‹ Averroès et laverroïsme; essai historiqueChapitre 18 sur 37 · IV · texte numérisé non relu

IV

On vient de déterminer d'une manière approximative l'époque où furent faites les traductions latines d'Averroès. Il est beaucoup plus difficile de fixer le moment où l'influence de ces textes nouveaux s'exerce sur l'enseignement et les doctrines du moyen âge.

Pierre de Blois, continuateur de la chronique d'Ingulphe, exposant l'ordre suivi à l'école de Cambridge, vers 1109, s'exprime ainsi : Ad horam vero prirnam, F. Terriens, acutissimus sophista, logicam Aristotelis juxla Porphyrii et Averrois isagogas et commenta adolescentioribus tradebat. Launoy2, du Boulay5, l'Histoire littéraire de la France*, ont copié ce passage sans remarquer l'interpolation évidente qu'il contient s. Averroès

1 Hist. litt. de la France, t. XXI, p. 318-319.

De scholis celebrioribus, p. 150.

3 Hist. Univ. Paris, t. II, p. 28.

T. IX, p. 107.

5 Drucker (t. III, p. 678,) et M. Jourdain (p. 28-29) l'oni relevée.

220 aveu no es.

n'était pas né en 1109 ! L'abbé Lebœuf, ajoutant les mûprises aux méprises, a voulu qu'à Orléans comme à Cambridge, on enseignât au xie siècle les dialogues [sic) d'Àristote selon Porphyre et Avenues, et que Jean de Salisbury se les soit fait transcrire en Normandie par les soins de Richard Lévêque, archidiacre de Coutances. Lebœuf a confondu avec le passage de Pierre de Blois une lettre de Jean de Salisbury, où celui-ci demande en effet à Richard des ouvrages d'Àristote, mais où, bien entendu, il n'est pas question d'Averroès2.

La première apparition manifeste de la philosophie arabe dans le sein de la scolastique, a lieu au concile de Paris, en 1209. Le concile, après avoir condamné Amaury de Bène, David de Dinant et leurs disciples, ajoute : Nec libri Aristotelis de naturali philosopkta, nec commenta

i Dissertation sur l'état des sciences en France, depuis la mort du roi Robert, p. 78.

2 Jourdain, p. 253. — Je relèverai à ce propos une inadvertance de M. Jourdain lui-même. On trouve dans les œuvres de Bède (t. II, col. 213 et suiv.) un recueil d'axiomes d'Aristote et d'autres philosophes, sous le titre de Sententiœ ex Aristotele ou Authoritatum generalium aliquot philosophorum tabula. M. Jourdain (p. 21) y trouvant des citations de la physique et de la Métaphysique, a cru devoir attribuer celte compilation à Boèce ou à Cassiodore. M. Barthélémy Saint-Hilaire, d'un autre côté, a conclu des citations de la Politique qui s'y trouvent que Bède connaissait la Politique. Or on trouve dans ce recueil des citations d'Averroès, désigné sous le nom de Commentator ; ce qui en recule la composition au xive siècle.

legantur Parisiis publiée vel secreto1. Certes on peut être tenté de voir dans ces Commenta les commentaires par excellence, les seuls à proprement parler que le moyen âge ait désignés de ce nom, ceux d'Averroès. Mansi, M. Jourdain, M. Hauréau ont adopté cette opinion2. Il n'est pas impossible, il faut l'avouer, que les commentaires d'Averroès aient été traduits et étudiés dix ans après la mort de leur auteur. Toutefois comme Michel Scot, vers 12 17, semble avoir été le premier introducteur de ces textes nouveaux, on croira difficilement qu'Ave rroès ait pu essuyer la condamnation du concile de 1209. Il faut d'ailleurs remarquer que la traduction d'Averroès est de plus d'un demi-siècle postérieure à celle des premiers textes de philosophie arabe, que par conséquent les textes traduits par Dominique Gondisalvi ont dû entrer dans les études avant ceux qui n'avaient encore ni recommandation ni célébrité. Ce qui reste indubitable, c'est que le concile de 1209 frappa l'Aristote arabe, traduit de l'arabe, expliqué par des Arabes.

Le statut de Robert de Courçon, en 1215, est un peu plus explicite : Non legantur libri Aristotelis de metaphysica et naturali p/ulosophia, nec summa de iisdem, aut de doctrina Magistri David de Dinant aut Almarici

1 Apud Martène, Thés, novus Anecd. t. IV, p. 166. — Voy. ladiscussion de M. Hauréau sur la portée de ces mots denalurali philosophia. {De laphil. scol. t. Ier, p. 402-410).

2 Mansi, ad. Ann. eccl. Baronii, t. Ier, p. 289 (Lucae, 1757). — Jourdain, p. 193194.— Hauréau, t. Ier, p. 409-410.

222 AVERR0ÈS.

hœretici, aut Mauritii llispaniK L'expression summa de iisdem conviendrait très-bien aux abrégés d'Avicenne. Mais quel est ce Maurice Espagnol, dont la doctrine est rapprochée du panthéisme de David et d'Amaury 2 ? Quand on a vu dans les manuscrits le nom d'Averroès, si étrangement défiguré, devenir d'une part Mahuntius (anc. fonds, n° 7052), Menbutius (anc. fonds, 6949), Mauuicius (Arsenal, se. et arts, 61), de l'autre Avenryz, Benriz, Beuriz, etc., on n'a pas de peine à croire qu'il ait pu devenir Mauritius. Ce n'est là toutefois qu'une conjecture à laquelle il ne faudrait pas attribuer une trop grande probabilité. La bulle de Grégoire IX, de 1231, ne fait que renouveler avec moins de précision encore les condamnations de 1209 et 121 53.

Ce qu'il y a de remarquable dans ces condamnations, c'est que la cause de l'aristotélisme arabe y est toujours identifiée à celle d'Amaury de Bène et de David de Dinant. Le passage souvent cité de Guillaume le Breton, continua-

J Du Boulay, Hist. Univ. Paris, t. III, p. 82.— Launoy, De varia Arist. fortuna in Acad. Paris cap. iv.

2 C'est contre toute vraisemblance qu'on a rapproché ce Mauritius H isp anus du dominicain Maurice, auteur des Distinctiones ad prŒdicandum utiles. Du Boulay, Hist. Univ. Paris. 1. 111, p. 699.— Antonio, Bibl, hisp. vet. t. II, p. 373.— Fabricius, Bibl. med. et inf. lat. t. V, p. 57.

3 Launoy, chap. vi. — Du Boulay, t. III, p. 142. — L'histoire littéraire de la France (t. XVI, p. 100-101) suppose qu'il s'agit expressément des Commentaires d'Averroès.

teur de Rigord\ celui de Hugues, continuateur de Robert d'Auxerre, cité par Launoy2, supposent la même conncxité. Faut-il réellement supposer une influence arabe dans l'apparition des sectes hétérodoxes qui agitèrent l'école de Paris dans les dernières années du xne siècle et les premières du xme? On ne peut nier l'analogie du réalisme d'Amaury avec celui d'Avicébron. La doctrine de David de Dinantsur la matière première, dénuée de forme, servant de commun substratum à toutes choses, est bien celle du péripatétisme arabe. On peut croire que ces deux sectaires avaient entre les mains le livre De Causis, déjà connu d'Alain de Lille5. A cela près, Amaury et David ne me semblent qu'un reflet altéré des sectes hétérodoxes comprises sous le nom de Cathares. Quelques-unes de leurs doctrines ont une ressemblance frappante avec celles des hérétiques d'Orléans de I022i, que M. G. Schmidt rattache, sans hésiter, à l'église cathare3; d'autres ne sont que le pure joachimisme; d'autres enfin relèvent évidemment de Scot Érigène6. L'identité de tout le genre

» Apud dom Bouquet, t. XVII, p. 84.

» De varia Arist. fort. cap. i. — Cf. Jo. Fr. Buddeum, De hœresibusexphil. aristotelico-scholastica ortis, in Observât. Halensibus (1700), t. I, p. 197 et sqq.

3 Jourdain, p. 196-197.

* Lire surtout la relation de Césaire d'Heisterbach, dans Ilauréau, t. I, p. 398. Voir ci-dessous, § xm.

5 Hist . des Cathares ou A Ibigeois, t. Ier, p . 28; t. II , p . 151 , 287.

« Cf. Saint-René Taillandier, Scot Érigène, p. 236. — Ilauréau, t. Ier, p. 405.

humain en Dieu, le Saint Esprit s'incarnant en chacun de nous, comme le Fils s'est incarné en Marie, Dieu principe matériel de toute chose, quoi de plus semblable aux théories du penseur hibernais? Voilà plus qu'il n'en faut assurément pour se dispenser d'aller chercher chez les Arabes les antécédents d'Amaury et de David, surtout si l'on fait à l'originalité propre d'Amaury la part qu'elle mérite. Le réalisme, d'ailleurs, en affirmant que les individus d'une même espèce participent à une seule essence et que l'intellect en général existe réellement, devançait la théorie averroïstique de la raison universelle et de l'unité des âmes. Abélard avait aperçu cette conséquence, et il l'avait combattue dans ses Petites Gloses sur Porphyre par le même argument qu'on opposera plus tard à Averroès1. Gilbert de La Porrée niait expressément la personnalité humaine. L'exemple que choisissaient le plus volontiers les réalistes pour expliquer comment une même essence peut être commune à plusieurs individus, était celui de l'âme. C'est dans Alexandre de Halès qu'il faut chercher la première trace tout à fait manifeste de l'influence arabe. Avicenne, Algazel sont cités fréquemment dans sa Somme comme des autorités philosophiques; Averroès n'y figure encore que d'une manière peu caractérisée. Il est bien reconnu d'ailleurs que cette vaste composition est des dernières années d'Alexandre (de 1243 à 1245), et qu'elle ne fut achevée que vers 1252, après sa mort5. Alexandre

Rémusat, Abélard, t. II, p. 98.

Hist. litt. de la France, t. XVIII, p. 316, 318.

par conséquent n'a du lire Averroès que quand il était déjà vieux, et celte lecture ne semble pas avoir influé sur ses doctrines. Les questions relatives à l'intellect ne dépassent pas dans ses écrits les termes mêmes d'AristoteV

L'influence arabe est aussi très-sensible dans Robert de Lincoln. Roger Racon le cite comme un des maîtres à qui il a entendu professer la théorie de l'intellect séparé de l'homme2; mais, pas plus qu'Alexandre de Haies, Robert ne paraît avoir connu Averroès à l'époque de sa première activité philosophique.

Guillaume d'Auvergne est le premier des seolastiques chez lequel on trouve une doctrine qui puisse porter le nom d'Averroès. Je n'ai trouvé qu'une seule fois dans ses œuvres le nom du Commentateur; mais l'averroïsme y est réfuté à chaque page, tantôt sous le nom d'Aristole, tantôt sous de très-vagues dénominations, comme Expositores*, sequaces Aristotelis*, Aristoteles et sequaces ejus grœci et arabes b, qui famesiores fue-

1 Summa Iheol. pars II, quœst. 69. art. 3, p. 116 v. et sqq. (Venet. 1576.)

* Fragments de l'Opus lertium, publiés par M. Cousin. [Journ, des Savants, 1848, p. 347).

• Opp. t. I, p. 699, elc. (Edit. Aurel. 1674). 4 llud, t. Il, p. 205.

» Ibid p. 95.

runtArabnm in disciplinis Aristotclis *, Avicenna et alh qui in parte ista Aristoteli consenserunt*. Guillaume met toujours clans une même catégorie les commentateurs grecs et arabes. En général, le xme siècle regardait les Arabes comme des philosophes anciens, philosophi antique, par opposition aux philosophi latini ou philosophes scolastiques. Les notions les plus simples de chronologie étaient tellement méconnues qu'on semblait ignorer lequel d'Alexandre d'Aprodisias ou d'Averroès avait vécu avant l'autre.

Averroès, à l'époque de Guillaume d'Auvergne, n'était donc pas encire devenu le représentant des doctrines dangereuses du piripatétisme arabe ; mais ces doctrines étaient dès lors parfaitement connues des Latins, et comptaient de nombreux partisans4. Tandis qu'Aristote est combattu avec énergie, tindis qu'Avicenne est traité de blasphémateur6, Averroès est cité par Guillaume comme un très-

i Ibid. t. I, p. 618.

8 Ibid. 852, 53.

8 Cette classification est surtout frappante dans le Pugio fidei de Raymond Martini, et dans le Directorium Inquisitorum de Nicolas Eymeric : « Antiqui philosophi sunt plato- »nici, stoici, pythagorici, epicurei, Aristoteles et peripatetici, » Averroès, Avicenna, Algazel, Alundus (Alkindi), Rabbi Moses.» (Dir. Inq. p. 174, Roraae, 1578.)

* Multi deglutiunt positiones istas, absque ulla investigations discussionis etperscrutationisrecipientesillas, etetiam consentientes illis, et pro certissimis eas habentes. {De anima, cap. vn, pars 3.)

* De legibus, Opp. t. I, p. 54.

noble philosophe, bien que déjà l'on abuse de son nom et que des disciples inconsidérés dénaturent ses opinions. « Debes autem, dit-il, circumspectus esse in disputando » cum hominibus, qui philosophi haberi volunt, et nec » ipsa rudimenta philosophise adhuc apprehenderunt. De » rudimentis enim philosophia3 est procul dubio ratio » materiseet ratio formse, et cum ipsa ratio materise posita » sit ab Averroe, philosopha nobilissimo, expediret ut » intentiones ejus et aliorum qui tanquam duces phi- » losophien sequendi et imitandi sunt, hujusmodi ho- » mines qui de rébus philosophicis tam inconsiderate » loqui prsesumunt, apprehendissent prius ad certum et « liquidum1. »

Le De Universo semble présenter une autre citation d'Averroès; mais l'incertitude et la contradiction qu'on y remarque prouvent combien l'individualité philosophique du commentateur était encore peu arrêtée dans l'esprit des scolastiques. A la page 713 (Opp. 1. 1) du De Universo, Guillaume cite un passage du Commentaire ù'Abubacer sur la Physique. Un peu plus loin (p. 801), le même passage se retrouve comme tiré du commentaire (VAbumasar. Or ni Abubacer (Ibn-Tofail), ni Abumasar n'ont composé de commentaire sur la Physique. Abubacer n'a d'ailleurs été connu des scolastiques que par les citations qu'Averroès en a faites. Il est donc bien probable que le passage cité par Guillaume appartient au commentaire d'Averroès lui-même.

1 De Univ. Opp. t. I, p 851.

Page 1