CHAPITRE X MÉTRIQUE DE L’AVESTA
Avant que Westergaard eût mis la main à son édition du Yaçna qui précéda celle de Spiegel, personne ne soupçonnait que V Avesta des hymnes écrites en vers.
Les Parses eux-mêmes n’avaient plus connaissance de ce fait. L’auteur du Sad-der affirme que les livres de la loi sont écrits en prose et qu’il a été chargé d’en écrire la substance en vers. « Benazer hin sahhunhâ (^) kardeh and.... marâ amar shud tâ tenazem hôram. »>
Cependant, leurs manuscrits distinguaient les vers des Gâthâs; les membres des strophes ou versets s’y trouvaient séparés et n’étaient point écrits les uns à la suite des autres sans interruption. — Aussi, Westergaard rétablit d’emblée les lignes rythmiques des Hâs XXVIII à XXXIV, XLII à L et LU. Des études ultérieures Axèrent les lois des vers et des strophes suivies dans ces chants.
En I860, Westphal, tout en déterminant plus strictement ces règles de métrique, constata que les Gâthâs n’étaient pas les seuls morceaux avestiques qui suivissent un rythme déterminé; il trouva que le Yesht de Hôma (Yaçna IX) était également rythmé, mais suivant d’autres principes. Là c’était l’antique çlôka qui régnait ; c’est-à-dire la double phrase de seize syllabes dont chaque membre est divisé en deux parties égales. Il analysa de la sorte les versets 5 à 35 (^). Le commencement résista à ses efforts.
Ce qui entravait l’analyse métrique c’était l’ignorance des lois prosodiques, c’étaient en outre les erreurs de copie qui abondent dans les manuscrits. On ne savait point quelles syllabes devaient être considérées comme muettes, quelles autres pouvaient être étendues, où et quand on devait ou l’on pouvait disjoindre ou contracter les doubles voyelles, etc.
C’est à cette étude que s’appliqua Aurel Mayr et dont il donna le résultat dans un opuscule publié à Vienne en 1871 (®). Il ne s’occupait du reste, que des quatre premiers Gâthâs (Y. XXVIII-XXXIV et XLII-L.) En même temps ou peu avant, le savant indianiste R. Roth préparait un travail de détails du même genre qui parut dans la Zeitschrift D. D. M. G. (t. XXV p. 215 et suiv. I. Metrum) (■*). Celui-ci s’appliquait surtout à la correction du texte opérée d’après les exigences du mètre, mais il s’agissait encore principalement des Gâthâs. Pour le reste, l’heureuse découverte de Westphal, fortement contestée, n’avait, pour ainsi dire produit aucun résultat. En 1874, Hermann Torpel reprit l’étude abandonnée et lui donna un développement considérable ; ce n’était plus dans le neuvième Hà seulement, c’était dans les Yeshts V, X, XIII et
(') Il s’agit des livres de la loi puisque Zoroastre est dit plus haut avoir fait lui-même ce Sad-der ou ces cent portes.
(’) Zeitschrift fur Vergleichende Sprachforschung, t. IX. pp. 437-452.
(*) TJeber die Resultate der Silben Zahlung aus den vier ersten Gâthâs. Wien, 1871.
(*) Voyez aussi du même auteur Ueber Yaçna, 31. Tubingen, 1876 (passim).
INTRODUCTION
XXII, dans les Hàs X, XI, LVI et même dans les Fargards II et XIX que le mètre semblait se manifester. Il ne fut plus dès lors possible de le révoquer en doute. En effet, ce ne peut être par hasard que certaiiis chapitres de l’Avesia renferment de longs passages composés de membres de phrase, tous de seize syllabes, et partagés en deux fractions égales de huit syllabes ou de quatre pieds. Mais si le principe fut généralement admis, il rencontra dans son application, de nombreuses difficultés. Quelle est en dehors des Gâthàs l’étendue des parties rythmées de l’Avesta et quelles règles de métriques y sont suivies? Telle est la double question qui se pose devant la science. Un jeune éraniste, élève de M. Roth, a voulu y répondre dans un travail qui parut l’an passé. Dans cette étude, très remarquable, l’auteur établit des vues nouvelles sur la composition de VAvesia et la métrique qui y est suivie. A ses yeux tous les morceaux rythmés sont écrits en vers de huit syllabes formant des strophes de trois à six lignes, il suppose en outre que ces vers sont soumis à des lois prosodiques encore inconnues. Les règles de prosodie qu’il établit sont tout à fait analogues à celles que donne Mayr dans l’opuscule cité plus haut ; il indique de même en les développant les changements à faire pour rétablir la mesure dans les textes altérés. D’après ces principes, tantôt il sépare deux sons contractés, tantôt il dédouble une voyelle longue ; ici il restitue une brève supprimée ou l’augment, ailleurs il supprime ce même augment ou une voyelle introduite par une orthographe jugée fautive, il subtitue une voyelle à la demi-voyelle correspondante ou fait le contraire, il corrige le texte, etc., etc.
Certes, la question traitée par MM. Geldner et Mayr est d’un haut intérêt; la métrique peut, en maints endroits, servir efficacement à la correction et à l’élucidation des textes; elle peutmême contribuer à former l’historique des livres avestiques. On ne peut donc qu’applaudir aux efforts de ces jeunes savants en cette importante matière. Malheureusement, la méthode suivie par eux a des vices radicaux qui en rendent l’emploi dangereux. Le principal défaut est de procéder à rebours et de s’appuyer sur une pétition de principe. La marche scientifique serait de rechercher d’abord quelques passages d’une étendue assez considérable que l’on peut sans grands efforts ramener à un état de composition certainement mesurée; puis d’examiner quelles règles il faut suivre pour en faire disparaitre les incorrections et les interpolations.
Au lieu de cela on décrète d’avance ce qui doit être considéré comme originairement rythmé et l’on torture le texte jusqu’à ce que l’on ait obtenu le rythme déterminé à l’avance. Encore, n’opère t-on que sur des phrases détachées, sur des lambeaux de phrase même, que l’on contracte, élargit ou mutile, selon le besoin. Voici un exemple de ce procédé. Nous lisons à la page 9, v. 20 : » âo doit être séparé en deux syllabes à la 3®pers. du pluriel du subjonctif. »
Huyâryâo bavÆonti. Yesht VIII, 36.
jaidhydonti huzàmîm. Yt. V, 87.
âatmaêgha uç fravâonti. Yt. VIII, 40.
yat çpâdha hanjaçâontê. Yt. XIV, 43.
« Souvent aussi monosyllabique. Par ex. vazâontê, Y. X, 113; xayâontê, Y. XI, 6; vashAonté,Y. XIV, 39. »
INTRODUCTION
Il aurait fallu d’abord prouver que ces morceaux sont écrits en vers et c’est ce qu’on a négligé de faire.
En second lieu, les règles que l’on établit ainsi n’ont nullement la fixité suffisante. Ainsi, les voyelles longues sont comptées pour une ou deux syllabes, les semi-voyelles forment ou non une syllabe et les deux cas se trouvent dans un seul et même mot, tel que le pronom thwâ, thwAm, le suffixe du locatif shva. L’augment est ajouté sans hésitation, alors même que son existence dans VAvesta est des plus contestables; parfois, le préfixe a (pour a) est pris pourraugraent et rejeté comme tel. Les besoins du mètre font supposer des cas de sandlii que rien n’indique, qui sont même impossibles. Telles sont la contraction de mithrôaojô en trois syllabes, la synérèse de vouru en une seule. L’auteur reconnaît parfois lui-même que les exceptions sont plus nombreuses que les règles.
Les corrections et suppressions dans ce système se font à larges traits. Au Yesht XIII, 5, cinq mots disparaissent ; ailleurs (Yaçna XI), trois vers entiers sont supprimés.
On comprend aisément que peu de passages résistent à un traitement aussi énergique, surtout lorsqu’il s’agit d’une métrique aussi élastique que celle que l’on suppose. Il ne faut en effet que trouver le moyen de séparer huit syllabes des mots précédents. Et comment ne pas les trouver quand on peut pour cela user des procédés les plus arbitraires (').
On ne saurait trop insister là-dessus, car pareille méthode a de grands dangers et ne peut qu’égarer la science.
Toutefois, ces études ont produit un résultat important et certain. C’est que en dehors des Gàthàs, VAvesta contient de nombreux morceaux rythmés ; que le rythme se rencontre spécialement dans les Yeshts tant du Khordah-Avesta que du Yaçna, dans le Fargard II et dans quelques fragments de chapitres du Yaçna et du Vendidâd, mais que l’on ne peut encore déterminer avec certitude les passages originairement mesurés. Une autre conséquence, non moins importante, est que la plupart des chapitres et des' hymnes de VAvesta ont subi un remaniement dans lequel les parties métriques ont été mêlées aux autres et confondues avec elles et que ce tout, ainsi traité, a été défiguré plus encore par des interpolations, des mutilations, des fautes de toute espèce.
Ces transformations sont attribuées à l’ignorance des copistes qui n’auraient point connu l’existence du rythme. Il est bien difficile d’admettre cette explication. Comment croire que les Parses, scrupuleux conservateurs de tout ce qui appartenait à leurs livres sacrés, aient complètement oublié et détruit l’ordre de leur contenu et ne l’aient maintenu en aucun endroit, tandis que celui des G-àthâs est resté intact.
N’est-il pas bien plus probable que les Mages ont ainsi traité ces chants à dessein, soit pour les faire entrer dans un chapitre disciplinaire ou les faire servir à la liturgie, soit pour ajouter des expressions nécessaires après une modification des doctrines ; par exemple l’épithète de mazdadliâta « créé par Mazda » ajoutée au nom d’un génie qui paraissait avec des caractères d’une puissance, d’une indépendance (*)
(*) Comparez Journal asiatique, août-septembre. 1877, p. 286-289.
INTRODUCTION
que l’on voulait réserver à Mazda. Pour arriver à ces fins et cacher l’œuvre de l’interpolateur le mètre devait nécessairement disparaître.
On verra plus loin que la plupart des Yeshts sont formés de morceaux indépendants, soudés ensemble tant bien que mal, puis pourvus d’un entête et d’une finale qui les ramènent à Informe liturgique et souvent rabaissent les anciens Dieux au niveau des génies mazdéens et introduisent le dialogue entre Ahura et son prophète (Voy. Yesht X initio).
Dans ce nouvel état, la prose est mêlée au vers et la distinction des mesures a dû nécessairement s’effacer.
On trouvera les Hâs IX et X, rendus à leur forme métrique, dans l’ouvrage de Geldner; les mêmes ainsi que le Hâ LXIV et un fragment du Yesht VIII dans notre Anthologie ; le Fargard XXII et le Gâthâ LU dans nos Études éraniennes, pp. 45 et ss.
Voici quelques extraits de morceaux rythmés :
Hâs IX.