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CHAPITRE IV

LA VHAE DBS IvÉGATS ET VICK-LÉGATS

I. Les arts sous le gouvernement des légats et des vice-légats . — II. Édifices civils du xve siècle : Le Collège du Roure et la tour de l'Hôtel de Ville. — III. Les monastères et les églises : les Bénédictins de Saint-Martial ; les Célestins ; les Carmes ; la Visitation ; les Jésuites; le séminaire de Saint-Charles ; l'Oratoire. — IV. Les chapelles des confréries de Pénitents ; Pénitents Gris ; Pénitents Blancs ; Pénitents de la Miséricorde.

Après le départ des papes, Avignon et le Comtat Venaissin furent gouvernés par des légats du Saint-Siège dont quelques uns étaient Français ; ceux-là résidèrent à Avignon. I^es légats italiens étaient représentés par des vice-légats. Mais, à partir de 1691, il n'y eut plus que des vice-légats, qui, tous, furen t italiens.

Durant le xve, le xvie et la première moitié du xvne siècle , l'histoire d'Avignon présente une longue suite de troubles, de guerres de religion et de guerres civiles. Ce furent les séditions populaires où se réveillait le vieil esprit républicain de la com mune du moyen âge, les désordres soulevés par les factions de la noblesse et la turbulence des artisans, les luttes des catholiques contre les Vaudois, les révoltes des Pévoulins (les pouilleux) contre les Pessugaux (ce terme était à peu près l'équivalent de notre mot de tripoteurs), les émeutes excitées par le

gouvernement dur et tracassier de quelques légats. L'occupation d'Avignon par les régiments de Louis XIV (1662-1664) marque la fin des troubles. Dès lors Avignon eût souhaité d'être réuni à la France ; mais le roi ne voulait pas perdre l'avantage politique de tenir la papauté sous la menace d'une spoliation, et les vice-légats continuèrent de gouverner au nom du Saint-Siège jusqu'au 10 juin 1790.

On a beaucoup disputé sur les mérites de ce gouvernement. Fut-il très impopulaire ? Il est difficile de le savoir : par deux fois, les Avignonnais virent entrer chez eux les soldats du roi et les reçurent avec des applaudissements, des farandoles et des feux de joie ; par deux fois, quand, les soldats du roi s'en étant allés, ils virent revenir M>p le vice-légat et ses Suisses, impartialement, ils dansèrent des farandoles et allumèrent des feux de joie. C'était un gouvernement arbitraire, et dont les abus étaient aggravés par l'éloignement du pouvoir suprême ; mais il était peu tyrannique, très probe, et respectait, de gré ou de force, les droits du conseil de ville présidé par trois consuls. La justice criminelle était douce ; l'inquisition n'exerçait aucune rigueur ; les impôts étaient moins lourds que dans le royaume ; l'entretien de toute l'armée pontificale ne coûtait pas cent mille livres, elle se composait de 40 chevau-légers, 112 fantassins, 20 suisses et 8 brigades de maréchaussée, dont deux pour la ville. Et, nous le verrons un peu plus loin, la vie était facile et joyeuse en Avignon.

Ce gouvernement ne nous intéresse, ici, que par l'influence qu'il exerça sur la beauté de la ville, sur ses bâtiments et ses aspects. Or il suffit d'une promenade par les rues d'Avignon pour se convaincre que les légats ont continué l'œuvre des papes, et que, de siècle en siècle, en dépit des guerres, des calamités publiques et des discordes civiles, la cité n'a point cessé de s'embellir et de s'enrichir.

Parmi les légats des xve et xvie siècles, il y en a trois dont nous avons déjà plus d'une fois cité les noms, en décrivant des édifices, bâtis au temps des papes, mais qu'ils ont agrandis ou restaurés ; nous les retrouverons à maintes reprises dans l'histoire monumentale de la ville ; ce sont le cardinal de Foix (1433-1461), le cardinal de la Rovère (1476-1503), le cardinal d'Armagnac (1565-1585). Grâce à eux, les traditions artistiques du moyen âge se sont continuées dans Avignon.

Au xve siècle, ce fut sous la légation de Pierre de Foix et de Julien de la Rovère, que résidèrent à Avignon les statuaires qui sculptèrent dans les couvents et les églises tant de tombeaux aujourd'hui détruits, et les peintres qui peignirent ces tableaux admirables dont on peut voir quelques-uns au musée Calvet et à l'hôpital de Villeneuve.

A l'influence de ces légats, il faut ajouter celle du roi René qui fit un long séjour en Avignon, et auquel on doit le rétable de Francesco Laurana.

M. l'abbé Requin, dont les recherches ont éclairé cette période de l'histoire de l'art français, a remarqué que la plupart des artistes qui travaillèrent alors en Avignon n'étaient pas Avignonnais ni même provençaux. Enguerrand Charonton, l'auteur du Triomphe de la Vierge de Villeneuve était de Laon ; Pierre Villate, auquel on a parfois attribué la Pieta, maintenant exposée au Louvre, était de Limoges ; Nicolas Froment, l'auteur du Buisson ardent d'Aix, et selon certains critiques, du Saint-Siffrein du musée Calvet, était d'Uzès. Ayant relevé les noms de 90 peintres, peintres verriers et enlumineurs, M. l'abbé Requin n'en a découvert que deux dont l'origine avignonnaise fût absolument certaine. On peut du reste signaler, dans le même temps, plus d'un peintre et plus d'un sculpteur natif d'Avignon, fixé dans quelqu'autre partie de la France. Avignon peut ainsi revendiquer la gloire d'An-

toine Le Moiturier, qui vécut trente-deux ans à la cour des ducs de Bourgogne et y acheva le tombeau de Jean sans Peur. Il ne faut donc pas parler d'une « école avignonnaise », au XVe siècle. Mais il y eut, à cette époque, un merveilleux concours d'artistes venus de diverses provinces, surtout de Bourgogne, pour décorer les monastères et les palais d'Avignon. Les guerres religieuses qui déchirèrent le Comtat, arrêtèrent un instant l'activité des peintres et des sculpteurs. L'ordre rétabli, sous la légation du cardinal d'Armagnac, Simon de Châlons manifesta son étonnante fécondité en couvrant de tableaux les murs de toutes les églises. Puis, au xvne et au xvirr8 siècle, on trouve en Avignon de véritables dynasties d'artistes : les Mignard, des Champenois ; les Parrocel, des Foreziens émigrés en Provence ; les Peru et les Vernet, des indigènes. Des architectes, comme d'Elbène, la Valfenière et, plus tard, Franque et Laine, mettent les vieilles églises au goût de leur temps, ou construisent ces beaux hôtels qui sont encore la parure des rues de la ville.

Le xve siècle a laissé dans Avignon de précieux fragments d'architecture civile.

Le palais du roi René, devenu, depuis, un monastère d'Ursulines (au coin de la rue de la Masse et de la rue Hercule), n'a point disparu tout entier. Dans la rue Dorée le palais de Sade présente une magnifique façade que de maladroits restaurateurs ont outrageusement grattée. Dans la rue du Collège-du-Roure, au-dessus de la porte d'entrée de l'hôtel Baroncelli-Javon, est sculpté un ravissant décor de branches de chênes qui s'entrecroisent à la façon des meneaux du style flamboyant. (Cet hôtel renferme encore de beaux apparte-

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ments et un magnifique salon dont les lambris rouges et or encadrent des peintures de Parrocel.)

I^e beffroi de l'Hôtel de Ville date du même temps. Tant que les papes avaient résidé à Avignon, ils avaient redouté que l'esprit républicain ne se réveillât dans le peuple. Aussi avaient-ils empêché la construction d'une maison commune. Iye conseil de ville en était réduit à tenir ses séances , tantôt dans une maison particulière, tantôt dans un couvent. Ce fut seulement en 1447, sous la légation du cardinal de Foix, qu'il put acquérir l'ancien palais du cardinal Colonna, devenu alors la « livrée » d'Albano. Pour y mettre une horloge, il loua une tour voisine qui appartenait à l'abbaye des dames de Saint - Iyaurent, la rebâtit et la surmonta d'un couronnement tout hérissé de flèches et de pyramides. Sous ce clocher percé de quatre baies ogivales, on abrita le couple Jacquemart qui frappe l'heure sur une grosse cloche.

I^e vieux palais Colonna fut restauré au xvine siècle par l'architecte Franque, et servit d'Hôtel de Ville jusqu'en 1845. Alors on le démolit. On porta au Musée quelques peintures médiocres qui décoraient une des salles. Puis on bâtit à la même place un vaste monument, sans laideur ni beauté, dont l'intérieur n'est que colonnades. On eut du moins l'heureuse pensée de conserver l'ancien beffroi qui dresse si joliment son aigrette de pierre au-dessus des tuiles d'Avignon.

I/église des Bénédictins de Saint-Martial avait été commencée en 1383. C'était un édifice à trois nefs du style le plus orné et le plus fleuri qui contrastait avec les églises élevées depuis un siècle dans Avignon. Il abritait de nombreux tombeaux. Iyes seules parties de Saint-Martial qui aient été épar-

gnées sont un portail d'ordonnance classique et l'abside qui a été transformée en temple protestant. Quant aux tombeaux, quelques débris en sont placés au Musée : la célèbre figure du Transi sculpté sur le soubassement du monument du cardinal Iyagrange, évêque d'Amiens et un des plus ardents promoteurs de la paix de l'Église au temps du Grand Schisme ; la pierre tombale de Raymond de Beaufort , vicomte de Turenne, qui dévasta la Provence ; le tombeau mutilé de Gaspard de Simiane par Michel Péru.

Avec ses voussures entrelacées, ses clefs pendantes et ses merveilleux meneaux en forme de fleur-de-lys-sans-fin, l'abside de Saint-Maitial présente une telle élégance qu'on ne peut s'empêcher de maudire les barbares qui ont détruit le reste de l'édifice.

On a restauré le clocher, mais, comme on a installé à côté l'hôtel des Postes, Télégraphes et Téléphones, on a accroché autour de la pyramide de pierre tous les fils téléphoniques et télégraphiques du département de Vaucluse.

Quelques travées du cloître sont enfermées dans une serre, et, sur l'emplacement des bâtiments conventuels, il y a maintenant un petit square parsemé de statues.

I«a place des Corps-Saints fut ainsi nommée, parce qu'elle précédait l'entrée des Célestins où étaient ensevelis les corps de saint Bénézet et du bienheureux Pierre de Iyuxembourg. C'est une jolie petite place triangulaire entourée de maisons basses, parmi lesquelles, à droite, un gentil petit logis du temps de I^ouis XVI, un de ces chefs-d'œuvre de grâce et d'exactitude, que réalisaient, sans y penser, les maîtres maçons d'autrefois. A gauche, on voyait naguère une très précieuse statue de la Vierge, nichée dans la muraille d'une modeste maison. On l'a mise au Musée et l'on a bien fait.

Certes elle était plus charmante, lorsqu'elle montrait aux passants de la rue ses beaux cheveux bouclés, son visage de tendresse et les plis royaux de sa draperie cette sœur aînée, cette soeur gothique de la madone de Saint-Pierre. Mais, en ce lieu, elle courait trop de périls. Quand on la retira de la niche qui l'abritait, on lut sur le socle : Cette vierge était sur la fascade (sic) de la forte de fer de la cour des Célestins, 1791. Cette « porte de fer » était un grand portail bâti, en 1480, au coin de la rue Saint-Michel et de la rue Courte-Joie ; il est maintenant démoli. Nous savons cependant qu'une statue de la Vierge le surmontait. C'est donc là une nouvelle épave sauvée du désastre que fut, au temps de la Révolution, le pillage des Célestins : d'incroyables richesses avaient été entassées dans ce monastère.

Pierre de Luxembourg, chanoine à neuf ans, évêque et cardinal à quinze ans, arriva à la cour de Clément VII à dixsept ans, et mourut après une année de pénitences, d'extases et de miracles. I,e peuple viola sa sépulture pour se procurer des reliques ; les pèlerins affluèrent sur sa tombe, et les miracles se multiplièrent. Clément VII — c'était l'époque du Grand Schisme et Urbain VI régnait à Rome — ne pouvait que remercier la Providence de miracles opérés par l'intercession d'un cardinal clémentin. Il éleva d'abord une chapelle sur le tombeau du saint, puis fonda un monastère et y appela des moines célestins. Après sa mort, le roi de France continua cette pieuse entreprise.

1/ architecte Perrin Morel commença la construction d'une vaste église, et, lorsque l'abside et le chœur furent achevés, on y transféra les restes de Clément VII. I^es travaux furent interrompus pendant vingt années. Puis on éleva la nef principale, qui devait être accompagnée d'une nef latérale, à droite, et de trois nefs, à gauche ; mais l'ouvrage ne fut pas

terminé, et de cette partie de l'édifice il n'exista jamais qu'une travée. Les bâtiments du monastère furent achevés, et, à la place de la chapelle de bois qui, à l'origine, abritait la tombe de Pierre de Luxembourg, s'éleva une grande chapelle à une ( seule nef sur laquelle vinrent se greffer d'autres petites chapelles. Au xviie siècle, on remplaça le portail du xve siècle par un portail classique et, dans le même temps, on exécuta sur les dessins de François de Royers de la Valfenière (1625) une décoration nouvelle pour l'autel de Pierre de Luxembourg.

Si l'on veut savoir quelles œuvres d'art ornaient les Célestins, à la veille de la Révolution, il faut se reporter à la description que M. Labande a donnée de l'église et du couvent. Nous citerons seulement celles qui ont été retrouvées et conservées (nous en avons déjà énuméré quelques-unes qui décorent maintenant Saint-Didier). Au Musée, outre la Vierge du portail, on a recueilli les têtes de Clément VII et de Pierre de Luxembourg, débris mutilés de leurs tombeaux ; une statue de sainte Marthe d'un très beau style et une statue de saint Lazare, qui décoraient probablement la chapelle Saint-Lazare, édifiée aux frais de Nicolas Rollin, chancelier de Philippe le Bon ; le tombeau de la marquise du Tourves ; une toile de Mignard ; un charmant portrait du bienheureux Pierre de Luxembourg. Quelques œuvres de Parrocel ont trouvé place dans la chapelle des Pénitents de la Miséricorde.

Jusqu'à présent, les architectures sont demeurées debout ; elles forment une annexe de la caserne du génie. Au commencement du xixe siècle, on avait joint le monastère à l'ancien noviciat des Jésuites et au séminaire de Saint-Charles, et ce vaste ensemble de constructions et de jardins avait alors constitué l'Hôtel des Invalides. En 1850, cet établissement fut supprimé, et l'on fit des Célestins un pénitencier militaire.

Le culte continua d'être célébré dans le vaisseau central de l'église. De belles fresques furent alors découvertes dans la chapelle Saint-Lazare ; malheureusement l'administration militaire ne trouva rien de mieux que de transformer cette chapelle en latrines (1856). Puis le parc du couvent fut abandonné par la ville pour la construction d'une nouvelle caserne à laquelle le monastère fut réuni. I/église, partagée par des cloisons, devint un magasin d'habillement, et, naturellement, on y cassa encore quelques sculptures.

Iv'abside est intacte ; c'est assurément avec la chapelle du Palais des Papes le plus beau morceau d'architecture ogivale qui soit dans Avignon. Son plan en forme de pentagone est d'une grâce incomparable. Les élégantes nervures de sa voûte sont supportées par des consoles charmantes où sont figurés des anges musiciens. Une magnifique clef sculptée représente le Christ entouré de chérubins. Les boiseries de la sacristie ont depuis longtemps disparu. Dans diverses chapelles, on aperçoit quelques traces d'anciennes peintures ; inutile de dire que nulle précaution n'est prise pour les protéger. Le cloître où l'on pénètre par une belle porte du xvne siècle a de simples et gracieuses arcades ogivales. Les salles conventuelles, remaniées et dégradées, présentent encore des poutres et poutrelles de plafond finement moulurées. Au premier étage du bâtiment règne une longue galerie à balustrade dont une partie a été détruite.

Pour pénétrer dans l'ancien monastère et admirer avec quel soin les capotes et les pantalons du 7e régiment du génie sont plies et rangés sous les voûtes du chef-d'œuvre de Perrin Morel, il faut ni plus ni moins que la permission du ministre de la Guerre.

En 1904, il fut décidé qu'on démolirait le cloître. On y a renoncé, dit-on.

Sur la rue de la Carreterie s'ouvre une haute porte de style flamboyant : des guirlandes de feuilles de vigne ornent ses triples voussures, et tout autour grimpe et se hérisse une opulente floraison de sculpture. C'est l'entrée d'une hôtellerie et tout ce qui reste des bâtiments conventuels où les Carmes étaient jadis logés. L/église de leur monastère n'a pas été détruite, elle sert de paroisse sous le vocable de Saint- Symphorien. La nef est très spacieuse, et la voûte a été refaite à plein cintre, en 1835. Comme les autres églises d'Avignon, celle-là est remplie de tableaux de Mignard et de Parrocel. Une de ses chapelles renferme une Adoration des mages d'un peintre du xvie siècle nommé Guilhermis, dont on ne sait rien, sinon qu'il fut avignonnais : on y remarque quelques figures expressives, des portraits sans doute l.

Lorsque les troubles du xvie siècle furent apaisés, de nouveaux ordres religieux s'installèrent en Avignon et y bâtirent quelques églises, qui sont parmi les œuvres les plus nobles et les plus élégantes de l'architecture classique.

Kntre les deux rangées de platanes de la tranquille place de la Pignotte se présente une jolie façade d'église admirablement ordonnée et rehaussée des plus sobres et des plus délicats ornements. C'est la chapelle des Visitandines. Le monastère de la Visitation fut fondé par Mme Jeanne Le Faucher. Le vice-légat Marius Philonardi s'en déclara protecteur, et, comme le rapporte une belle inscription qui décore la façade, fit bâtir en 1632 cette charmante église. L'édifice, dont le plan n'est point sans quelque analogie avec celui de l'église du Val-de-

1 Pour ne rien omettre, il faudrait encore citer parmi les édifices religieux duxv0 siècle : la chapelle du collège d'Annecy, très dégradée et coupée par des planchers et, dans la rue Sainte-Praxède, les ruines de la chapelle construite en 1427 par les Dames de Sainte-Praxède.

Grâce, est surmonté d'une coupole. Péru y avait sculpté un bel autel qui passa ensuite dans la chapelle de l'Aumône générale, puis fut transporté à la cathédrale, et de là dans l'église de Montfaucon (Gard) ; deux crédences qui en faisaient partie sont restées à Notre-Dame-des-Doms.

Iyes Jésuites s'établirent à Avignon en 1564. Ils en furent d'abord chassés, mais bientôt y rentrèrent, et le conseil de ville acheta pour eux le palais des Brancas, bâti sur l'ancienne livrée de Gaillard de la Motte, neveu de Clément V et cardinal sous Jean XXII. Ce sont les restes de ce palais qui s'élèvent au sud de l'église Saint-Didier. 1/ église des Jésuites fut commencée en 1615 et achevée en 1655. Iya façade est aujourd'hui très dégradée. I,a Révolution avait brisé les statues des niches voisines de la porte. On a récemment scié en deux les statues placées sur la partie supérieure de la façade, parce qu'elles menaçaient, dit-on, la sécurité des passants ; sous le même prétexte, on a martelé des ornements et des corniches. Malgré ces blessures, l'édifice conserve sa lourde majesté. L/intérieur présente, dans ses grandes lignes, l'aspect du Gésu de Rome et des autres églises bâties par les Jésuites. Mais il n'est point exact, comme on a coutume de le dire, que toutes les églises des Jésuites soient identiques. De l'une à l'autre, soit dans le décor, soit même dans l'architecture, il y a de grandes différences : si l'on veut comparer les trois plus belles qui soient peut-être en France, celle de la Flèche, celle de Rouen et celle de Paris, on se rendra compte de cette diversité. Dans celle d'Avignon, les particularités les plus frappantes sont l'élégance des tribunes qui entourent la nef, la structure ogivale de certaines voûtes, et la richesse, sans nul mauvais goût, de toute l'ornementation sculptée. (Bst-il besoin de dire que ce dernier éloge ne peut être étendu

aux décorations ou objets d'art que le xrxe siècle a placés dans T église du xvne ?)

Un arceau fut construit en 1674 pour réunir les bâtiments du collège des Jésuites à leur maison et à leur église. L,a ville donna 15.000 francs pour cette construction à condition que Ton y mettrait les armes du Pape Clément X, celles du cardinal-légat Altieri, celles du vice-légat d'Anguisciola, celles de la ville et les noms des consuls. Ce grand arc dessine sa courbe hardie et élégante au-dessus d'une large rue.

Après la suppression de la Compagnie de Jésus, en 1773, la direction du collège fut confiée successivement à divers ordres religieux. 1/ ancien collège des Jésuites est aujourd'hui le lycée d'Avignon.

]> séminaire de Saint-Charles fut élevé en 1690. I^es galeries du cloître qui devaient entourer la cour dyentrée sont malheureusement restées inachevées. Ce sont de grands bâtiments d'une ordonnance très simple et très noble. I,a chapelle, du plus pur style classique, présente une particularité de construction que nous allons retrouver dans l'église de l'Oratoire : les joints des pierres dessinent sur les voûtes plates des dessins d'une rare fantaisie. Un grand baldaquin à colonnes de marbre abrite l'autel. Il y avait dans cette chapelle quelques peintures précieuses qui, depuis la fermeture du grand séminaire, ont été transférées au musée ; la plus célèbre est le Saint-Sifïrein, que l'on a attribuée à Nicolas Froment.

1/ église de l'Oratoire est un des édifices les plus séduisants d'Avignon. Il a été commencé en 1717 et achevé en 1741 sous la direction du P. Iyéonard, chanoine de Saint-Pierre. C'est une rotonde dessinée en ellipse, autour de laquelle s'ouvrent des chapelles et des tribunes, séparées par des pilastres de marbre

rouge ; et avec quelle ingéniosité et quelle aisance sont traitées les diverses parties de ce plan compliqué ! L'édifice est surmonté d'une coupole dont les pierres sont coupées et appareillées de la manière la plus imprévue et la plus originale. Toutes sortes de raffinements et d'inventions excitenticila curiosité et l'admiration des nommes de l'art ; mais, en même temps, la grâce de l'ensemble ravit, dès le premier coup d'œil, quiconque n'est pas insensible aux charmes des belles architectures.

Tels sont les principaux édifices bâtis dans Avignon par les ordres religieux \

« Les confréries de pénitents sont de pieuses Associations entre personnes chrétiennes qui veulent se sanctifier par une exacte observation des commandements de Dieu et de l'Église, par des pratiques pieuses de surérogation, et par l' exercice plus assidu des œuvres de zèle et de miséricorde. » C'est la définition d'un ancien manuel.

Ces « pieuses Associations » furent, on le sait, très nombreuses dans le Midi de la France. Mais, nulle part, elles ne se multiplièrent comme en Avignon, nulle part elles ne jouèrent un rôle aussi considérable dans la vie religieuse et publique de la cité. Biles s'accordaient ici avec l'ardent mysticisme d'une ville peuplée de moines et de nonnes. Iye gouvernement pontifical les voyait avec faveur, parce que leur orthodoxie le rassurait contre quelque réveil du vieux sang albigeois, et, plus

1 II faudrait encore signaler, dans l'étroite rue des Ortolans, un bâtiment qui a été successivement un couvent d'Augustins, la maison des Orphelins, le noviciat des Frères de la Doctrine chrétienne, et qui présente un beau portail du xvir3 siècle. C'est aujourd'hui la Loge maçonnique.

tard, contre les menées calvinistes. Enfin, comme elles organisaient de magnifiques et dramatiques processions, elles flattaient le goût d'un peuple qui adorait les fêtes et les spectacles de la rue. On compta en Avignon jusqu'à sept confréries : les Pénitents Gris, les Pénitents Blancs, les Pénitents Noirs, les Pénitents Bleus, les Pénitents de la Miséricorde, les Pénitents Violets et les Pénitents Rouges. Depuis la Révolution, il n'en reste plus que trois : les Gris, les Blancs et ceux de la Miséricorde ; chacune a sa chapelle particulière, où, les jours désignés par les statuts, se retrouvent encore tous les membres de la confrérie. Faire le pèlerinage de ces trois petits sanctuaires, c'est retrouver un peu de l'Avignon d'autrefois dans l'Avignon d'aujourd'hui.

Sous le rempart Iyimbert, non loin de la porte que M. Pourquery de Boisserin a jetée par terre, un bras de la Sorgue pénètre dans la ville. Au fond d'un petit canal étroit, elle suit une rue plantée de platanes qui se nommait autrefois la rue du Cheval-Blanc et qu'on nomme aujourd'hui la rue des Teinturiers, rue charmante et sinueuse qui s'en va déboucher dans la rue des Lices, à la place où s'élevait une des portes de l'enceinte primitive d'Avignon, le Portail Peint. Le ruisseau fait lentement tourner les grandes roues des teinturiers, et, dans le silence de ce quartier taciturne, les palettes s'égouttent avec un bruit d'averse qui rend plus délicieuse encore la fraîcheur des ombrages. Une Tarasque sculptée dans la pierre égayé le dehors d'un vieux logis. Des madones sourient au coin des rues sous leurs dais gothiques. Par-dessus des murailles drapées de lierre, des jardins montrent la cime de leurs arbres. L,a tour à demi ruinée des Cordeliers élève dans le ciel les quatre montants de fer de son campanile de fortune.

Un ponceau traverse la Sorguette devant la façade d'une

modeste chapelle ornée de deux pénitents qui adorent le Saint-Sacrement, et, au-dessous de cette image, deux fines colonnes corinthiennes portent un fronton brisé. Un long couloir conduit à un vestibule en ovale, déjà plus sombre, où, derrière une grille de fer, se présentent l'autel et la statue de Notre-Dame-des- Vignerons. Puis on passe dans un rond-point ténébreux ; le regard finit par y distinguer une voûte singulière où les huit pans de la construction se rejoignent pour faire un curieux dessin de nervures entrecroisées. Sur cette rotonde s'ouvrent deux autres sanctuaires ; l'un est une étroite chapelle de style gothique où l'on aperçoit des bannières, des lanternes de procession, des stalles de bois et, au fond de l'abside, une immense gloire dorée qui rayonne au-dessus du tabernacle ; l'autre n'est qu'un simple oratoire formé de deux travées ogivales et dont l'autel porte une image de la Vierge. Ces quatre chapelles si étrangement assemblées sont enveloppées d'une émouvante obscurité que traversent des clartés incertaines. I,es petites flammes des lampes font scintiller soudain les cristaux d'un lustre, l'or d'un cadre, l'argent d'une croix, laissent entrevoir, au-dessus d'un autel, le sourire candide et les yeux ardents d'une sainte de Parrocel. Comme dans le mystère d'une église espagnole, on devine des formes agenouillées, des murmures de prière.

Derrière ces bâtiments s'étend un petit jardin que des massifs de verdure séparent de la tour des Cordeliers, et c'est un tableau charmant que ce vieux clocher, veuf de son église, surgissant au-dessus des frondaisons avec ses murs lézardés et ses ogives mutilées.

Tels sont les lieux où, depuis le moyen âge, vient prier la confrérie des Pénitents Gris. Celle-là est la plus ancienne d'Avignon et une des plus anciennes de France, car son origine remonte, dit-on, au siège de 1226. lorsqu'ils se furent emparés

de la ville, Louis VIII et le cardinal de Saint-Ange voulurent y réveiller la foi ancienne et réparer les blasphèmes et les impiétés dont s'était rendue coupable la cité hérétique. Le roi, vêtu d'un sac de toile grise, conduisit lui-même une procession expiatoire jusqu'à une petite chapelle située, hors les murs, sur les bords de la Sorgue, et dédiée à l'exaltation de la Sainte- Croix. Ainsi serait née la Confrérie, et la chapelle d'aujourd'hui s'élèverait à la place même où Louis VIII donna cet exemple de pénitence publique. Quoi qu'il en fût, l'association se trouvait constituée au temps des papes d'Avignon ; elle avait alors ses règles et son costume qui, depuis, n'ont pas varié ; le Saint-Siège la comblait d'indulgences. Les confrères devaient s'entr'aider, faire pénitence et accomplir toutes les œuvres de miséricorde. Par une spéciale faveur maintenue jusqu'à nos jours, le Saint-Sacrement demeurait exposé perpétuellement dans leur église.

Cette église fut, le 30 novembre 1443, l'objet d'un miracle insigne qui excita le zèle des Pénitents et rendit leur Compagnie plus populaire encore. Le Rhône avait débordé ; la Sorgue, refoulée dans la ville, s'était répandue dans les rues. Craignant que l'inondation n'atteignît le tabernacle où était exposé le Saint-Sacrement, les maîtres de la Confrérie vinrent en barque jusqu'aux portes du sanctuaire et virent alors un merveilleux spectacle : les eaux avaient envahi la chapelle, mais elles demeuraient suspendues, à droite et à gauche, le long des parois de l'édifice, à la hauteur de quatre pieds ; entre ces deux murailles liquides un chemin libre menait à l'autel. Douze autres pénitents et quatre Frères du couvent voisin certifièrent le prodige, et, lorsque les eaux baissèrent, la foule ne put découvrir aucune trace d'humidité aux abords de l'autel. Ce fut dans Avignon un pieux délire, et la Confrérie, qui avait reçu une telle marque de la faveur divine, devint

bientôt si nombreuse qu'il fallut agrandir le vieil oratoire du xme siècle. En mémoire du miracle, chaque année, les Pénitents Gris assistent à une messe solennelle, et, ce jour-là, la discipline au cou, la cagoule sur la tête, ils se traînent à genoux de l'entrée de la chapelle jusqu'à la table de communion.

Rebâtie dans les premières années du xvie siècle, la chapelle s'enrichit alors de peintures et de sculptures. En 1694, J.-B. Peru exécuta une magnifique gloire dorée derrière le tabernacle du Saint-Sacrement ; en 1761 on releva le sol du sanctuaire pour éviter les infiltrations de la Sorgue. Jusqu'à la Révolution, le zèle des confrères resta le même, et, dans Avignon, que des cortèges religieux sillonnaient chaque jour de fête, les processions des Pénitents Gris passaient pour les plus magnifiques.

Nous voudrions décrire une de ces processions, d'après la relation d'un confrère pénitent, relation imprimée en 1776, et que je trouve reproduite dans une Histoire des Pénitents Gris, par M. Darmangeat. Nous aurons ainsi l'amusement d'une promenade dans l'Avignon de 1776, l'Avignon que gouvernait paternellement Ange Durini, ci-devant nonce en Pologne, prélat courtois, de mœurs peu apostoliques, grand ami de Bernis, et célèbre par son adresse à composer des vers latins.

Iye 15 juillet, veille du dimanche fixé pour la procession, la ville était envahie par plus de cinquante mille étrangers accourus de toute la Provence. Sur les huit heures du soir, on donna la bénédiction au bruit des boîtes ; sur les neuf heures on entendit l'artillerie du Palais, la grosse cloche de la cathédrale, les carillons des Cordeliers et de l'abbaye de Saint- Laurent. De la chapelle des Pénitents partait un nombre infini de fusées. I,a façade, le jardin et la rue étaient illuminés. A l'intérieur, la foule venait admirer les 332 flambeaux, « les

girandoles et les parfums rangés sur deux files, depuis la grande porte jusqu'au sanctuaire, au nombre de 196, parmi lesquels il y en avait douze dans un goût nouveau et admirable, aux armes de \a chapelle, entourés de globes, contenant des liqueurs de différentes couleurs, enjolivés de fleurs naturelles en feston qui produisaient un effet merveilleux, dix-huit en cristal, les autres étaient décorés en rubans, fleurs naturelles et artificielles, raisins, vpampres de vigne, épis de blés ; toutes ces différentes décorations mêlées avec l'or qui les relevait formaient un coup d'œil éblouissant, s

Le dimanche, à neuf heures du matin, la Compagnie des Pénitents d'Avignon, précédée d'une fanfare, se rendit au-devant des Compagnies de pénitents étrangers, hors la porte Saint-Michel. Mais, la multitude des curieux l'empêchant de marcher en ordre et avec la décence convenable, elle dut se faire ouvrir un passage par la garde. Lorsque les pénitents furent réunis, ils se prosternèrent par trois fois devant la croix et se donnèrent le baiser de paix, puis entrèrent dans la ville en chantant le Te Deum. Ceux de Villeron marchaient en tête, puis ceux de Cavaillon, de Vedesne, d'Aramon, de Château-Renard, de Tarascon. Ceux d'Avignon fermaient la marche. Ils défilèrent ainsi par les Corps-Saint, Saint-Didier, la rue des Fourbisseurs, la rue de la Bonneterie, et, par le Portail-Peint, se rendirent à la chapelle où l'on célébra une messe, « pendant laquelle les trois corps de musique que M. le recteur de Tarascon avait amenés à grands frais, se distinguèrent par les motets qu'ils chantèrent et par les belles symphonies qu'ils jouèrent tout le long de la messe ; après quoi chacun se dispersa dans la ville pour y admirer comme les autres les décorations des rues ».

A quatre heures, la procession se forma dans le cloître des Cordeliers, d'où elle sortit dans l'ordre suivant : les deux bri-

gades de la maréchaussée d'Avignon prenaient la tête du cortège à cinquante pas en avant ; les mandataires des diverses Compagnies marchaient les premiers, portant chacun un flambeau de quatre livres à quatre mèches ; une fanfare de trente musiciens annonçait ensuite la procession ; puis s'avançaient « les plus distingués confrères des sept Compagnies, au nombre de cent, avec un flambeau d'une livre » ; quarante encensoirs d'argent précédaient la croix des pénitents d'Avignon que des confrères portaient pieds nus ; des girandoles et des fanaux l'accompagnaient ; plus de huit cents pénitents rangés sur deux files suivaient avec des chœurs de musique, qui chantaient des motets ; au nombre de cent vingt, toujours avec des flambeaux et des girandoles, venaient les séminaristes de Saint-Charles, et des ecclésiastiques en aube, avec de grandes ceintures dorées, les uns portant des encensoirs, les autres des corbeilles de fleurs, « un maître de cérémonies jetant des fleurs en l'air à mesure qu'on faisait des encensements ». Capitaine et tambour en tête, les grenadiers de la garnison devançaient une vingtaine de jeunes gens « des plus apparents de la ville » ; cette petite troupe d'amateurs jouait sur la flûte des airs composés par M. le marquis des Achards, « connu par sa naissance et son bon goût pour cet instrument », et, comme M. des Achards avait bien voulu permettre à ces messieurs de se rendre chez lui « pour concerter ensemble afin d'éviter les dissonances dans le trajet de la procession », les jeunes flûtistes réussirent à merveille et furent généralement applaudis par tous les spectateurs. Des chanoines en pluvial blanc portaient le « superbe crémion » et seize lévites le « magnifique baldaquin surchargé d'or et de diamants ». MM. le viguier, consuls et assesseurs tenaient les rubans. M6r l'archevêque (Vincent Giovio, natif de Pérouse), « en qui toutes les vertus sont rassemblées », portait le Saint-Sacrement. Mer Durini, vice-légat

et cardinal, suivait accompagné de toute sa cour, « ayant un flambeau de deux livres couvert à la poignée d'un velours cramoisi garni d'une dentelle en or ». Enfin la marche était fermée par la compagnie des chevau-légers, « tous très proprement mis et bien montés », la garde suisse et la garde de Son Éminence, — à peu près la moitié de l'armée du vice-légat. Rien n'est plus facile que de suivre aujourd'hui dans les rues d'Avignon l'itinéraire de la procession de 1776. Elle défila devant le monastère des Dames du Verbe incarné (on voit encore dans la rue des Lices l'élégante façade à pilastres et à fronton de l'église maintenant convertie en magasin), passa devant l'hôpital de la Charité, l'Aumône générale (transformée en caserne), « pour donner aux Dames de la Miséricorde qui sont près la satisfaction de voir la procession ». De là, par la rue du Petit-Paradis, elle vint chez les Dames de Sainte-Claire qui avaient préparé un magnifique reposoir dans leur cour ornée de tableaux et de tapisseries (on a dit que cette rue du Petit-Paradis tirait son nom de ces reposoirs, que l'on nommait parfois des paradis) ; puis chez les Ursulines, dont le couvent était établi dans un vieux palais du roi René ; puis, par la rue de la Bonneterie et la rue Philonarde, chez les Visitandines. Elle gagna la Carreterie, au milieu de laquelle les RR. PP. Grands- Augustins « avaient dressé un autel majestueux », s'arrêta au bout de la rue des Infirmiers, devant un reposoir richement décoré par les soins de M. Golier, notaire, sur la place des Trois-Pilats (où s'élève toujours la façade d'un vieil hôpital), et après une station devant les Dames de Sainte-Catherine, traversa la place Saint-Pierre, et, par la rue de la Poulasserie (maintenant rue Fromageon), parvint à la place de l'Hôtel-de-Ville. Après avoir passé devant le reposoir des Dames de Saint-L,aurent (ce monastère occupait l'emplacement du théâtre et d'une partie de l'Hôtel de

Ville), elle arriva, par le Puits-des-Bœufs, sur la place du Palais, saluée par des décharges d'artillerie et par la grosse cloche de la Métropole. La garnison était sous les armes et la bénédiction fut donnée devant la porte du Palais. La place « présentait alors un coup d'œil qu'on ne peut exprimer ».

A la nuit tombante, cagoules, flambeaux, musiques et baldaquin s'engagèrent dans les ruelles étroites qui, de la place du Palais, descendaient jusqu'à l'ancienne porte Ferruce. Ils parcoururent encore le quartier des Fusteries, dans le voisinage du Rhône, puis, de nouveau, traversèrent toute la ville pour revenir à la chapelle des Pénitents. Ils y arrivèrent à dix heures du soir.

Devant la porte de la chapelle, M. Segui, chanoine de Saint- Symphorien, fit une amende honorable, en forme d'homélie, dans des termes si touchants « que personne ne pouvait plus retenir ses larmes ». Admirons, en passant, qu'une foule, même méridionale, soit encore capable de pleurer à une homélie, après avoir foulé, six heures durant, les cailloux pointus des rues d'Avignon.

Le Saint-Sacrement fut porté dans l'église, et l'on chanta un dernier Te Deum. Le viguier, les consuls, les assesseurs et les « confrères les plus distingués » accompagnèrent le vicelégat jusqu'au palais apostolique. Et, ajoute le narrateur, les étrangers qui avaient assisté à cette procession purent attester « qu'Avignon sait se distinguer d'une manière toute particulière, lorsqu'il s'agit de quelque fête publique ».

La chapelle des Pénitents Gris eut le sort des autres édifices religieux d'Avignon pendant la Révolution, puis fut rouverte en 1818, et le Saint-Siège renouvela le privilège de l'exposition perpétuelle du Saint-Sacrement. Alors fut bâtie en style gothique la partie principale de l'édifice, celle où sont célébrés les offices réservés à la Confrérie. Le petit sanctuaire de Notre-

Dame de la Délivrance paraît le débris d'une construction beaucoup plus ancienne, et le singulier vestibule octogonal pourrait bien dater du xvme siècle. Mais ce n'est point par leur architecture que nous intéressent ces petits bâtiments irréguliers, c'est par tout ce qu'ils ajoutent de grâce et de pittoresque à la plus gentille des rues d'Avignon et par tout ce qu'ils racontent du caractère et des mœurs du peuple avignonnais.

Sur une petite place irrégulièrement dessinée, où s'avancent, comme des portants de théâtre, des maisons plantées à l'aventure — une petite place de comédie, où il est naturel que tout le monde se rencontre, tant de rues y débouchent ! et où il est plus naturel encore que deux personnages échangent leurs confidences à tue-tête, parce qu'il n'y passe personne — s'élève une des plus vieilles églises d'Avignon, Notre- Dame -la -Principale, aujourd'hui chapelle des Pénitents Blancs. Occupé à regarder le joli décor on attend sans impatience qu'un matelassier du voisinage vous apporte la clef de l'église.

Fondée par Boson, roi de Provence, Notre-Dame-la-Principale fut rebâtie au xve siècle. C'était une belle église à trois nefs, et les sculptures qui ornent encore les retombées de voûte témoignent de son ancienne élégance ; mais on l'a mutilée affreusement. Vendue à des particuliers en 1793, elle n'a été abandonnée qu'en partie aux Pénitents Blancs. Le chœur et les chapelles latérales ont été englobés dans des constructions particulières. On a bâti au-dessus de la voûte d'un des collatéraux.

Sur les murs de cet édifice dégradé, les Pénitents ont placé quelques tableaux précieux qui, presque tous, viennent de leur église primitive. C'est une des œuvres les plus parfaites et les

plus expressives de Nicolas Mignard que le Saint Simon Stock recevant le scapulaire des mains de la Vierge. Parrocel n'a rien produit qui soit d'un style aussi soutenu, d'une facture aussi serrée que Y Ascension et la Résurrection, placées de chaque côté de l'autel.

Mais la pauvre chapelle d'aujourd'hui ne ressemble guère à celle où s'assemblaient les Pénitents Blancs avant 1789. Fondée en 1527, Hippolyte de Médicis étant archevêque d'Avignon, la Confrérie avait d'abord demandé l'hospitalité aux Carmes de la Carreterie, mais elle s'était bientôt bâti un sanctuaire dans le jardin du plus célèbre et du plus riche des monastères d'Avignon, celui des Dominicains.

Kt cette chapelle passa bientôt pour une des curiosités de la ville. On y voyait une ornementation composée d'ossements et de têtes de mort, des cénotaphes formés de tibias et enguirlandés de rotules, des chapiteaux et des pilastres façonnés avec toutes les pièces du squelette humain ; une gloire flamboyait au fond de l'abside ; le maître-autel étincelait de pierres précieuses : décor de luxe et de mort qui répondait aux traditions particulières des Pénitents Blancs. C'était, en effet, une Confrérie glorieuse et aristocratique : Charles IX s'y était inscrit en passant par Avignon ; Henri III avait été reçu dans la chapelle, et, sous le sac et la cagoule, un flambeau à la main, avait suivi une des processions solennelles ; toute la noblesse du Comtat a porté la robe blanche marquée du cœur de Jésus et de la couronne d'épines. C'était aussi une Confrérie fanatique, et on s'expliquera peut-être mieux ses goûts funèbres et macabres en lisant les deux articles de ses statuts où il est dit : « Ceux qui voudront se donner la discipline pendant la procession ne devront pas le faire avant la fin de l'office sous peine d'être privés d'assister à la procession... Au retour de la procession, ceux qui se seront donné la discipline se rendront

à l'infirmerie de la Confrérie, où le recteur donnera des ordres pour les soigner et les guérir. »

Iya Révolution dévasta et le couvent des Dominicains et la chapelle des Pénitents (cette mention-là revient comme un refrain dans l'histoire de chaque monument d'Avignon). La Confrérie se reforma sous la Restauration et dut alors se contenter de l'abri que lui offrait le bâtiment abandonné de Notre-Dame-la-Pri ncipale.

De ses traditions anciennes, elle a gardé la pratique de la charité. Mais les processions sont maintenant interdites ; pour cette raison, et pour d'autres encore, il n'y a plus lieu d'appliquer les deux articles des statuts que je viens de rapporter.

L'escalier Sainte-Anne, ainsi nommé d'une petite chapelle détruite en 1672, et qui s'élevait derrière la cathédrale, conduit du rocher des Doms dans la partie orientale de la ville. Au bas des degrés passe la rue de la Banasterie où, au moyen âge, les vanniers — de là son nom — coupaient et travaillaient les broutières des saules, au bord de la Sorguette. C'est un quartier désert et silencieux, mais qui, en 1815, traversa des heures de fièvre : on l'appelait alors Yîle d'Elbe, à cause de l'ardeur de ses opinions napoléoniennes. (Dans ce temps-là les Fusteries, sur l'autre flanc du rocher, s'appelaient la Vendée.)

A droite, la rue de la Banasterie contourne les assises du Palais des Papes qui, de nulle part, n'apparaît aussi grandiose, et bientôt, entre ses maisons, surgit, fine et fleurie, la flèche de Saint-Pierre : les jolis tableaux que présente, à chaque détour, une vieille rue d'Avignon ! A gauche, ce sont les lourds bâtiments de la « maison des insensés », convertie en prison depuis plus d'un demi-siècle. Une exquise chapelle les précède, celle des Pénitents de la Miséricorde.

Sur l'étroite façade, deux colonnes corinthiennes encadrent la porte; de chaque côté une fenêtre, et à chaque angle, un pilastre. 1/ étage répète la même ordonnance ; les colonnes y sont seulement remplacées par des pilastres, et l'architecte a eu la fantaisie d'orner avec plus de luxe les chapiteaux de l'ordre inférieur, mais les ouvertures de l'étage sont décorées de clefs sculptées où sont figurées des têtes de chérubins. Sous un fronton arrondi, entre les deux fenêtres, un grand basrelief occupe toute la paroi centrale ; c'est une gloire magnifique, au milieu de laquelle deux anges présentent dans un bassin la tête de saint Jean-Baptiste. Et je sens bien que cette sèche description ne peut traduire le charme des délicates et ingénieuses élégances de l'art classique, sous un ciel éblouissant, à quelques pas des architectures nues et gigantesques du Palais des Papes.

Iye bas-relief de la façade présente l'emblème de la Confrérie. I^es Pénitents de la Miséricorde furent institués en 1586 par Pompée Catilina, colonel du Pape à Avignon, sous le titre de la Décollation , de saint Jean-Baptiste. Sur le sac noir, dont ils s'enveloppaient, un écusson brodé à la hauteur de l'épaule gauche représentait la tête du Précurseur dans un bassin. Le rôle de cette Confrérie était tout de charité. Elle devait secourir les pauvres, visiter les prisonniers, assister les condamnés à mort, ensevelir les suppliciés. Chaque année, elle distribuait des dots à dix jeunes filles pauvres. Elle reçut de Clément VIII le privilège de délivrer un criminel condamné à mort, le 29 août, jour de la Décollation de saint Jean-Baptiste, et Paul V étendit ce privilège à tous les jours de l'année.

Les Pénitents de la Miséricorde se réunirent d'abord dans la chapelle du vieil hôpital de Notre-Dame de Fenouillet. Au xviiie siècle, un de leurs recteurs, Louis-François Manne, sacrifia sa fortune pour bâtir à la même place « la maison des

insensés » et embellir la chapelle de la Confrérie. On voit ici comment, longtemps après le départ des Papes, Avignon ne cessait de s'italianiser : le fondateur des Pénitents de la Miséricorde était un officier italien né à Rieti ; plus tard, sa Confrérie fut affiliée à l'archi-confraternité de Saint- Jean décollé de la ville de Rome, appelée la Miséricorde de la nation florentine ; enfin, le généreux Avignonnais à qui Ton doit l'oratoire de la rue de la Banasterie était chevalier de l'ordre de Saint- Jean-de-Latran et membre de l'Académie des sciences de l'Institut de Bologne. Comment nous étonner si nou^ reconnaissons dans le charmant édifice quelque chose de la grâce toscane et du luxe romain ?

Iya porte s'ouvre sur un vestibule à pilastres de marbre. Deux agréables tableaux de I^evieux ornent les deux petits autels. Un très beau saint Sébastien aux chairs ambrées et aux yeux profonds, que l'on attribue à Orazio Riminaldi, surmonte la porte par où l'on passe dans le chœur des Pénitents. L,e plafond aux gracieuses voussures présente une suite de camaïeux bleus d'une touche légère et spirituelle où des personnages, costumés à l'italienne et que l'on prendrait pour des masques de comédie, accomplissent galamment les œuvres de miséricorde. La chapelle même est un vaste salon dont les murs et le plafond sont couverts de lambris dorés, encadrant des peintures. Sur ces ors, sur ces tableaux, sur les marbres de l'autel et du pavé, de petites fenêtres, arrondies en forme de médaillons, versent une lumière mesurée qui harmonise tout, et de sculptures aimables, de peintures estimables fait la plus charmante des décorations. Il règne dans cette chapelle un tel air de luxe et de joie, qu'on n'y prend pas garde à la sinistre apparition de la tête du Décollé partout peinte ou sculptée. La sacristie, avec ses simples boiseries de chêne à filet d'or et sa jolie fontaine de marbre, achève cet adorable ensemble. C'était

dans cette sacristie que Ton conservait autrefois le légendaire Crucifix d'ivoire que Guillermin avait exécuté pour Jean Manne, chirurgien à Avignon, père de Iyouis-François Manne qui fut le bienfaiteur des Pénitents ; il est maintenant conservé au musée Calvet.

I,a chapelle des Pénitents de la Miséricorde est un des joyaux d'Avignon.

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