INCUBATION NATURELLE
Lorsqu'ils vivent dans des conditions identiques à celles de la vie à l'état sauvage, nos oiseaux domestiques choisissent pour faire leur nid un endroit où leurs congénères ne puissent les déranger et se cachent autant pour assurer leur tranquillité que pour se mettre à Tabri des bêtes fauves et des intempéries. Leur nid est toujours rudimentaire, creusé dans le sable et garni de quelques brindilles d'herbe ou établi au milieu de fourrages secs sans préoccupation de la plus ou moins grande fraîcheur de l'endroit où il repose.
Tandis que les oiseaux sauvages pondent un nombre d'œufs variable suivant chaque espèce, mais très régulier, avant de commencer leur incubation, nos oiseaux domestiques qui pondent un nombre considérable d'œufs présentent à ce point de vue de très grandes différences dont on ne perçoit pas les causes. Cependant, on ne les voit jamais, s'ils ont toute liberté de le faire, entreprendre l'incubation d'un nombre d'œufs disproportionné avec leur taille.
Toutes les fois que l'incubation est véritablement naturelle, on constate que la femelle quitte très régulièrement son nid pour aller manger et qu'en y revenant elle procède à son arrangement. Elle ramène généralement les œufs qui sont à la périphérie vers le centre en les faisant rouler quelque peu les uns contre les autres, ne les retournant pas tous de la même façon , n'ayant qu'un bu t, celui de les réunir sous elle en ramenan t au centre du nid ceux qui lui paraissent, en raison de la place qu'ils occupent, n'avoir pas été chauffés autant que les autres.
On considère comme pouvant encore être qualifiée de naturelle l'incubation d'une espèce par une autre, dès loi*s même qu'il y a désir de couver de la part des femelles. Ce besoin naturel se dissipe cependant parfois assez rapidement et il y a abandon des œufs. Chose curieuse, les poules à qui l'on fait couver des œufs de canes ou d'oies, dont la durée d'incubation est plus longue, n'abandonnent jamais ces œufs au bout de la période de vingt et un jours nécessaire à l'éclosion des leurs, si toutefois elles ont couvé régulièrement pendant les quinze premiers jours et si le développement des embryons s'accomplit dans les œufs. Elles reconnaissent en effet parfaitement les œufs clairs ou ceux dont les germes
sont morts au refroidissement exagéré dont ils sont l'objet lorsqu'elles abandonnent momentanément leur nid.
Du fait de la domestication, il y a donc des mauvaises couveuses, soit parce qu'elles abandonnent leurs œufs, soit encore parce qu'elles couvent trop assidûment, ne quittant pas leur nid pour manger et satisfaire à leurs besoins. Ces dernières perdent rapidement leurs forces, maigrissent et se trouvent dans un état tel qu'elles ne peuvent plus procurer à leurs œufs qu'une chaleur insuffisante.
Notons en passant, pour en tirer profit dans l'étude de l'incubation artificielle, que l'on ne voit jamais des couveuses aider à l'éclosion et qu'il est rare décompter, avec des œufs de poules, de canes, de dindes ou d'oies, autant d'éclosions qu'il y a d'œufs en incubation, tandis que c'est la règle chez les espèces sauvages.
Dans la pratique, on utilise la plupart des femelles qui demandent à couver, et on leur confie un nombre d'œufs en rapport avec leur taille. On demande souvent aux poules et aux dindes de couver des œufs de canes et d'oies. Aux grosses poules, on donne treize ou quatorze œufs moyens (du poids de 50 à 60 grammes) ; généralement treize, comme le veut un préjugé. A celles de moyenne grosseur, on en confie onze ou douze et aux poules naines sept à huit. Les canes, les dindes et les oies couvent parfaitement de onze à treize de leurs propres œufs. Les dindes peuvent recevoir de vingt à vingt-cinq œufs de poules, les poules cinq à six œufs d'oies.
La durée de l'incubation, qui ne varie que de quelques heures pour tous les œufs d'une môme couvée chez les espèces sauvages, est bien moins régulière chez nos oiseaux domestiques. L'éclosion se prolonge généralement pendant vingtquatre heures et il n'est pas rare de la voir durer quarantehuit heures. On peut considérer comme normales les éclosions au bout des temps suivants :
Œufs de poules 21 jours.
— de dindes 28 —
— de pintades 28 —
— de canes 28 —
— de canes de Barbarie 35 —
— d'oies 30 —
— de pigeons 49
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Le climat et les saisons influent quelque peu sur cette durée qui est assurément raccourcie lorsque la température est très élevée.
L'incubation naturelle, qui semble être le moyen le plus simple et le plus sûr pour mener à bien une couvée, ne constitue qu'un procédé défectueux à de nombreux points de vue. Il ne permet guère une intervention judicieuse de l'éleveur, dont l'intérêt est, comme en bien d'autres circonstances, de ne pas s'astreindre à subir les lois naturelles. Obtenir des primeurs, accroître la qualité et la quantité des produits, satisfaire le consommateur en lui offrant ce qu'il est disposé à payer plus cher en raison de la rareté, tel est son but. Il ne peut y parvenir s'il lui faut attendre, pour produire des poulets, que des poules aient fini de pondre et veuillent bien couver, s'il lui faut prendre toutes les couveuses qui s'offrent, bonnes ou mauvaises, s'il lui faut enfin perdre un temps que ne comporte pas la valeur des produits. En ayant recours à l'incubation naturelle, il doit en effet s'occuper chaque jour des couveuses, leur donner à manger, les lever malin et soir, éviter les combats qu'elles ne manquent pas de se livrer à ce moment, tantelles sont jalouses les unes des autres et craignent pour leur couvée, les débarrasser enfin des parasites qui les envahissent et les anémient. 11 lui faut en outre prendre de nombreuses précautions pour éviter qu'elles ne cassent des œufs en rentrant dans leur nid; les isoler en conséquence le plus possible, n'en avoir qu'un petit nombre dans un même local pour qu'une d'entre elles au caractère farouche ou peu assidue à couver ne vienne pas jeter le trouble dans un grand nombre de nids; enfin pour réduire le temps pendant lequel on procède au nettoyage du local et à la distribution de la nourriture. En présence de ces inconvénients, on conçoit qu'on se soit ingénié à trouver d'autres procédés.
Incubation forcée.
Un procédé un peu plus perfectionné est l'incubation forcée. On obtient facilement de la dinde et quelquefois de la poule qu'elles couvent sans en éprouver le besoin, sans même avoir
pondu. Pour cela la dinde est simplement mise dans un panier muni d'un couvercle, ou une caisse recouverte de planches, le cou seul en dépassant par une petite ouverture et de telle façon qu'elle sente un poids léger sur son dos et ne puisse se tenir sur ses pattes. On remplit à cet efFet le panier presque complètement de paille ou de foin et le couvercle est maintenu solidement sur la bète au moyen d'une attache ou de grosses pierres.
Au bout de quelques jours, la dinde mise dans cette situation se décide à couver, se résoud, pour employer le terme usuel, sans continuer à être maintenue de force sur son nid. On peut alors lui confier des œufs. Peu de dindes sont réfractaires à ce procédé coercitif et certaines font même plusieurs couvées consécutives.
Ce moyen a l'avantage de permettre l'incubation à des saisons où l'on ne trouverait pas de couveuses bénévoles et d'avoir pour un même nombre d'œufs un nombre moindre d'animaux à soigner. Par contre, il comporte des inconvénients. La casse des œufs est assez grande ; il est difficile de les mirer au bout du troisième ou quatrième jour d'incubation à cause de leur malpropreté, et il occasionne une dépense assez forte de nourriture. A cela il faut ajouter que, lorsque les dindes sont nombreuses, les épidémies sont toujours fort meurtrières en raison de leur état de santé.
Incubation artificielle.
Historique, — Bien que connue depuis longtemps, l'incubation artificielle, ainsi dénommée parce que la chaleur fournie aux œufs n'est pas produite par les oiseaux, n'est couramment pratiquée en France que depuis une trentaine d'années.
Réaumur, à la fin du xvn« siècle, publia, après un séjour en Egypte, un livre intitulé : Art de faire colore et d'élever en toute saison des oiseaux domestiques de toutes espèces, soit par le moyen de la chaleur du fumier, soit par le moyen de celle du feu ordinaire .
Il y signalait que l'incubation artificielle devait être pratiquée depuis des siècles dans ce pays et il y donnait la
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description des fours égyptiens ou marnais les plus récents dans lesquels il avait vu mettre des œufs en incubation. C'étaient des constructions en briques de 2"*,50 de hauteur, à deux étages, à couloir central, divisées en compartiments comportant un trou d'entrée pour un homme, ce qui leur donnait l'aspect des fours qui nous servent à fabriquer le pain. Les œufs, après avoir été mis dans les chambres du rez-de-chaussée, étaient placés à un moment donné dans celles du premier étage et la chaleur y était fournie de temps à autre par la combustion lente, dans des foyers disposés sur le plancher du premier étage, de fiente de chameau séchée et préalablement mêlée à de la paille.
Les descriptions de Réaumur ne nous disent pas comment les Égyptiens évaluaient la température dans les mamals. Elles nous apprennent seulement que, celle de l'air extérieur étant déjà très élevée en Egypte, il suffisait d'allumer pendant peu de temps les foyers et que la pratique avait donné des indications suffisantes sur la durée de leur allumage. 11 est bien certain qu'à défaut d'instruments spéciaux la main des préposés aux mamals était suffisamment exercée pour apprécier une température très voisine de 40<>, et cela ne nous étonne pas.
Depuis cette époque, quelques-uns des nombreux voyageurs qui sont allés en Chine dans la seconde moitié du dernier siècle ont signalé les procédés employés par les indigènes. N'ayant eux-mêmes que peu de connaissances sur les conditions de l'incubation, il semble qu'ils se sont mépris sur certaines pratiques. 11 n'en subsiste pas moins, de leurs descriptions, le témoignage que l'incubation y est faite artificiellement depuis longtemps, dans des sortes de fours en briques chauffés par en dessous et où les œufs sont entassés au début dans des paniers, puis répartis ensuite sur des tablettes.
On a rapporté aussi qu'aux îles Phifippines l'incubation était pratiquée de façon assez bizarre. La chaleur nécessaire est fournie par l'éleveur lui-même qui se place, tout le temps que dure l'incubation, dans une sorte de ruche en paille où les œufs sont entassés au nombre d'un millier environ. Il
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8i PROCÉDÉS D'INCUBATION.
paraît qu'ils sont placés par petits paquets d'une dizaine, enveloppés de chiffons et répartis en lits superposés à Tintérieur d'une caisse sur laquelle Thomme se couche. Il est probable qu'au moment où se font ces couvées la température moyenne de l'air est voisine de 40° C. et que l'homme n'agit là que comme régulateur.
Quoi qu'il en soit, Réaumur, en revenant d'Egypte, eut l'idée de se servir de la chaleur produite par le fumier pour mettre des œufs en incubation. Il les plaça tout d'abord dans des fosses autour desquelles on renouvelait constamment le fumier, puis il se servit de tonneaux munis de planchers superposés portant les œufs et dont le fond était en communication par un tuyau avec un tas de fumier. 11 remplaça ensuite cette source de chaleur par des terrines de cendre chaude. Dans un cas comme dans l'autre, il n'obtint que des résultats en disproportion manifeste avec les frais d'installation et de main-d'œuvre.
Depuis cette époque jusqu'à 1875, on cite comme ayant construit des appareils à incubation Copineau, Lamare, Bonnemain, Deschamps, Sorel, Vallée, Robert, Adrien et ïricoche, Carbonier. A en juger par le dernier en date, ces appareils ne satisfaisaient pas aux conditions les plus élémentaires de l'incubation, et la réussite y dépendait trop de circonstances heureuses. C'est en 1876 que furent établies les premières couveuses artificielles pratiques donnant des résultats moyens qui dépassaient même ceux que procure l'incubation naturelle. C'est au Concours général agricole de Paris en 1877 que furent présentés deux systèmes très différents l'un de l'autre, l'un par MM. Roullier et Arnoult, l'autre par MM. Voitellier. Les résultats qu'en obtinrentles inventeurs et les premiers acheteurs furent connus rapidement de tous les éleveurs de volailles, et à partir de ce jour les couveuses artificielles se répandirent dans toutes les campagnes.
Aujourd'hui il existe un nombre considérable de systèmes de couveuses artificielles, mais malheureusement, comme dans beaucoup d'industries, les perfectionnements qu'ils sont censés réaliser n'ont été souvent dictés que par un désir de concurrence commerciale et ne donnent pas de meilleurs