe s'exerce jusque sur les Karaïtes, et produit chez eux une série de libres penseurs2. Averroès est souvent cité dans l'ouvrage d'Ahron ben-Elia de Nicomédie, achevé en 1346 au Caire, sous le titre d'Arbre de Vie 5, et où l'auteur a cherché à imiter le Guide de Maimonide. La théorie d'Ahron sur l'intellect est, à peu de chose près, celle du philosophe arabe. De même que l'âme est la forme du corps, l'intellect acquis est la forme de l'âme*. L'âme, d'abord purement virtuelle, n'entre en acte que par son union avec le corps; quand le corps meurt, tout ce qui dans l'âme tenait au corps périt; mais l'élément purement intellectuel, qui constitue l'essence de l'homme, est impérissable8. Àhron ben-Elia n'est pas cependant un averroïste comme Levi ben-Gerson ou Moïse de Narbonne. Il réfute même expressément l'opinion du Commentateur sur la nature simple, incorporelle et impérissable du ciel, et cherche à prouver la nouveauté
' Steinschneider, dans Ersch et Gruber , art. Josef Caspi, p 69 et suiv. Cf. Lambecius, I, 292, 384.— Wolf, I, 20.— Bartolocci, III, 8L1.— Fabricius, Bibl. gr. t. III, p. 266.
2 Cf. Ewaldet Dukes, Beylrcrgezur Geschichte derœltesten Avslegung des Allen Testaments, p. 29.
s publié en hï'breu à Leipzig, par MM. Delitzsch et Steinschneider, en 1841.
i Op. cil. c. 106.
. Ibid. c. 108.
du monde par la divisibilité et la naiure accidentelle du corps céleste1.
§VI
Le xve siècle est l'âge de décadence de la scolas tique juive. L'école provençale est épuisée ; la hardiesse philosophique est passée de mode. Averroès cependant est encore étudié; la plupart des manuscrits hébreux qui nous restent de ses œuvres sont même de cette époque. Joseph ben Schem-Tob, de Ségovie, écrivit en 1455 un grand commentaire sur les Éthiques; il nous apprend dans sa préface qu'il le fit pour suppléer au silence d'Ibn-Roschd2. Il commenta également le traité de la Possibilité de l'union5, et l'analyse du livre d'Alexandre relatif à l'intellect (cidessus, page 70, n° 25). Schem-Tob, son fils, Moïse Falaquera*, Michel Haccohen3, écrivirent aussi des traités et
i Ibid. c. 9, 10, 14.
» Bibl. imp. anc. fonds. 308; fonds de l'Orat. 121. — Munk, Mélanges, p. 433, 509.
3 Cf. Wolf, I, 571.— Bartolocci, t. Tïï, 850.— Steinschneider, Calai, p. 21, et dans Munk, op. cit. p. 438, 508-509. Ersch et Gruber, art. Josefben Schemtob, p. 92.
4 Pasini, I, 48. L'époque où vivait ce docteur m'est inconnue.
b Wolf, I, 759. C'est également par conjecture que je le place au xve siècle. Un autre annotateur d' Averroès, dont le nom même est incertain, est mentionné dans Steinschneider, p. 209 et suiv.
des commentaires averroïstiques. Enfin le poëme didactique de Moïse de Rieti, imité de la Divine Comédie, et publié à Vienne par M. Goldenthal (1851), contient des extraits considérables de la philosophie d'Averroès et de Levi ben-Gerson.
Élie del Medigo1 est le dernier représentant célèbre de la philosophie averroïstique chez les juifs. Il enseigna à Padoue vers la fin du xve siècle, et compta parmi ses élèves Pic de la Mirandole, pour lequel il composa différents écrits philosophiques, entre autres un traité sur l'Intellect et la Prophétie (1 492) et un commentaire sur le De Substantiel orbis (1485). Ses Annotations sur Averroès, ses Questions sur la création, le premier moteur, l'être, l'essence et l'un, ont été plusieurs fois imprimées à Venise (1506, 1544, 1598) avec les Questions de Jean de Jandun. Par Élie del Medigo, la philosophie juive, dont le rôle est désormais achevé, fait sa jonction avec l'école de Padoue, qui continuait de son côté l'esprit et la méthode arabes. J'ai pu m'assurer qu'aujourd'hui encore la tradition de l'enseignement du moyen âge n'a pas entièrement disparu parmi les savants israélites de Padoue. L'Abrégé de logique d'Averroès, publié à Riva di Trento en 1560, et plusieurs fois réimprimé, est resté classique chez les israélites jusqu'à ces derniers temps2.
1 Wolf, I, p. 168; II, 107.— Barlolocci, 1, 182.— Munk, Dict. des se. phil. t. III, p. 366. Elie del Medigo est souvent donné comme traducteur; mais il paraît n'avoir été que l'éditeur de versions faites avant lui. V. Steinschneider, p. 27.
» Ad. Franck, Hist. de la logique, p. 219.
198 AVERR0ÈS.
Dans les régions plus élevées du mouvement intellectuel chez les juifs, le péripatétisme averroïste tombe, à partir du x\ie siècle, dans un profond discrédit. La théologie juive qui avait sommeillé au point de laisser passer sans anathème les doctrines téméraires de Levi ben-Gerson, se réveille tout à coup. Joseph Albo, Abraham Bibago, Isaac Abravanel défendent contre les philosophes la création, la révélation, l'immortalité. Rabbi Mosé Almosnino (vers 1538) va chercher contre eux des armes dans l'arsenal de Gazzali, et commente la Destruction des Philosophes1. L'influence platonicienne, si opposée à l'averro'isme et à la scolastique, se montre, d'un autre côté, dans les Dialogues d'amour de Léon Hébreu. Lamanière dont il expose l'émanation de l'amour et sa propagation de sphère en sphère jusqu'à l'intelligence humaine, le soin qu'il met à expliquer les nuances diverses que la théorie de l'émanation avait prises chez les Arabes et les points sur lesquels Averroès diffère des autres philosophes de sa nation , prouvent que les œuvres du Commentateur lui étaient bien connues2. Mais combien cette métaphysique amoureuse, inspirée par l'école florentine, est éloignée de la forme et de l'esprit du péripatétisme! Le rôle philosophique des juifs, si brillant au moyen âge, finit sur le seuil des temps modernes. Les hommes illustres que le judaïsme fournira désormais à l'histoire de la philosophie puiseront leur inspiration, non dans la tradition d'une philosophie na-
1 Wolf, I, 806.— Hottinger, Bibl. orient, p. 22-2-3.
2 Cf. Munk, Mélanges, p. 522 et suiv.
fionale, mais dans l'esprit moderne lui-même. Sans doute, sous les plus beaux de ces caractères, Spinoza, Mendelssohn, le juif se sent encore : le premier acte d'adoration étant le plus profond, on revient toujours, quoi que l'on fasse et quelques transformations que l'on subisse, à la religion sous laquelle on a d'abord senti l'idéal. Que Spinoza, comme on l'a prétendu, ait puisé son système dans la lecture des rabbins et de la Cabbale, c'est trop dire assurément1. Mais qu'il ait porté jusque dans ses spéculations cartésiennes une réminiscence de ses premières études, rien n'est plus évident pour un lecteur tant soit peu initié à l'histoire de la philosophie rabbinique au moyen âge. Rechercher si Averroès peut revendiquer quelque chose dans le système du penseur d'Amsterdam, ce serait dépasser la limite où doit s'arrêter, dans les questions de filiation de systèmes, une juste curiosité : ce serait vouloir retrouver la trace du ruisseau quand il s'est perdu dans la prairie.
1 Voy. les deux ouvrages de J.-G. Wachter : DerSpinozismus im Judenthum (Amsterdam, 1699, in-8°) et Elucidarius cabbalisticus (Rome, 1706, in 8°). Cf. Wolf, Bibl. hebr. t. II, p. 1235. — Foucher de Careil, Réfutation inédite de Spinoza par Leibnitz (Paris, 1854),