CHAPITRE LL
l'averroïsme dans la philosophie sgolastique
L'introduction des textes arabes dans les études occidentales divise l'histoire scientifique et philosophique du moyen âge en deux époques parfaitement distinctes. Dans la première, l'esprit humain n'a, pour satisfaire sa curiosité, que les maigres débris de l'enseignement des écoles romaines, en lassés dans les compilations de Martien Capella, de Bède, d'Isidore, et dans quelques traités techniques, que leur caractère usuel sauva de l'oubli. Dans la seconde, c'est encore la science antique qui revient à l'Occident, mais plus complète cette fois, dans les commentaires arabes ou les ouvrages originaux de la science grecque, auxquels les Romains avaient préféré des abrégés. La médecine, d'abord réduite à Cœlius Aurelianus, à la compilation de Gariopontus, retrouve Hippocrate et Galien. L'astronomie, bornée à quelques traités d'Hygin ou de Bède, à quelques vers de Priscien, revient par Alfergan, Thabet ben-Corrah, Albumasar, à la précision de la science antique. L'arithmétique, limitée durant tant de siècles aux simples procédés de l'abaque ou de l'indigitation, s'enrichit de procédés nouveaux. La
philosophie, au lieu de quelques lambeaux de l'Organon, des Catégories apocryphes de saint Augustin, reçoit le corps complet de raristotélisme, c'est-à-dire l'encyclopédie des sciences antiques.
En général, les premiers ouvrages traduits de l'arabe ne furent pas des ouvrages philosophiques. La médecine, les mathématiques, l'astronomie, avaient tenté la curiosité de Constantin l'Africain, de Gerbert, d'Adélard de Bath, de Platon de Tivoli, avant que l'on songeât à demander des enseignements philosophiques à des mécréants comme Alfarabi et Avicenne. L'honneur de cette tentative nouvelle, qui devait avoir une influence si décisive sur les destinées de l'Europe, appartient à Raymond, archevêque de Tolède et grand chancelier de Castille de 1130 à 1150. Raymond forma autour de lui un collège de traducteurs, à la tête duquel on trouve l'archidiacre Dominique Gondisalvi (fils de Gonsalve). Des juifs, dont le plus connu est Jean Avendéath ou Jean de Séville, travaillaient sous ses ordres1. Ce premier essai porta principalement sur Avicenne. Gérard de Crémone et Alfred Morlay y ajoutèrent, quelques années plus tard, différents traités d'Alkindi et d'Alfarabi3. Ainsi dès la première moitié du xiie siècle, des ouvrages fort importants de philosophie arabe était connus des Latins.
Un des phénomènes les plus singuliers de l'histoire littéraire du moyen âge, c'est l'activité du commerce
1 Voy. l'excellente discussion de Jourdain sur ces trois personnages. Recherches, chap. ni, § 7.
* Ibid. §6 et 9.
202 AVEHROÈS.
intellectuel et la rapidité avec laquelle les livres se répandaient d'un bout à l'autre de l'Europe. La philosophie d'Abélard, de son vivant, avait pénétré jusqu'au fond de l'Italie. La poésie française des trouvères, en moins d'un siècle, comptait des traductions allemandes, suédoises, norvégiennes , islandaises, flamandes, hollandaises, bohèmes, italiennes, espagnoles. Tel ouvrage, composé à Maroc ou au Caire, était connu à Paris et à Cologne en moins de temps qu'il n'en faut de nos jours à un livre capital de l'Allemagne pour passer le Rhin.
Les juifs remplissaient dans ces relations un rôle essentiel, et dont on n'a pas tenu assez de compte dans l'histoire de la civilisation. Leur activité commerciale, leur facilité à apprendre les langues en faisaient les intermédiaires naturels entre les chrétiens et les musulmans '. Il faut lire l'Itinéraire de Benjamin de Tuclèle2 pour comprendre l'importance qu'ils avaient acquise sur le littoral de la Méditerranée depuis Barcelone jusqu'à Nice. Les princes et les seigneurs, qui avaient besoin de leur argent et de leurs connaissances médicales, les favorisaient ; le peuple seul les avait en antipathie. Quant aux hommes désireux de s'instruire, ils n'éprouvaient au moyen âge aucun scrupule à se faire, en philosophie, les disciples de maîtres appartenant à d'autres religions. La science était quelque chose de neutre et de commun à tous.
Les relations de l'Europe avec les musulmans avaient lieu
1 Dozy, Recherches, I, p. 478-79, note (Ie édit.)
2 P. 31 etsuiv. (édit. Asher).
d'un côté par l'Espagne, et surtout par Tolède; de l'autre par la Sicile et le royaume de Naples. Le travail des traductions s'opérait sur ces deux points avec une égale ardeur et par des procédés semblables. Presque toujours un juif4, souvent un musulman converti, dégrossissait l'ouvrage et appliquait le mot latin ou le mot vulgaire sur le mot arabe2. Un clerc présidait au travail, se chargeait de la latinité et donnait son nom à l'œuvre. Quelquefois pourtant le nom du secrétaire juif l'emportait. De là vient qu'une même traduction est souvent attribuée à des personnages différents. Au xne et au xme siècle, les traductions se faisaient toujours directement de l'arabe. Cène fut que beaucoup plus tard qu'on se mit à traduire les philosophes arabes sur des versions hébraïques.
Le caractère de ces traductions est celui de toutes les traductions du moyen âge. « Le mot latin y couvre le mot arabe, de même que les pièces de l'échiquier s'appliquent sur les cases3. » La contexture de la phrase est plutôt arabe que latine. La plupart des termes techniques et les mots que le traducteur n'a pas compris sont transcrits de
i L'étude de la langue latine était à cette époque assez répandue chez les juifs (V. ci-dessus, p. 191). En 1280, Salomon ben-Adéreth de Barcelone écrit une lettre aux juifs des synagogues de Provence pour les réprimander de ce qu'ils étudiaient la langue latine au détriment de la loi (Pasini, I, p. 61-62).
* La Bibliothèque impériale possède (n03 7317, 7321) plusieurs traductions latines venues de l'arabe par l'intermédiaire de l'espagnol.
» Jourdain, Rech. sur les trad. lat. d'Avis t. p. 19.
la manière la plus grossière1. Le système des versions littérales se retrouve partout à l'enfance de la philosophie. L'Orient et le moyen âge n'ont guère conçu la traduction que comme un mécanisme superficiel où le traducteur, s'abritant derrière l'obscurité du texte, se décharge sur le lecteur du soin d'y trouver un sens.
L'histoire littéraire du moyen âge ne sera complète que lorsqu'on aura fait, d'après les manuscrits, la statistique des ouvrages arabes que lisaient les docteurs du xme et du xive siècle. Il importe d'observer, en effet, que les citations qui sont faites d'un auteur arabe par les écrivains de cette époque ne sont pas une preuve qu'on en possédât la traduction, puisqu'on ne se faisait aucun scrupule de citer de seconde main. Ainsi je pense qu'Avempace et Abubacer (Ibn-Tofa'il) ne sont cités que d'après Averroès. Alkindi, Alfarabi, Avicébron, Kosta ben-Luca, Maimonide ne semblent guère avoir été lus qu'au xme siècle. Au xive, Avicenne et surtout Averroès tiennent lieu de tous les autres; au xve enfin, Averroès reste le seul interprète de la philosophie arabe.
1 Les noms propres surtout, dépourvus en arabe de points diacritiques ou mal ponctués, devenaient entièrement méconnaissables. Ainsi Thaïes devient Belus; Hipparque, Abraxis; ypzvïTLç devient carabltus. Jorach, Semerion, Adelinus, Albrutalus, Loxus, auteurs cités par Albert le Grand, doivent le jour au même procédé.
Le premier introducteur d'Averroès chez les Latins paraît avoir été Michel Scot1. Ce fut un événement dans la fortune d'Aristote, au dire de Roger Bacon, que le moment où Michel Scot apparut, en 1230, avec de nouveaux ouvrages d'Aristote et de savants commentaires, cum expositoribus sapientibus2. Quels sont ces commentaires restés jusque-là inconnus aux Latins? Les manuscrits nous l'apprennent. Michel Scot y est expressément désigné comme traducteur de deux ouvrages d'Averroès : 1° du commentaire sur le De Cœlo et Mundo s; 2° du commentaire sur le Traité de l'âme4. La première de ces traduc-
1 Parmi les ouvrages que s'attribue le prétendu chroniqueur espagnol Julianus Pétri, se trouvent quelques traductions d'Averroès (Antonio, Bibl. hisp. vêtus, t. II, p. 42, édit. Bayer). Le faussaire a été bien maladroit, car Averroès était à peine né à l'époque où l'on fait fleurir le pseudo-Julien.
* Tempore Michaelis Scoti, qui annis 1230 transactis apparuit, deferens librorum Aristotelis partes aliquas de naturalibus et mathemalicis, cum expositoribus sapientibus, magnificata es': Aristotelis philosophia apud Latinos. (Opus Majus, p. 36-37.)
3 Sorbonne, 924,950; Saint-Victor, 171; Navarre, 75; Bibl. Saint-Marc à Venise, cl. vi, cod. 52.
< Sorb. 932, 943; Saint-Victor, 171; ancien fonds, 6504.— On lit dans le manuscrit de Saint-Victor : « Incipit commenta- » rius libri de anima Aristotelis philosophi, quem commentatus
tions est dédiée à Etienne de Provins1, en ces termes : « Tibi, Stéphane de Provino, hoc opus, quod ego Michael » Scotus dedi latinilati, ex dictis Aristotelis specialiler » commendo, et si aliquid Aristoteles incompletum dimisit » de constitulione mundana in hoc libro, recipies ejus » supplementum ex libro Alpetrangii, quem similiter dedi » latinitati, et es in eo exercitatus. » -- Ces deux commentaires sont les seuls qui portent dans les manuscrits le nom de Michel Scot. Mais comme presque toujours on trouve à leur suite et dans un ordre donné les commentaires sur la Génération et la Corruption, sur les Météores, les paraphrases des Pana Naturalia* et le De Substantia
» est Averroes in grœco (!), et Michael Scotus transtulit in la- » tinum. »
1 M. Félix Bourquelot a retrouvé cet Etienne de Provins dans un doyen de Notre-Dame du Val, de Provins, qui figure en plusieurs chartes de 1211 à 1221, et est appelé par Thibaut, comte de Champagne, dilectus clericus meus Stephanus de Provino (Proviniana, dans la Feuille de Provins, 7 février, 1852). Peut-être faut-il identifier ce personnage avec Etienne de Reims [Hist. litt. de la Fr. t. XVII, p. 232), qui était né à Provins. Il est question d'Élienne de Provins dans divers actes de 1231 à 1233. Bibl. imp. Colb. 61, suite du Reg, princ. Campan. t. III. fol. 50 r°, 199 v°; Lettre de Grégoire IX, anniV, 9 kal. maii (1231 ou 1232); anni VII, kal. februarii; anni VII, 3 kal. martii (Coll. Laportedu Theil).
* Dans le n° 171 de Saint- Victor, la traduction de la paraphrase des Parva Naturalia est attribuée à un certain G er ardus. Ce ne peut être Gérard de Crémone, moit en 1187. Cette indication étant isolée, doit, ce semble, être tenue pour fautive.
Or bis, on est autorisé à attribuer également la traduction de ces ouvrages à Michel Scot. Dans les manuscrits 943 de Sorbonne et 75 de Navarre, aux traductions précitées se trouvent joints les commentaires sur la Physique et la Métaphysique. La traduction de ces ouvrages appartientelle également à Michel Scot? On serait porté à le croire, puisque dans un fragment de Michel découvert par M. Hauréau, et dont nous parlerons bientôt, la doctrine de la Physique et de la Métaphysique est très-nettement exposée. M. Jourdain toutefois n'eût point dû faire intervenir comme des autorités, dans l'énumération des traductions de Michel Scot, les catalogues donnés par Baie et Pits1. Il est évident que ces deux auteurs ne fondent leurs assertions que sur le dépouillement d'un manuscrit semblable aux n03 924 et 950 de Sorbonne2, et qu'ils n'ont eu d'autres raisons pour attribuer à Michel Scot les traductions des commentaires sur le traité de la Génération et de la Corruption, sur les Parva Naturalia, sur les Météores,
i Bn\e, Script. M. Maj. Brit. (Baie, 1557), p. 351. — Pits, De rébus angl. p. 374.— Cf. Niceron, Mémoires, t. XV, p. 95 etsuiv. — Fabricius, Bibl.med. et inf. latin, t. V, p. 233.
* Et ce dépouillement ils l'ont fait avec beaucoup de négligence. Ainsi, au lieu de commentum Averrois, ils ont lu contra Averroem, leçon absurde, qui a fait croire à Brucker (III, 796) qu'il s'agissait d'une réfutation d'Averroès; au lieu de de Provino, ils ont lu depromo, etc. C'est à tort également que Jourdain a cru sur leur autorité que Michel n'avait traduit qu'un livre des Météores. Le ms. de Venise contient les quatre livres.
et du livre De Substantia Orbis que celles que nous avons nous-mêmes. Leur autorité ne correspond à aucun témoignage particulier, et tout se réduit à une conjecture tirée de la composition des manuscrits. Mais comme cette composition n'était presque jamais arbitraire au moyen âge, on est autorisé à regarder les manuscrits où se trouve la dédicace à Etienne de Provins comme nous représentant l'édition même donnée par Michel Scot et ces textes nouveaux qu'il introduisit, au dire de Roger Bacon, dans la philosophie scolastique vers l'an 4230.
Cette date indique sans doute le moment où les travaux de Michel arrivèrent à la connaissance du moine anglais. Il paraît certain du moins que Guillaume d'Auvergne et Alexandre de Haies ont connu, avant ce temps, les ouvrages du commentateur. Une seule traduction de Michel Scot, celle d'Alpetrangi, porte une date, et cette date est l'an 1217. Les traductions d'Averroès durent être exécutées vers la même époque; car Michel Scot ne semble être resté à Tolède que peu d'années. Peut-être aussi l'ensemble de ces traductions composait-il l'envoi philosophique que Frédéric II adressa aux universités d'Italie, avec la célèbre circulaire qu'on lit dans le recueil de Pierre des Vignes. « Compilationes variée quse ab Aiïstotele aliis- » que philosophis sub grsecis arabicisque vocabulis anti- » quitus éditée... nostrisaliquando sensibus occurrerunt. »
Ce fut à Tolède que Michel Scot acheva les traductions qui lui donnèrent tant d'importance à son retour d'Espagne, et le firent si gracieusement accueillir à la cour des Hohenstaufen. Il eut pour auxiliaire en ce travail un juif
nommé André1. Roger Bacon, dans un moment de sévérité, l'accuse de plagiat et lui reproche d'avoir ignoré les langues et les sciences dont il est question dans ses écrits. Il est sûr que les Latins qui entreprenaient le voyage de Tolède ne se faisaient aucun scrupule de s'approprier le travail de leur secrétaire, et qu'au moyen âge, comme de nos jours, le nom du traducteur était souvent une fiction. Michel Scot a, du reste, d'autres titres pour être appelé le fondateur de l'averroïsme, depuis que M. Hauréau8 a découvert, dans le n° 841 de Sorbonne, des extraits qui paraissent appartenir à l'un de ses ouvrages les plus importants, lequel n'était connu jusqu'ici que par le sévère jugement qu'en porte Albert : « Fœda dicta inveniuntur » in libro illo qui dicitur Quœstiones Nicolai Peripatetici. » Consuevi dicere quod Nicolaus non fecit librum illum, » sed Michael Scotus qui in rei veritate nescivit naturas, » nec bene inlellexit libros Aristotelis3. » Or, le fragment exhumé par M. Hauréau sous ce titre : Hœc sunt extrada de libro Nicolai Peripatetici, offre la plus frappante analogie avec une digression du commentaire sur le XIIe livre de la Métaphysique, digression qui forme souvent dans les manuscrits un opuscule séparé (voy. cidessus, p. 71 ), et dont les premiers mots sont : Sermo de queestionibus quas accepimus a Nicolao, et nos dicemus
i Probablement un juif converti, car André' n'est pas un nom dejuifjudaïsant. — Cf. Op. Tert. aputl Jebbi prœf. p. 5. 3 De la philosophie scolaslique, t. Ier, p. 470 et suiv. » Opp. t. II, p. 140.
in his secundum nostrum posse l. La doctrine qui y est exposée est d'ailleurs mise expressément sur le compte d'Averroès. « Omne cœlum est circulare, et omne circu- » lare est perfeclum ; ergo omne cœlum est perfectum : » sed ullum perfectum indiget motu ; ergo ullum cœlum » indiget motu. Partes autem sui quum videant bona quse » non habent, perpendentes se indigere illis bonis, in » motum prorumpunt, utacquirantillabona quee nonha- » bent.... Ergo salus nostra est per quietem; cœli finis » autem per motum partium ejus : et hoc est quod dieit » Averozt. » Michel Scot, par son rôle à la cour de Frédéric, où il représente d'une manière si originale l'esprit arabe, et par les accointances diaboliques que la légende lui supposa, ouvre en réalité cette série d'hommes mal pensants qui, depuis le xnie siècle jusqu'à Vanini, déguisèrent leur mécréance sous le nom d'Averroès. Peutêtre les dures paroles de Roger Bacon et d'Albert, et la rigoureuse condamnation de Dante2, tenaient-elles à la réprobation dont l'opinion frappait déjà ces allures suspectes. On verra bientôt comment tout ce mauvais esprit était un fruit de la cour des Hohenstaufen.
1 Ces mots ont disparu dans les éditions imprimées. Nous avons donné ci-dessus, p. 108 et suiv. l'analyse de cette digression importante.
* Inf. cant. XX, v. 115.
§ III
Un autre traducteur d'Averroès, Hermann l'Allemand1, fut, comme Michel Scot, attaché à la maison de Hohenstaufen. Au chapitre xxv de YOpus Tertiiim, dontM. Cousin a publié l'analyse2, Roger Bacon le qualifie : Hermannus Alemannus et translator Manfredi imper a D. rege Carolo devicti. En général, Hermann paraît s'être attaché aux textes aristotéliques les plus négligés, la Rhétorique, la Poétique, les Éthiques, la Politique, et comme pour ces ouvrages les abrégés arabes étaient plus répandus ou plus accessibles que le texte d'Aristotc, ce fut à ces abrégés que Hermann s'adressa de préférence. Ainsi, comme équivalent de la Rhétorique, il traduit des gloses d'Alfarabi sur cet ouvrage, et comme équivalent de la Poétique, l'abrégé d'Averroès 3. « Ayant essayé, dit-il, de mettre la main à la traduction de la Poétique, j'y trouvai tant de difficultés, à cause de la différence des mètres en grec et en arabe, que je désespérai d'en venir à bout. Je pris donc
1 Jourdain, Recherches, chap. m, §11.
3 Journal des savants, 1848, p. 299, 348.
» Sorb. 1779, 1782. — Dibl. Chigi, à Rome. — Imprimé à Venise, 1481. Le moyen âge n'a connu la Poétkjue que par cette paraphrase.
l'édition d'Averroès, où cet auteur a mis tout ce qu'il a trouvé d'intelligible1, et je l'ai rendue comme j'ai pu en latin. » Ces deux traductions sont datées de Tolède, 7 mars 1256. M. Jourdain n'a osé décider s'il s'agit de l'ère vulgaire ou de l'ère d'Espagne. Mais le passage de Roger Bacon, qui nous apprend que Hermann était au service de Manfred, ne laisse plus aucun doute à cet égard.
Dans le prologue des gloses d'Alfarabi, Hermann nous apprend qu'il avait aussi traduit les Éthiques sur un abrégé arabe, mais que son travail avait été rendu inutile par la traduction de Robert Grosse-Tête, faite sur le grec. Cet abrégé arabe n'était autre que le commentaire moyen d'Averroès, La bibliothèque Laurentienne possède un manuscrit de cette traduction, et on peut la lire dans toutes les éditions imprimées des œuvres du Commentateur. Dans une note finale, Hermann nous apprend qu'il termina ce travail dans la chapelle de la sainte Trinité de Tolède, le troisième jeudi de juin 12402. On peut avoir des scrupules sur l'exactitude de cette date. On se rappelle, en effet, que la version de la Poétique est de 1256 ; Hermann serait donc resté seize ans à Tolède pour ne faire
i Assumpsi ergo editionem Averod determinativam dicti operis Aristotelis, secundum quod ipsealiquid intelligibile elicere potuit ab ipso.
2 Bandini, Catal. codd. Lat. Bibl. Laur. t. III, p. 178. — Les éditions imprimées, celle de 1560 par exemple, portent mcclx, au lieu de mccxl. C'est évidemment une faute, puisque la version des Ethiques est antérieure à celle de la Poétique.
AVERR0ÈS. 213
que deux ou trois traductions, ce qui paraît difficile à admettre.
La Bibliothèque impériale possède, sous les nos 1771 de Sorbonne et 6 1 0 de Saint-Germain, un court abrégé des dix livres des Éthiques en tête duquel on lit : Incipit summa quorumdam Alexcndrinorum, quam excerpserunt ex libro Aristotelis nominato Nicomachia, quam plures hominum Ethicam nominaverunt. Et translulit eam ex arabico in latinum Hermannus Alemannus. Cet abrégé est tout à fait distinct du commentaire moyen d'Averroès. Peut-être nous représente- t-il Y Abrégé d'Averroès qui n'est point arrivé jusqu'à nous. Bandini et M. Jourdain sont tombés, à propos de ces traductions de Hermann, clans quelques erreurs. Bandini, ne s'apercevant pas que le texte du manuscrit de Florence était celui du commentaire moyen d'Averroès, publia, comme inédit et sous le nom de Hermann, l'épilogue qu'Averroès a mis à la suite de ce commentaire. M. Jourdain reproduisit cet épilogue et l'erreur de Bandini. Dans la seconde édition de son livre, l'épilogue a été restitué à Averrocs; mais, quelque bizarre qu'il dût paraître au nouvel éditeur de voir ainsi un épilogue d'Averroès séparé du reste de son commentaire, il ne sembla pas s'apercevoir que le texte qui se terminait par cet épilogue était le commentaire d'Averroès, souvent publié. Ce dont on a droit d'être plus surpris dans un ouvrage généralement consciencieux , ce sont les erreurs de M. Jourdain, eneequi concerne les manuscrits de la Bibliothèque impériale. Et d'abord, M. Jourdain regarde comme identiques les versions des Ethiques conte-
nues dans les n08 1771, 1773, 1780 de Sorbonne. Or, le court abrégé renfermé dans le n° 1771, qui seul porte le nom de Hermann, n'a absolument aucune ressemblance avec les versions complètes des n0,4773, 4780. De plus, il suffisait de comparer les premières lignes de ces différents manuscrits avec les incipit donnés par Bandini, pour reconnaître : 1° que le manuscrit de Florence, qui porte le nom de Hermann, ne ressemble à aucun de ceux de Paris; 2° que les deux manuscrits de Florence, décrits par Bandini, l'un, t. III, p. 178, l'autre, t. III, p. 405, ne sont nullement identiques entre eux ; que le premier seul porte le nom de Hermann ; que le second est semblable aux n03 1773, 1780 de Sorbonne ; que, par conséquent, la date 1243, donnée par le second, et qui d'ailleurs est en contradiction avec la date 1240 donnée par le premier, ne s'applique pas à la traduction de Hermann. Ainsi, au lieu d'avoir cinq manuscrits de cette traduction, comme le suppose M. Jourdain, on n'en connaît réellement qu'un seul, qui est le manuscrit de la Laurenlienne, décrit par Bandini, t. III, p. 4 78.
Hermann reconnaît lui-même, dans la préface des Gloses d'Àlfarabi, qu'il n'eut qu'une part assez faible dans le travail de ses versions. Roger Bacon, qui, dans son Opus Majus et son Opus Tertium, critique souvent avec vivacité les traductions de Hermann1, s'est emparé de ce passage : « Hermannus, dit-il, confessus est se magïs
1 Opus Majus, p. 21, 46, 59.— Journal des Savants, 1848 p. 299, 348 (art. de M. Cousin).
AVERnots. 215
» adjutorem fuisse translationum quam translatorera, » quia Saracenicos tenuit secum in Hispania, qui fuerunt » in suis translationibus principales1. » Plusieurs indices témoignent que Hermann employa pour son travail des musulmans versés dans la connaissance de la langue savante. Ainsi la nunnation et les désinences casuellcs sont scrupuleusement observées dans la transcription des noms propres : Ibn-Rosclin, Aby-Nasrin, Abubekrin, Ducadatin, Sceifa addaulati, Abitaibi, Alkameitu2 . Le style, du reste, n'a fait qu'y gagner en barbarie ; en voici un spécimen : Inuarikin terra alkanamihy, stediei et baraki et castrum munitum destendedyn descenderunt adenkirati ubi descendit super eos aqua Euphratis venie?is de Euetin5. On comprend, d'après cela, que Roger Bacon ait tenu pour inintelligibles et. non avenues les traductions de Hermann i.
Ainsi, vers le milieu du xme siècle, presque tous les ouvrages importants d'Averroès ont été traduits d'arabe
1 Opus iertium, apud Jebbi prœf. p. 5.
2 P. 57 v°, 58, 61 v°, etc. (édit 1481). — La même particularité s'observe dans la traduction du commentaire sur le De Cœlo de Michel Scot : Alfarcad, alfarkadin (p. 175 v°, 176, édit. 1560).
» Ibid, p. 62.
* « Maie translatus est, » dit-il en parlant de la Poétique, « nec potest sein, nec adhuc in usu vulgi est, quia nuper venit ad Latinos et cum defectu translationis et squalore. » Opus Majus, p. 46. La traduction de Hermann, cependant, fut assez lue au moyen âge. Voy. ms. Bibl. imp. suppl franc. n° 4146, fol. 1, 171,301.
en latin1. Seuls, les commentaires sur l'Organon et la Destruction de la Destruction ne paraissent pas avoir été connus des philosophes chrétiens du moyen âge. Il exista, il est vrai, une ancienne version latine de ce dernier écrit, faite en 1328 par le juif Calonyme, fils de Calonyme, fils de Meïr; mais cette traduction paraît avoir été peu lue2. Je ne crois pas qu'on puisse citer une seule citation de la Destruction avant le xvie siècle.
Quant aux œuvres médicales d'Averroès, elles ne furent connues en général qu'après ses œuvres philosophiques. De tous les médecins du xme siècle, dont M. Liltré a donné la notice dans le tome XXI de V Histoire littéraire de la France, Gilbert l'Anglais (vers l 250) est le seul qui cite Averroès3, et encore est-il probable qu'il ne le connaissait que par ses œuvres philosophiques. Sprengel croit, il est vrai, que Gilbert a emprunté à Averroès sa théorie du cœur considéré comme source de la vie*. Mais celte doctrine n'est pas tellement propre à Averroès qu'on
1 L'usage d'attribuer à Alphonse X les versions faites de l'arabe au moyen âge a porté les anciens critiques à lui faire honneur de celles d'Averroès. (Cf. J. Bruyerin Champier, préf. des Collectanea, p. 81, édit 1553. — Gassendi, Exercit. parad.adv. Arist. Opp. t. III, p. 1192. — Antonio, Bibl. hisp. vêtus, t. II, p. 83, édit. Bayer.) Les travaux exécutés sous les ordres d'Alphonse furent purement astronomiques.
8 Steinschneider, Catal. p. 50-51; Gosche, Gazzali, p. 268.
» Hist. litt. t. XXI, p. 399.
4 Sprengel, Hist. de lame'd. t. II, p. 453. — Albert le Grand (De anim. 1, III, tr. i, c. 5) cite, sous le nom d'Averroès, un livre De dispositionibus cordis, qui nous est inconnu.
soit obligé de supposer que Gilbert avait lu le Colliget. Gérard de Berry, Gauthier, Alebrand de Florence, qui cilent tous les autres Arabes, ne parlent pas d'Averroès1.
Nous n'avons aucun renseignement sur la traduction du Colliget. Le manuscrit de l'Arsenal (Sciences et Arts, 61 ) porte : Translatas de arable o in latlnum. Les mots arabes conservés clans le texte et une foule d'autres particularités, établissent d'ailleurs indubitablement que cette version fut faite de l'arabe et non de l'hébreu 2. On peut la rapporter avec vraisemblance au milieu du xme siècle. Le traité De format lone corporls humani, de Gilles de Rome (Paris, 1515), n'est formé, en grande panie, que d'extraits du Colliget. Il est remarquable pourtant que le Colliget n'est jamais cité clans le Conclliator de Pierre d'Abano, écrit en 1303, et où les citations des commentaires d'Averroès abondent à chaque page.
En 1284, Armengaud, fils de Biaise, médecin de Montpellier, traduit ou plutôt fait traduire de l'arabe le commentaire sur le poëme médical d'Avicenne3. Raymond
1 Hist. litt. t. XXI, p. 405, 413, 416.
* DznsV explicit, l'auteur est toujours appelé Mehemeth A ben~ rosdin. M. Hœnel {Catalogi, col. 497) signale à Vendôme un manuscrit de médecine dont l'auteur est appelé Mechemet ad Jurosdin; c'est sans doute le Colliget.
3 Tiraboschi (t. V, p. 87) regarde bien à tort Armengaud comme le premier traducteur d'Averroès. — Antonio (t. II, p. 400, éd. Bayer) place cette traduction en 1291 ; mais le manuscrit 6931 (anc. fonds) porte 1281. Comp.Rossi, Corfrf. H, p. 3etsuiv.
Martini avait déjà cité cet ouvrage, sous son titre arabe, dans le Pugio fidei]; mais Raymond possédait souvent des renseignements directs sur les ouvrages écrits en arabe et en hébreu. Une traduction ancienne du traité de la Thériaque se trouve dans un manuscrit de l'Arsenal (Sciences et arts, 61). Les Canones de medicinis laxalivis furent traduits de l'hébreu, en 1304, comme nous l'apprend une note intéressante que j'extrais du n° 6949 (anc. fonds) : « Expliciunt articuli générales proficientes in medicinis » laxativis magni Abolys, id est Averoys, translati ex he- » brseo in latinum per magistrum Johannem de Planis de » Monte B.egali, Albiensis dicecesis, apudTholosam, anno » DominiM°CCC0IIll°; interprète magistro Mayno tune » temporis judaeo, et poslea dicto Johanne, con verso in » christianum, in expulsione Judeeorum a regno Fran- » cise2. » La traduction des œuvres médicales d'Averroès est donc en grande partie l'œuvre de l'école de Montpellier. Le travail se fit, comme d'ordinaire, par l'intermédiaire des juifs. Des faits nombreux établissent les rapports de Montpellier avec les Sarrasins d'Espagne, l'importance que les juifs y avaient acquise et la part qu'ils eurent à la splendeur de cette grande école5.
L'Abrégé de l'Almageste ne fut pas connu des Latins.
i P. 159 (Paris 1651). Cf. Steinschneider, p. 317 note.
2 II s'agit sans doute des édits de proscription qui se succédèrent en 1309 et 1311 (Ordonnances des rois de Fr. t. Ier, p. 470, 488).
8 Jourdain, Recherches, p. 91-92»
M. Littré1 a relevé d'importantes citations d'Averroès dans le traité d'Astronomie de Bernard de Verdun (vers 1300), surtout en ce qui concerne la théorie des épicycles. Mais ces matières sont souvent traitées dans les commentaires philosophiques, surtout dans les livres XI et XII de la Métaphysique.