‹ Avignon et le Comtat-VenaissinChapitre 3 sur 12 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

I. Le Palais des Papes et les remparts. — II. Les palais cardinalices et les monastères. — III. Les églises collégiales : Saint-Agricol ; Saint-Pierre ; Saint-Didier.

« La ville de Rome, écrit Renan, était en réalité la plus turbulente des républiques italiennes ; sa campagne, livrée à une indomptable féodalité, devenait un désert dangereux à traverser. Il ne faut pas vouloir jouer à la fois deux rôles contradictoires. En se livrant pour son compte à cette brillante vie de luttes et d'aventures d'où allait sortir la Renaissance, l'Italie ne pouvait prétendre à garder sa primatie ecclésiastique sur la chrétienté... Le séjour à Rome était pour les Papes la plus intolérable des captivités. » Voilà pourquoi, au xive siècle, le Saint-Siège émigra en Avignon. Il n'y fut pas, comme l'a répété Pétrarque avec des gémissements et des invectives, le prisonnier des rois de France. Ceux-ci, sans doute, tirèrent parti des avantages politiques que leur donnait la présence du souverain Pontife aux confins de leur royaume. Mais, si la papauté demeura soixante-dix ans à Avignon, ce fut pour assurer sa sûreté et son indépendance, menacées dans Rome par les éternelles querelles des Guelfes et des Gibelins.

Raymond VII vaincu avait par le traité de Paris (1229) abandonné le Comtat Venaissin au Saint-Siège. Celui-ci en avait

exigé la remise, au concile de I^yon (1274). C'est pourquoi, après avoir erré à travers toute la France, le pape Clément V cherchant un refuge contre les entreprises de Philippe le Bel, choisit Avignon (1309). Il s'y trouvait au seuil de son propre État et sur la route de Rome où il n'avait pas perdu l'espoir d'entrer un jour. Il mourut sur les bords du Rhône. Ses successeurs Jean XXII (1316-1335), Benoît XII (1335-1342), Clément VI (1342-1352), Innocent VI (1353-1362), ne quittèrent pas Avignon. Urbain V (1362-1370) alla passer deux années à Rome, mais revint mourir dans son palais d'Avignon. Grégoire XI rétablit définitivement le Saint-Siège à Rome. Au temps du grand schisme d'Occident, deux antipapes, Clément VII (1378-1394) et Benoît XIII (1394-1424), siégèrent à Avignon. Nous n'avons à faire ici ni l'histoire des papes, ni celle du grand schisme d'Occident ; mais cette chronologie est indispensable pour une étude même sommaire des monuments qui furent élevés dans Avignon durant le xive siècle. I^es papes d'Avignon fortifièrent la ville en la couronnant d'une formidable citadelle et en l'entourant d'une ceinture de remparts, ils l'enrichirent par le luxe de leur cour, et l'embellirent par la construction d'églises et de monastères magnifiques. Ce sont eux enfin qui lui donnèrent cette physionomie à demi italienne qu'un siècle d'administration française n'a pas encore effacé. Aucun d'eux cependant ne venait d'Italie : Clément V était Bordelais, Jean XXII Cadurcien, Benoît XII natif de Saverdun (Ariège) ; Clément VI, Innocent VI et Grégoire XI, trois limousins ; Urbain V était originaire de Grisac (IyOzère) ; quant aux deux antipapes le premier venait de Genève, et le deuxième de l' Aragon. Presque toujours, ils employèrent des architectes et des sculpteurs français ; leurs peintres seuls étaient italiens. Mais, en ce temps-là, Avignon et le Comtat furent envahis par une multitude de cardinaux,

dignitaires, fonctionnaires, légistes, médecins, étudiants et aventuriers accourus d'au delà des Alpes. La noblesse comtadine est tout entière de souche italienne. Cette invasion eut sur le goût, sur les mœurs, une influence profonde, que Ton remarque jusque dans les créations des artistes, jusque dans l'air de la ville. « En entrant à Avignon, disait Stendhal, on se croit en une ville d'Italie. »

Le Palais des Papes fut à la fois une forteresse et un palais. La forteresse était destinée à défendre la liberté et le trésor du Saint-Siège, non pas, comme on l'a dit souvent, contre les rois de France avec lesquels la papauté d'Avignon entretint des rapports de bon voisinage, mais contre les Grandes Compagnies, ces troupes de pillards qui, durant tout le xive siècle, battirent et rançonnèrent le* pays de France. Plus d'une fois, la vue des murailles d'Avignon intimida les routiers, et les fit se contenter d'un tribut et d'une absolution. Le palais devait abriter une des cours les plus magnifiques et les plus opulentes qui fût jamais.

Aujourd'hui nous ne voyons plus que la forteresse. Du palais déjà dépouillé, appauvri, délabré sous l'administration des légats, plus rien ne subsiste. Quelques sculptures et les restes de quelques fresques témoignent encore du luxe avec lequel avaient été décorés les appartements et les chapelles. Mais rien ne nous est parvenu des précieuses étoffes, des tapisseries, des meubles, des orfèvreries, des œuvres d'art de toutes sortes, jadis entassés dans les salles du château.

Vus de l'extérieur, les bâtiments se présentent comme une masse de pierre flanquée de six tours carrées et défendue sur toutes ses faces par de hautes arcades à mâchicoulis. Au nord,

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le Palais touche presque à la cathédrale ; au levant, il est précédé de grandes terrasses ; au midi, il domine une rue étroite taillée dans le rocher ; au couchant, deux tourelles en encorbellement, dont il ne reste plus que les supports en nid d'aronde, encadraient la porte principale. Cette porte était jadis défendue par un avant-corps fortifié ; on l'a démoli et remplacé par un banal perron. Dans les murailles de la partie la plus ancienne, rien que des meurtrières ou d'étroites fenêtres; dans les constructions du midi, des ouvertures ogivales, qui furent aveuglées, et que l'on est en train de réparer.

Tours et courtines portaient une couronne d'énormes créneaux. Tous s'étaient écroulés. On les refait aujourd'hui. Était-ce indispensable ? Ne serait-il pas plus urgent et moins coûteux d'expulser les vidangeurs installés dans l'admirable abside de Saint-Ruf que de remettre des créneaux sur le Palais des Papes ? Mais passons : après tout, si Duguesclin revenait sous les murs d'Avignon !

I^e plan est irrégulier, mais cette irrégularité tient, on ne peut s'y tromper, soit aux accidents du rocher qui forme les assises de l'édifice, soit aux nécessités de la fortification. Rien, ici, n'a été suggéré par des idées de luxe, d'agrément ou de commodité ; par suite rien, au dehors, ne révèle les dispositions intérieures. On peut tourner autour du Palais sans soupçonner ce que recèlent ces murailles géantes. Mais, que l'on monte au sommet de l'une des deux tours les plus élevées, la tour de Trouillas et celle de la Campane : du premier coup d'ceil on saisira la configuration très simple du palais enclos dans la forteresse. Sur deux cours rectangulaires s'élevaient tous les bâtiments d'apparat ou d'habitation, les salles d'assemblée, les tribunaux, les arsenaux, les chapelles, les appartements pontificaux et les logements des fonctionnaires. Nous avons sous les yeux le plan d'un double monastère.

Par qui et dans quel ordre furent élevées les diverses parties de cette immense construction ?

I/histoire du Palais des Papes fut longtemps un tissu de contes et de légendes ; elle n'est pas encore connue dans tous

PLAN DU PALAIS DES PAPES dressé par le Capitaine du Génie Pompeany, le 21 Fructidor an IX

CONSTRUCTIONS DE BENOIT XII. — A, Tour delà Campane. - B. Chapelle pontificale de Benoit XII. — C, Tour de Trouillas. — D, Tour de la Glacière. — E, Salle Brûlée. — F, Cloître. — F', Tour Saint- Jean, — G, Tour des Anges.

CONSTRUCTIONS DE CLÉMENT VI. — H, Tour Saint-Laurent. — I, Salle de l'Audience. — K, Entrée principale.

ses détails avec une égale certitude. Occupé pendant un siècle par des militaires, altéré et dégradé de toutes les manières par le génie, le monument est maintenant aux mains des architectes des monuments historiques. Il faut attendre que ceux-ci l'aient nettoyé et déblayé. Alors seulement on pourra inter-

prêter les textes à l'aide des indices qu'offriront le caractère et l'aspect des diverses constructions. Des blasons, peut-être des inscriptions retrouvées sous les badigeons, fixeront des dates encore douteuses. Néanmoins l'œuvre particulière de chacun des papes est, dès maintenant, déterminée d'une façon précise. M. Duhamel, le savant archiviste du département de Vaucluse, a tiré des archives confiées à sa garde de précieux documents qui lui ont permis d'étudier les origines du Palais. Maurice Faucon et Eugène Mùntz ont exploré les archives du Vatican où sont conservés les comptes de la cour pontificale. I^e P. Khrle a publié ces comptes grâce auxquels on peut suivre, année par année, le travail des architectes, des sculpteurs et des peintres. Enfin, un Avignonnais, M. Félix Digonnet, utilisant les documents mis au jour par le P. Ehrlé et y joignant ses hypothèses personnelles, a composé un livre intéressant, un peu hasardeux, qu'il faut consulter avec circonspection, mais qu'il faut consulter. Renvoyant le lecteur à ces divers ouvrages, nous nous bornerons à retracer les diverses phases de la construction '.

Clément V, le premier des papes d'Avignon, reçut l'hospitalité dans le couvent des Dominicains. Ce fut son successeur Jean XXII qui commença de bâtir. Étant avant son élection évêque d'Avignon, il se contenta d'agrandir et de fortifier son

1 Depuis la première édition du présent volume, une grande œuvre d'érudition a été entreprise sur 1 initiative du Dr Pansier, d'Avignon. Les travaux de MM. Labande, Colombe, Girard ont apporté des lumières nouvelles sur l'histoire d'Avignon et de ses monuments. Au premier rang de ces érudits était Robert André-Michel. A l'aide de documents recueillis dans les archives du Vatican, il préparait un ouvrage important sur les villes fortes et les châteaux des papes d'Avignon II est tombé devant l'ennemi le 13 octobre 1914. A l'entrée du Palais des Papes une plaque commémorative rappelle la mort glorieuse du jeune historien. Quelques-unes de ses études ont été récemment réunies dans une publication posthume : Mélanges dliistoire et d'archéologie.

palais épiscopal situé sur le rocher des Doms au midi de la cathédrale. D'une très vieille église, placée sous le vocable de saint Etienne et qui s'élevait entre sa cathédrale et sa maison, il rît la chapelle du palais pontifical. On a dit qu'il ne s'en était pas tenu à ces travaux et qu'il avait tracé le plan du palais futur avec sa double cour. Mais les constructions de Jean XXII ne peuvent fournir qu'un sujet de recherches et de conjectures historiques. Benoît XII les a démolies, et il n'en reste plus que des vestiges insignifiants et incertains. Benoît XII et Clément VI sont les véritables auteurs du palais que nous connaissons.

Iyes tours et les bâtiments qui enveloppent la cour septentrionale sont l'œuvre de Benoît XII. C'est lui qui a fait construire les deux donjons carrés qui flanquent le palais vers le nord, la Campane et Trouillas (cette dernière tour ne fut complètement achevée que sous le pontificat de Clément VI) ; la chapelle pontificale ; le grand corps de bâtiment nommé la Salle Brûlée, parce que, pendant le siège soutenu par Pierre de I,una, le feu avait éclaté dans cette partie de l'édifice ; la tour de la Glacière où, le 16 octobre 1791, furent entassés les corps des victimes de Jourdan Coupe-Têtes ; les cuisines que l'on a pris quelquefois pour la chambre de l'inquisition ; enfin la tour Saint-Jean avec ses deux chapelles superposées.

Une partie du palais Benoît XII, qui servit de prison jusqu'en 1871, a été restaurée par Revoil en 1878 et affectée au service des archives départementales : ce sont le bâtiment du midi, la tour de la Campane et la chapelle pontificale. Au milieu de l'édifice s'ouvrait la cour, entourée d'un beau cloître à larges arcades que surmontaient de charmantes galeries à fenêtres géminées. Quelques arceaux du cloître sont encore visibles ; et, si dégradées que soient les vieilles constructions, c'est encore un lieu émouvant que ce grand préau, planté en

jardin et dominé par le petit campanile où était suspendue la fameuse cloche d'argent qui, pour la dernière fois, tinta le jour des massacres de la Glacière. Vers le couchant, tout le bâtiment de la Salle Brûlée a été divisé par le génie en plusieurs étages Quant à la tour Saint- Jean, elle renferme des fresques précieuses dont nous parlerons plus loin.

Passons dans la cour méridionale qui naguère encore était une cour de caserne ; elle en a conservé l'apparence, et il sera impossible de la lui enlever jamais, à moins de tout rebâtir de fond en comble, car sur deux côtés le génie ne s'est pas contenté d'aveugler les ouvertures anciennes, ii a construit des façades modernes, percées de fenêtres rectangulaires. I^e corps de bâtiment qui sépare les deux cours est l'œuvre de Benoît XIT. Il contenait une vaste salle transformée au xrxe siècle en chambrées et magasins. On a prétendu que de cette salle les légats avaient fait un jeu de paume ; mais des textes établissent que le jeu de paume était à l'est du palais, très probablement dans le bâtiment de la Salle Brûlée. C'est encore à Benoît XII qu'il faut attribuer les constructions du levant et la tour des Anges. Cette dernière est à peu près intacte. Dans la partie voisine, tous les aménagements intérieurs ont été modifiés d'abord par les légats, puis, au xixe siècle, par les militaires.

Clément VI acheva l'œuvre de son prédécesseur, et, sous son pontificat, la cour méridionale fut complètement fermée par de hautes constructions. I^e palais lui doit sa merveille : le grand bâtiment du midi qui contient la salle de l'Audience et la nouvelle chapelle pontificale. Il était impossible d'en soupçonner la beauté, tant que subsistèrent les planchers et les cloisons de la caserne. Maintenant les deux salles nous sont rendues et nous pouvons admirer leurs magnifiques et harmonieuses proportions.

1/ Audience (on nommait ainsi le tribunal suprême de la

chrétienté), longue de 52 mètres, large de i6m,50, haute de 11 mètres, est divisée en deux nefs par une rangée de cinq piliers. Bile était éclairée par 11 fenêtres que Ton vient de restaurer et qui, si Ton tient cette restauration pour fidèle, présentaient au dehors la forme ogivale, tandis qu'au dedans, elles étaient surmontées d'un arc en anse de panier.

Par la grâce de son double vaisseau, l'élégance de ses piliers, la délicatesse de ses nervures, par l'irrégularité des deux dernières travées qui, plus longues que les autres, donnent au fond de la salle on ne sait quoi de lumineux et de dégagé, c'est un des plus parfaits chefs-d' œuvre de l'art ogival.

Par un vaste escalier que le vice-légat Gaspard L,ascaris fit restaurer en 1659, comme l'indique une inscription posée sur le mur du palier, on atteint l'entrée de Ta chapelle, située au-dessus de l'Audience. On y pénètre par un magnifique portail récemment retrouvé sous des maçonneries. Il est fort endommagé, et les sculptures qui décoraient ses voussures, son tympan et ses montants, sont affreusement mutilées. C'est tout de même une belle et heureuse découverte, et ce n'est pas sans doute la dernière que nous réservent les travaux entrepris dans le Palais.

I^a chapelle est formée d'une seule nef. Sa voûte repose sur des faisceaux de colonnettes. Nulle part l'ogive ne s'est infléchie avec plus de hardiesse ; nulle part on ne vit une voûte plus aérienne et plus légère ; mais aussi nulle part on ne saurait mieux constater la témérité des architectes méridionaux qui crurent pouvoir s'affranchir du secours des arcs-boutants : regardez l'arche de pierre énorme dont il a fallu un jour soutenir du dehors l'édifice trop débile:

De la même époque date le bâtiment du couchant où se trouve la porte d'entrée du Palais. Il servait au logement de la trésorerie et de divers services de la cour pontificale. Un

des couloirs qui prend jour sur la cour, forme une charmante galerie dont la voûte retombe sur de fines consoles sculptées. On lui donne en général le nom de Galerie du Conclave, appellation que d'ailleurs rien ne justifie.

Enfin, ce fut sous le pontificat de Clément VI que l'on exécuta la plupart des décorations du palais. On appela des artistes pour orner, non seulement les édifices nouveaux, mais encore l'austère palais de Benoît XII, moine cistercien qui avait gardé jusque sur le trône pontifical les traditions de son ordre.

Iyes successeurs de Clément VI ont ajouté peu de chose à son œuvre. Innocent VI s'occupa surtout de la construction des remparts d'Avignon. Urbain V créa vers l'est, dans la partie du Palais que l'on appelait Rome, un bâtiment maintenant disparu, et de beaux jardins soutenus par une grande terrasse.

Iye Palais des Papes a été bâti par des architectes du midi de la France, Pierre de Cucuron, sous Jean XXII, Pierre Poisson, sous Benoît XII, Jean de I/mbière, sous Clément VT. I^es sculpteurs paraissent avoir été aussi des Français, mais des Français du Nord, comme Jean de Paris, l'auteur du tombeau de Jean XXII, à Notre-Dame-des-Doms. I^eur œuvre, dans le palais, ou du moins ce que nous connaissons de leur œuvre, se borne à des clefs et à des retombées de voûte. Certaines sculptures, notamment celles de la Galerie dite du Conclave, montrent beaucoup de délicatesse et de fantaisie.

I^es peintres vinrent, tous ou presque tous, d'Italie.

Iyes fresques les plus célèbres étaient celles de la salle de l'Audience. Tout ce qu'il en subsiste, ce sont les Prophètes qui ornent une partie de la voûte dans la dernière travée. Ces figures expressives et d'un style très large se détachent

sur un fond bleu constellé d'or. L,eur auteur est inconnu. On les a attribuées à Simone di Martino. Mais l'artiste Siennois, venu à Avignon en 1338, y mourut en 1345 et les peintures n'ont été achevées qu'en 1347 '.

Vers 1829, on voyait encore une vaste composition représentant le Jugement dernier, au-dessous des Prophètes, et une Crucifixion, au fond de la salle. La Commission des Antiquités du Vaucluse supplia l'autorité militaire d'épargner ces fresques. Un capitaine du génie répondit :

« L,e capitaine du génie a observé sur tout ce que dessus qu'il ne partage pas l'opinion de MM. de la Commission des Artiquités relativement au mérite des peintures dont s'agit. La sienne est que, ni dans l'état où elles étaient avant le commencement des travaux militaires, ni dans celui où elles se trouvent aujourd'hui, elles n'ont pu offrir qu'un très faible intérêt pour les arts et qu'enfin elles ne méritent pas les dépenses proposées pour conserver ce qui en reste ; que les grillages, en gênant le logement du soldat, pourront bien garantir les peintures, mais ne préviendront pas la chute des enduits sur lesquels elles sont appliquées ; que leur conservation contrarie enfin un établissement militaire. »

Quand on dégagea la salle de l'Audience et qu'on explora les murailles, on ne put que constater la disparition complète du Jugement dernier ; mais en eut la chance de retrouver sur un premier enduit quelques traits du dessin de la Crucifixion. Le Christ est encore visible et on peut distinguer le mouvement et l'expression de la Madeleine éplorée. Ce simple croquis est d'une rare beauté. Biles ont coûté cher, les nécessités d'un établissement militaire ■ !

1 Robert André-Michel a démontré qu'elles sont de Matteo de Viterbe.

^Ces derniers vestiges ont à peu près disparu.

Peut-être nous auraient-elles coûté les fresques ou, pour mieux dire, ce qui restait des fresques de la tour Saint- J si, voyageant dans le Midi de la France, en 1834, Mérimée n'avait signalé ces peintures au ministre de l'Intérieur et obtenu qu'elles fussent désormais protégées. Biles avaient déjà subi de graves dommages. « En 1816 ou 1817, raconte Mérimée, un régiment corse était logé dans le palais. I/?s soldats, en qualité d'Italiens, avaient le goût des belles choses et savaient les exploiter. Des Français auraient balafré les saints ou leur auraient mis des moustaches. I^es Corses les vendirent. Une industrie s'établit dans le corps. Elle consistait à détacher adroitement la couche mince de mortier sur laquelle la fresque est appliquée, de manière à obtenir de petits tableaux qu'on vendait aux amateurs. De cette manière un assez grand nombre de têtes ont disparu. » On raconte que le colonel du régiment, Sébastiani, enrichit ainsi sa collection de quelques primitifs italiens.

Ces fresques décorent les parois et la voûte des deux chapelles superposées. Celles de la chapelle Saint-Martial sont l'œuvre de Matteo Giovanetti de Viterbe, M. Mûntzl'a établi d'une façon certaine d'après les registres de la Chambre apostolique. Si l'on se rappelle que Clément VI qui commanda ces peintures était limousin, on comprend pourquoi il dédia une chapelle du palais à l'apôtre de son pays et y fit peindre les actes de sa vie. C'est une suite de compositions pittoresques dont l'artiste a couvert les voûtes et les murs sans se soucier de mettre son imagerie d'accord avec les lignes de l'architecture. Quelques-unes, comme la peinture de la mort de saint Martial, montrent des visages et des attitudes admirablement expressifs. 1/ ensemble décèle la main d'un peintre au talent facile, mais non d'un maître.

]>s fresques de la chapelle d'en bas où sont représentées des

scènes de la vie de saint Jean, ont été souvent considérées comme d'un moindre mérite. Si elles sont moins dégradées, leurs couleurs se sont beaucoup assombries, mais elles restent admirables par la parfaite ordonnance du décor et la noblesse du style (particulièrement : les figures magnifiques qui apparaissent dans l'embrasure de la fenêtre, vers le levant ; la Crucifixion ; la Résurrection de Thabita par saint Pierre). Iye nom de l'auteur est encore ignoré. Mais on serait surpris que ces fresques ne fussent pas l'ouvrage d'un des grands peintres de l'école siennoise. Certains critiques ont prétendu y découvrir la marque de plusieurs mains et ont attribué tel personnage à un Français, tel autre à un Italien. Nous sommes au contraire frappés de l'unité de cette décoration.

On peut négliger les traces de peintures du xvne siècle que l'on distingue dans diverses parties du Palais, mais il faut s'arrêter devant la décoration naguère découverte dans une des chambres de la tour dite de la Garde Robe. Cette pièce n'est point voûtée. Son plafond de bois repose sur des solives soutenues par des corbeaux de pierre. Une frise peinte où sont figurés des animaux fait le tour de la chambre. I^es murs sont couverts de peintures : une scène de pêche, une chasse au furet, une chasse au faucon, une baignade et une cueillette de fruits. On ne sait ni le nom du peintre, ni même l'époque où les peintures furent exécutées. Selon les uns, elles remontent au temps de Clément VI ; selon les autres, il faudrait les dater du xve siècle. Sur un seul point, les critiques semblent à peu près d'accord, c'est pour les attribuer à un Français. Sans prendre parti dans cette controverse archéologique, on peut seulement regretter que l'artiste chargé de veiller au nettoyage et à la consolidation de ces fresques ait cru devoir en accentuer les traits, en aviver les couleurs, et

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repeindre les fonds de verdure sur lesquels se détachent les personnages i.

Lorsque la papauté fut retournée à Rome, commença la décadence de l'admirable monument. Les sièges que soutint Pierre de Luna causèrent dans le Palais de grands dégâts, et un incendie dévasta une partie des constructions de Benoît XII. Jean XXIII, en 1413, décida que les biens des intestats seraient consacrés à relever les ruines. Mais ces ressources furent insuffisantes. Léon X tenta une restauration générale de l'édifice, et des salles gothiques furent alors remaniées dans le goût de la Renaissance. Ce fut le dernier effort de la papauté pour sauver son palais d'Avignon. Les légats et les vice-légats continuèrent d'y résider, mais laissèrent à l'abandon la plupart des salles et transformèrent les autres pour les accommoder à leur goût ou à leur état de fortune. A la veille de la Révolution, les bâtiments de Benoît XII à demi écroulés étaient devenus une prison. La Révolution voulut d'abord démolir cette « Bastille pontificale », mais elle se contenta de la livrer au pillage des citoyens. Ceux-ci s'approprièrent les marbres, les tuiles, les boiseries et les meubles, arrachèrent les portes et les fenêtres. Les prisons de la légation devinrent prison départementale. Le reste du Palais fut ensuite abandonné au génie qui y établit une caserne ; nous avons vu ce qu'il a fait du monument et des peintures qui en décoraient les murailles. Et pourtant ne soyons pas trop sévères pour les travaux des militaires. Qui sait ce qu'il serait advenu du Palais si le génie n'en avait pas entretenu le gros œuvre ?

Sous le second Empire, il fut, une première fois, décidé que

1 Depuis que ces lignes ont été écrites. Robert André-Michel a étudié ces fresques : pour lui elles sont un ouvrage italien du xiv° siècle.

les soldats évacueraient le Palais des Papes. Viollet-le-Duc conçut alors un projet de restauration. On ne pouvait rêver travestissement plus audacieux et plus désastreux de la vieille forteresse. La chapelle pontificale de Clément VI eût été transformée en cathédrale ! Une caserne fut bâtie près de la porte Saint-Michel pour recevoir le régiment logé dans le palais ; mais, après la guerre, elle servit à héberger les pontonniers qui, jusqu'en 1870, avaient tenu garnison à Strasbourg, et l'infanterie resta chez Clément VI, elle n'en est sortie qu'en 1906.

Nous n'avons plus à craindre qu'on en revienne aux plans de Viollet-le-Duc. Ce dernier les avait préparés avec l'idée de loger l'archevêque dans les appartements des papes : il n'en est plus question, et pour cause. Puis l'architecte de Napoléon III eût disposé de crédits plus considérables que ceux qu'on a coutume d'allouer à ses successeurs. Enfin le public commence à soupçonner la vanité de ces grandes restaurations dont le résultat est de substituer aux monuments du passé des pastiches insipides. Il ne faut pas cependant nous montrer trop optimistes. On refait des créneaux, on refait des fenêtres. Demain, on refera les deux tourelles de l'entrée et, aprèsdemain, on remplacera par des façades gothiques les deux façades de caserne que le génie a bâties sur la cour méridionale. Et ce sera le commencement de toutes les fantaisies i !

Si l'on tient absolument à embellir le Palais, il est un embellissement qui coûterait bien moins cher que tous ces ouvrages d'architecture. Sur les terrasses qui regardent le levant, s'étendait le jardin des Papes. On en fit une des cours de la caserne. Nous ne souhaitons pas qu'on s'ingénie à y créer des parterres et des bosquets dans le goût du xrve siècle. L'art des jardins,

1 La guerre a arrêté les travaux du Palais des Papes. Ils ont été repris, mais avec une sage et rassurante parcimonie.

aussi bien que l'architecture, est rebelle à la restaurât ion. Nous ne demandons pas non plus que l'on mette dans le viridarium dix-huit paons, comme au temps d'Urbain V, XVIII favones tam antiqui quant juvenes, quorum sex sunt albi. Mais que sur le bastion qui supporta jadis le jardin pontifical, on plante seulement des pins, des cyprès, des chênes verts et des massifs de lauriers ; avant peu d'années, ces verdures rehausseront la beauté des antiques murailles.

« Ces jolis murs sont bâtis de petites pierres carrées admirablement jointes ; les mâchicoulis sont supportés par un rang de petites consoles d'un charmant profil ; les créneaux sont d'une régularité parfaite. Toute cette construction annonce la richesse et la sécurité ; l'homme qui bâtit est si peu dominé par le sentiment de l'utile et de la peur qu'il se permet les ornements. Ces murs sont flanqués de tours carrées placées à distances égales et du plus bel effet. On se promène sur leur épaisseur ; jolie vue. L,e temps a donné à ces pierres si égales, si bien jointes, d'un si beau poli, une teinte uniforme de feuille sèche qui en augmente encore la beauté. C'est l'art d'Italie avec ses charmes, transporté tout à coup au milieu de ces Gaulois si braves, mais qui élèvent des monuments si laids. »

En ces quelques lignes, Stendhal décrit avec une singulière vérité l'aspect des remparts d'Avignon, mais la superstition de l'Italie le fait un peu déraisonner, comme de coutume. Il note et la perfection de l'appareil et le gracieux dessin des mâchicoulis et la nuance délicate des pierres ; il remarque la physionomie italienne de cette enceinte flanquée de tours carrées, système de défense qui n'était pas usité en France ; mais il ne remarque pas que certaines parties de la muraille sont couronnées d'un simple crénelage, et qu'entre la porte Saint-Roch et la porte de l'Oulle, des tours rondes alternent

avec les tours carrées. Enfin, il nous la baille belle, avec ses « ornements », et on se demande, en vérité, quel autre sentiment que celui « de l'utile et de la peur » a jamais pu pousser des hommes, fussent-ils trois fois italiens, à construire des murs autour de leurs villes. Les ingénieurs des papes ne songeaient pas plus à la beauté en bâtissant des remparts que nos ingénieurs n'y songent en bâtissant des gares de chemin de fer. La beauté que nous découvrons à ces ouvrages de pure utilité vient de la perfection du travail. Le temps y a mis son admirable patine ; les jeux de la lumière et de l'imagination font le reste.

Les papes élevèrent ces murailles pour se protéger, eux et leur ville, contre des armées de pillards, et pour envelopper dans une ceinture de défenses plus large les couvents qui s'étaient établis de toutes parts, en dehors des murs primitifs. Il ne leur suffisait pas d'avoir fait de leur château, selon l'expression de Froissart, « la plus belle et la plus forte maison du monde et la plus aisée à tenir », il leur fallait pouvoir écarter l'ennemi de leur ville. Or la vieille enceinte d'Avignon, relevée apiès le siège de 1226, était désormais à la fois trop faible et trop étroite.

Maître du Comtat depuis le xme siècle, hôte d'Avignon depuis 1309, le Saint-Siège ne posséda la ville qu'à partir de 1348. Bile lui fut alors vendue pour 80.000 florins d'or par Jeanne de Naples, comtesse de Provence. Un an plus tard, Clément VI commença de construire des fortifications et mit en état de défense les abords du pont de Saint-Bénézet.

Sous Innocent VI, Jean-Fernand de Heredia, gouverneur du Comtat Venaissin et de la ville d'Avignon, éleva le rempart de Saint-Roch à Saint-Lazare. L'ouvrage fut poussé de Saint- Lazare jusqu'au rocher sous Urbain V. La muraille qui longe le Rhône entre Saint-Roch et la porte de l'Oulle ne fut exé-

cutée que sous Grégoire XI : c'est la partie où apparaissent les tours rondes.

A maintes reprises les inondations du Rhône et de la Durance ont ébranlé les remparts, tantôt au nord, tantôt au midi de la ville. Ils ont donc été souvent repris et restaurés. Sous le second Empire, Viollet-le-Duc les a réparés depuis la porte Saint-Roch jusqu'aux abords de la porte l'Imbert, et de nos jours, on continue à rebâtir et à recréneler des tours.

Il ne faudrait pas, d'ailleurs, nous imaginer que nous avons aujourd'hui sous les yeux l'aspect des fortifications du XIVe siècle. Le grand fossé creusé au pied des murs et que remplissaient les dérivations de la Sorgue, a été comblé. Les ouvrages avancés qui défendaient les portes ont disparu. Les portes mêmes ont été plusieurs fois remaniées ; certaines, comme la porte de l'Oulle (ainsi nommée du marché des oulles, marmites que l'on fabriquait à Villeneuve) et la porte de la Ligne, furent remplacées au xvme siècle par des rx>rtes d'architecture classique. Une large ouverture a été pratiquée dans le rempart du Midi, en face la gare, lorsqu'on a percé à travers la ville la grande voie qui porte maintenant le nom de rue de la République. Bien que l'enceinte d'Avignon fût classée comme monument historique, la moderne porte de l'Oulle et la vieille porte l'Imbert ont été jetées par terre, il y a quelques années, et deux autres brèches ont été ouvertes dans les murs. Enfin on a permis à des particuliers d'appuyer leurs constructions sur les remparts et de déshonorer par toutes sortes d'affiches et de réclames l'enceinte du moyen âge.

Malgré tout, même privées de leur fossé, même restaurées, même dégradées, altérées et outragées, ces murailles demeurent pour la ville une merveilleuse parure. Elles sertissent Avignon d'une exquise dentelure de tours et d'échauguettes. Par leurs formes et leurs couleurs elles s'harmonisent à miracle avec le

Palais des Papes. Une première fois elles furent menacées, lorsqu'on construisit la ligne du chemin de fer de Lyon à Marseille ; elles furent alors sauvées grâce à l'intervention de Mérimée. Depuis, il s'est trouvé en Avignon une municipalité assez folle pour vouloir les abattre, sous prétexte qu'elles gênaient le développement de la ville. Maintenant le péril semble conjuré.

Théologiens, poètes, grammairiens et musiciens affluèrent dans Avignon devenu la capitale de la chrétienté. Les papes leur prodiguèrent leurs encouragements et leurs faveurs. C'est dans Avignon que s'est levée l'aube de la première Renaissance.

Jean XXII établit dans son palais une librairie où il réunit de précieux manuscrits qui, après sa mort, passèrent au couvent des Dominicains. Innocent VI fit aussi une collection de manuscrits qu'il laissa aux Bénédictins. Si nous ne devions pas nous borner à l'histoire des monuments, il nous faudrait rappeler aussi la création de l'Université d'Avignon ; mais des bâtiments qu'elle occupa il ne reste plus qu'un souvenir consacré par le nom d'une rue : la rue des Études.

De toutes parts, des maisons fortes qui étaient de véritables palais s'élevèrent dans la cité pontificale. Le mieux conservé ou. pour mieux dire, le plus restauré de ceux qui n'ont point disparu, est l'édifice dont la façade s'élève au fond de la place du Palais. Naguère, il était occupé par le petit séminaire. Maintenant, que deviendra-t-il ? Ultima Met, lit-on sur son cadran solaire, et l'on pourrait prendre ces mots pour une allusion à l'incertaine destinée du monument. Comme Jean XXII, ancien évêque d'Avignon, avait fait de la maison épiscopale

le palais pontifical, son neveu, Armand de Via, entreprit de construire ce nouvel évêché (13 14). Cent cinquante ans après, le cardinal Julien de la Rovère fit bâtir la façade tournée vers le midi et qui porte encore ses armes. Ce fut la demeure des archevêques jusqu'à la Révolution. On y voit quelques salles anciennes, les galeries qui entourent la cour, une chapelle gothique, des clefs de voûte aux armes des anciens archevêques ; et l'on découvre des terrasses un merveilleux aspect du Rhône et des collines languedociennes.

Chaque cardinal se fit bâtir une maison dans sa « livrée » ; on nommait ainsi la place que le maréchal de la Cour romaine lui assignait pour son logement d'accord avec les magistrats de la commune. Ces palais cardinalices ont été les uns démolis, les autres dénaturés au cours des siècles. Mais, dans tous les quartiers de la ville, le souvenir en est rappelé, ici, par une tourelle en encorbellement, là, par une haute tour découronnée, ailleurs, par un mur formidable où se dessinent des traces d'ogives. Dans les bâtiments du lycée, on retrouve les restes de la livrée du cardinal Gaillard de la Motte, qui devint plus tard la livrée des Brancas. Dans le charmant hôtel que se fit bâtir au xvine siècle, sur la place de la Mirande, M. de Vervins, avocat général de la légation, on distingue quelques vestiges du palais d'Anglicus Grimoard, où expira le pape Urbain V, frère de ce cardinal.

Et que de charmantes façades plus ou moins altérées annoncent des édifices du xive siècle ! Dans la rue Saint-Étienne, deux maisons attirent l'attention par la grâce de leur décor et la finesse de leur architecture, ce sont deux fragments d'un immense palais qui, selon la tradition populaire, fut habité par la reine Jeanne de Naples, celle qui vendit Avignon au Saint-Siège. Aux alentours de la place du Change, dans la rue de l'Épicerie (aujourd'hui des Marchands) et dans la rue des

Fourbisseurs, — c'était le centre de la ville commerçante — de hauts logis datent assurément de la même époque. I^és madones qui les gardaient ont été arrachées de leurs niches ; mais les consoles et les dais, si mutilés soient-ils, trahissent encore par leur style l'âge des constructions.

En ce temps-là, les anciens couvents d'Avignon furent reconstruits et de nouveaux furent fondés. Iyes uns et les autres reçurent d'immenses largesses des papes, des cardinaux et des marchands d'Avignon. I,a plupart de ces grands monastères ont complètement péri ; il ne reste plus rien ou presque rien de leurs magnifiques bâtiments ; les œuvres d'art admirables qui décoraient leurs églises ont été dispersées ou anéanties.

Iye plus riche et le plus célèbre était celui des Dominicains. Son église fut terminée en 1330, grâce aux libéralités de Godin, évêque de Sabine. Elle avait trois nefs avec dix-huit chapelles latérales, et neuf autres chapelles s'ouvraient sur le déambulatoire du chœur. On vantait la beauté de ses stalles, de sa grille en fer forgé, de ses statues et de ses peintures. Deux papes y furent couronnés. Quatre-vingts cardinaux et cent cinquante évêques y furent ensevelis. Saint Thomas d'Aquin et saint Yves de Tréguier y furent canonisés. L,a Révolution commença la destruction, le xixe siècle l'acheva. Mérimée, en 1835, a décrit le cloître qui faisait alors partie d'une fonderie. Maintenant il n'y a plus ni église, ni cloître. Un quartier neuf s'est élevé sur l'emplacement du monastère, entre le rempart de l'Oulle et la rue Joseph- Vernet, et une des rues qui le traverse a reçu le nom de Victor Hugo. On voudrait savoir quel nigaud eut l'idée saugrenue d'évoquer ici même le nom du poète qui a tant de fois accablé les vandales de ses anathèmes. Quelques débris de sculpture provenant des Dominicains ont été recueillis au musée Calvet.

Iye couvent des religieuses de Sainte-Catherine fut fondé par l'évêque Zoen Tencarari, le premier évêque italien d'Avignon, qui, dès le xine siècle, a commencé d'établir des rapports d'intelligence et de goût entre Avignon et l'Italie. Son église fut reconstruite dans la seconde moitié du xive siècle. Maintenant, c'est un magasin. Néanmoins, la voûte du chœur qui est d'une rare élégance, n'a pas été détruite, et l'on y peut relever des traces de peintures beaucoup plus récentes. Deux chapelles latérales, l'une gothique et l'autre d'architecture classique, ainsi que deux ou trois travées d'un beau cloître du xviie siècle, sont englobées dans des bâtiments modernes.

Des Grands-Augustins, établis rue de la Carreterie, le clocher seul est debout ; sa forme est bizarre et charmante ; comme il porte une horloge, les démolisseurs y regarderont à deux fois avant de priver de l'heure tout un quartier d'Avignon.

Sur la place Pie se dresse une belle tour carrée que flanque et dépasse une petite tour octogonale. Viollet-le-Duc l'a restaurée. Elle faisait partie d'une commanderie de chevaliers de Rhodes, dont les bâtiments existaient encore il y a quelques années. « C'est, disait un Guide de l'étranger dans Avignon, un des rares monuments de la ville dont l'architecture primitive n'ait pas été notablement dénaturée. Ses murailles crénelées, ses fenêtres à meneaux et à trilobés, ses tourelles avec leurs arcatures ont été conservées. » Tout a été rasé. La pauvre tour, maintenant souillée d'affiches et de pancartes, est sottement isolée au milieu des terrains vagues de cette place trop grande, sans contours, poussiéreuse, éventée, et qui autrefois était si jolie, quand de ses vieilles maisons elle encadrait le marché d'Avignon.

Rasés aussi les bâtiments des Cordeliers dont la belle église datait de 1390. Les ruines de son clocher et quelques restes d'une de ses nefs ont été enfermés dans les constructions d'un

pensionnat. Avec le monastère des Cordeliers disparut un des monuments les plus célèbres d'Avignon, le plus célèbre peutêtre, celui que visitaient religieusement tous les voyageurs avant la Révolution, le tombeau de Laure. De Sève l'avait retrouvé au commencement du xvre siècle, et François Ier l 'avait illustré de quelques vers. I*a tombe fut saccagée par les révolutionnaires. En 1813, un Anglais, sire Charles Kelsall, fit faire dans le jardin des Cordeliers un cippe à la mémoire de Iyaure. Ce petit monument sans grâce a été transporté dans le jardin du Musée.

I^a vieille église des chanoines réguliers de Saint-Antoine, qui contenait la sépulture d'Alain Chartier, a été très dégradée : elle est maintenant transformée en magasin.

Dans cette énumération des couvents du xrve siècle, il faudrait, pour obéir à la chronologie, citer encore les Bénédictins de Saint- Martial et les Célestins : l'église des Bénédictins a été commencée en 1383, celle des Célestins vers 1395 ; mais par leur style, comme par leur histoire, ces deux monuments appartiennent au siècle suivant.

Trois églises furent érigées en collégiales par les papes d'Avignon, et alors reconstruites de fond en comble. Dans la suite, elles subirent des remaniements, mais ne perdirent pas leur physionomie gothique ; elles restent des édifices du xive siècle : ce sont Samt-Agricol, Saint-Pierre et Saint-Didier, aujourd'hui encore trois des églises paroissiales de la ville,

Urbis te columen, rébus in arduîs, Imbres sponte fluunt arbitrio tuo, Messes terra parit, vinea germinat, Cum nubibus impcras.

Vastant innumerœ rura ciconice, Urbetn pestiferis unguibus inquinant :

Has jussu removes, munere quo patris Jam non novimus alites.

Cette hymne charmante commémore les miracles et les bienfaits d'Agricol, un des saints de la légende avignonnaise, vertueux évêque du vnc siècle, qui commandait aux nuages, dispensait les averses aux moissons et aux vignes, chassait les troupes de cigognes malfaisantes. C'est en mémoire de ce dernier exploit que trois cigognes forment les armes de son église.

Le primitif sanctuaire qu'il fit élever pour ses frères de Lérins fut, dit-on, détruit par les Sarrasins et rebâti au Xe siècle. L'église actuelle fut élevée, en 1358, par le cardinal Duprez. Dans l'ombre des trois nefs ogivales, infiniment gracieuses, on peut distinguer quelques belles œuvres d'art. Au fond de la nef latérale de droite, un rétable de marbre, dans le goût florentin, offre de fines arabesques et un groupe délicieux de petits chanteurs : on le nomme communément le tombeau des Doni ; il fut exécuté, du moins pour la partie ornementale, par Imbert Boachon d'Avignon, menusor lapidum. Le maître autel en marbre jaune et blanc est de Péru, qui sculpta aussi l'autel de la chapelle de la Congrégation des pauvres femmes. Dans cette dernière chapelle que décorent les tombeaux des Pérussis et des Grillet, François Vernet a peint un grand tableau de Notre-Dame des Pauvres où quelques figures de paysannes laissent voir une curieuse recherche de réalisme. Derrière le buffet d'orgue, une vaste fresque de Pierre de Cortone représente le port du Rhône, elle est aujourd'hui à peu près invisible. Un monceau de chaises cache de la façon la plus indécente la plaque mortuaire et le médaillon de l'architecte Pierre Mignard, fils de Nicolas. On peut encore admirer près de la porte, un beau bénitier de marbre et, dispersées dans les

diverses chapelles, quelques toiles des peintres avignonnais du xviie siècle. ' La merveille de Saint-Agricol, c'est sa chapelle de la Vierge. Bile a été construite par Péru, pour le marquis de Brantes, qui y fit ensevelir son père et son aïeul, tous deux Florentins et tous deux au service du Saint-Siège. Ces Toscans n'eussent pas trouvé chez eux sépulture plus belle. I,e petit édifice où ils reposent, décoré de sobres sculptures, surmonté d'un petit dôme élégant et délicat, est uri chef-d'œuvre de goût. Pour le mieux orner, on a eu l'heureuse pensée de placer sur de jolies consoles appuyées aux piliers quatre gentilles statuettes de Bernus, représentant des anges qui jouent du violon, du violoncelle, de la trompe et de la flûte. La chapelle proprement dite est voûtée en berceau ; Péru y a sculpté un Saint-Jean-Baptiste et une Sainte-Elisabeth, et sur l'autel une adorable vierge de Coysevox présente l'Enfant Jésus. Rien ne saurait traduire la grâce parfaite et la souriante harmonie de cet oratoire de style classique, ajouté à une église ogivale.

Et le joli coup d'œil que présente Saint-Agricol, vu du coin de la rue Sainte-Praxède : la grande ogive du porche, les débris de sculpture un peu frustes et très mutilés qui ornent la façade, la grosse tour carrée de l'église, l'étrange coupole de la chapelle de la Vierge qui, du dehors, sur l'azur du ciel, ressemble à la calotte d'une petite mosquée, et, surgissant au-dessus des toitures, le beffroi dentelé de l'Hôtel de Ville ! Tout ici contribue au pittoresque : l'escalier qui conduit à l'église, le perron qui forme parvis, la façade d'un logis Louis XVI qui montre ses sobres ornements à côté du portail gothique, et jusqu'aux maisons de la rue Saint-Agricol qui viennent familièrement s'appuyer au flanc de leur paroisse.

Les abords de Saint-Pierre sont plus charmants encore.

Par la rue de l'Arc-de-1' Agneau, on débouche sur une place étroite, dont les dimensions semblent avoir été calculées tout exprès pour faire valoir les grâces de la façade. Elle est exquise, cette façade bien postérieure à l'édifice primitif, puisqu'elle date de 1512. Les motifs de la Renaissance italienne s'y mêlent déjà aux ornements du gothique le plus fleuri. Deux tourelles à clochetons l'encadrent ; une fine balustrade la surmonte. Autour du portail et des deux fenêtres, l'artiste qui composa ce décor, un peintre, nommé Philippe Garcin, a distribué avec le goût le plus sûr, des pinacles, des guirlandes et des couronnes de fleurs et de feuillage. Plus tard, au luxe de toutes ces pierres sculptées, le menuisier Antoine Volard ajouta encore le luxe des grands vantaux de bois dont il ferma les portes de l'église. Enfin sur le pilier qui sépare les deux portes on a posé, nul ne sait quand, une Vierge, qui vient, nul ne sait d'eu, qui fut sculptée, nul ne sait par quelle main, mais qui est bien la plus jolie des jolies madones d'Avignon. Naturellement on a prononcé le nom du sculpteur Bernus ; d'autres ont parlé de Péru. Dans Avignon et dans le Comtat, toute sculpture doit être de Bernus ou de Péru. M. l'abbé Requin qui connaît à merveille la sculpture avignonnaise, refuse de se prononcer. C'est une statue du xvme siècle, et c'est l'œuvre d'un excellent statuaire : on ne peut en dire davantage ; mais nous nous consolons sans peine de notre ignorance en contemplant la touchante expression de ce beau visage et le geste charmant dont la Vierge relève la draperie de sa robe.

Il faut passer sous la voûte voisine de l'église pour savourer le silence et l'ombre de lajplace qui occupe l'ancien cloître des chanoines, contourner l'abside par la petite rue des Châtaignes et, revenant par la rue Saint-Pierre, admirer en passant une magnifique porte gothique admirablement conservée, au midi

de la façade : on aura vu ainsi sous tous ses aspects le vieil édifice, et, en traversant l'affreuse place Carnot, on aura pu se rendre compte du dommage effroyable que causent à la beauté d'une ville ceux qui se mêlent d'y « dégager » les monuments du passé.

Lorsqu'on pénètre dans Saint-Pierre, le contraste est frappant de la luxuriante décoration de la façade du xvie siècle avec l'austère simplicité de la nef construite au xive. Les seuls ornements de l'architecture sont les consoles sculptées sur lesquelles retombent les nervures de la voûte. Comme pour rendre plus vive encore cette impression de nudité, une chaire d'une pierre blanche, très fine, présente au milieu de l'église ses délicates ciselures, ses légères aiguilles et ses dais découpés où sont abritées de ravissantes statuettes, épaves de quelques tombeaux anciens.

Au xviie siècle, l'église tout entière reçut une décoration de boiseries grises et blanches dans la nef, dorées dans le transept et dans le chœur, et qui, partout, encadraient des peintures. Le chœur a conservé ces revêtements. Des personnes amies de l'unité de style s'en plaignent. Mais pourrait-on maintenant dépouiller l'abside de l'éclat des ors sans anéantir toute la vie du monument ? Ce qu'on a coutume de nommer le mauvais goût de l'âge classique a créé des harmonies imprévues, involontaires, que nous serions fous de troubler pour l'amour de l'archéologie.

Dans cette même église on voit un beau rétable de la Renaissance, commandé par Perrinet Parpaille à Imbert Boachon, l'auteur du rétable des Doni à Saint-Agricol ; une grande mise au tombeau dont les figures expressives sont assez lourdement sculptées ; de bons tableaux de Mignard et une suite de peintures exécutées par Pierre Parrocel pour orner le cloître des chanoines de Saint-Pierre, et qui, le cloître détruit, ont été

transportées dans l'église. Ces derniers tableaux sont parmi les œuvres les plus séduisantes du trop facile Parrocel : elles ont gardé une aimable fraîcheur de coloris ; le visage de la Vierge apparaissant à saint Antoine et généralement tous les visages féminins y sont traités avec un art délicat ; pour peindre les jolies Comtadines qui lui servaient de modèles, Parrocel a toujours su s'affranchir de la convention académique.

Au xixe siècle, on a ajouté à l'église Saint-Pierre une nef latérale ; mais, comme onn'a pu supprimer les gros contreforts de la nef principale, cette construction adventice se trouve isolée du reste de l'édifice, et l'effet en est extrêmement disgracieux.

L'église Saint-Didier, avant le xive siècle, n'était qu'un simple prieuré. Le cardinal Bertrand de Deaulx, archevêque d'Embrun, la fit rebâtir en 1358, et y fonda un chapitre. C'est un grand édifice très simple, à une seule nef, et dont les dehors sont sans beauté : le clocher paraît écrasé, et le portail principal est resté inachevé.

Comme toutes les autres églises d'Avignon, elle renfermait des œuvres d'art du plus grand prix. Pendant la Révolution, on en fit un temple de la déesse Raison, puis une prison, puis un magasin à fourrages. Bile a gardé une très délicate petite tribune gothique, placée à une telle hauteur que les vandales ont dû renoncer à en briser les sculptures. Une des chapelles contenait le tombeau du chevalier Antoine de Comis, œuvre du sculpteur Bernard Ferrier (1495) : les révolutionnaires mirent ce monument en pièces, brisèrent et dispersèrent les statues et violèrent la sépulture ; cependant, quelques statues enfouies dans des caveaux de Saint-Didier ont été retrouvées et sont allées échouer au musée Calvet; quant aux ornements qui encadraient le tombeau et dont les fragments mutilés

sont restés en place, ils sont dissimulés derrière un confessionnal.

Saint-Didier a hérité de quelques œuvres qui appartenaient avant la Révolution à d'autres établissements religieux. Il a reçu deux belles statues de pierre, un Saint-Jean-Baptiste et un Saint-Bruno, qui viennent de la Chartreuse de Villeneuvelès-Avignon. Du couvent des Célestins, il a recueilli une statue très berninesque de Saint-Bénézet ; un petit ex-voto qui représente la chapelle de Pierre de Luxembourg ; un magnifique maître-autel surmonté de deux anges adorant, ouvrage de Péru ; enfin le célèbre bas-relief du Portement de Croix que Ton nommait les Images du roi René et qui fut exécuté, sur les ordres du roi, par un artiste dalmate, Francesco Laurana, en 148 1, œuvre inégale et tourmentée, qui séduit par la dramatique vérité de certaines attitudes, rebute par le réalisme caricatural de certaines figures et amuse par l'adresse de la composition et le pittoresque des architectures qui forment le fond du tableau.

Une grande place s'étend au sud de Saint-Didier, ombragée d'ormes et de platanes. Derrière l'église s'élève un pauvre monument à la mémoire du poète Aubanel. Mais on oublie cette désagréable vision en apercevant, dix pas plus loin, au coin de la rue Aubanel, une bien jolie statue de la Vierge. 1/ Avignon de jadis a toujours vite fait de nous consoler de l'Avignon d'aujourd'hui.

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