CHAPITRE V
AVIGNON AU XVIIe ET AU XVI!!* SIÈCLE
I. Les mœurs et les fêtes. — II. L'hôpital ; le théâtre. — III. Les édifices publics et les hôtels particuliers ; la rue Calade.
En parcourant les rues à la suite de la procession des Pénitents gris, nous avons déjà vu quelques aspects et visité quelques églises dAvignon. Continuons notre promenade à travers la ville. Si les grandes voies percées au xixe et au xxe siècle ont brutalement coupé d'anciens quartiers, ceux-ci, à trois pas de rues modernes, ont gardé leur physionomie d'avant la Révolution. On peut encore y deviner, sans grand effort d'imagination, par quel charme étaient jadis séduits tous les voyageurs d'autrefois, lorsqu'ils débarquaient en Avignon.
Ce qui les enchantait, ces septentrionaux, c'était l'éclat du ciel et la blancheur des pierres, la liberté des mœurs et l'air de mascarade que tout prenait dans cette cité gothique gouvernée par un cardinal italien et peuplée des gens les plus mobiles, les plus badauds et les plus passionnés de la Provence.
Dans les dernières années du xvne siècle, Mme Dunoyer, l'auteur des Lettres historiques et galantes, la mère de cette Pimpette qui fut la maîtresse du jeune Arouet, a fait un
aimable tableau des mœurs avignonnaises : « Je ne pense pas qu'il y ait un séjour plus agréable qu'Avignon... La situation de cette ville est enchantée : le Rhône baigne ses murailles ; ce ne sont que jardins et prairies au dehors, et bâtiments magnifiques au dedans... Des couvents d'hommes et de filles embellissent encore cette charmante ville qui est sous un très beau ciel, et sous la plus douce domination du monde, puisqu'elle ne reconnaît que l'autorité du pape, exercée par un vice-légat, qui est toujours homme de condition, et fort aisé à ménager... On ne sait ici ce qu'est impôts et capitation, tout le monde y est riche et tout le monde y respire la joie. Les dames sont galantes ; les messieurs font de la dépense ; le jeu, qu'on peut appeler le plaisir universel, est poussé ici aussi loin que l'on veut. Outre les paisibles parties d'hombre, on en trouve de bassette et de lansquenet dans les maisons de condition, où toutes les après-midi la compagnie de l'un et l'autre sexe se rassemble. On voit là de très belles dames, mises d'un fort bon air ; les unes coupent au lansquenet, les autres pontent à la bassette ; et les autres se donnent des airs penchés sur des canapés, et poussent les beaux sentiments avec des cavaliers bien tournés. Outre ceux du pays, il y a ici toujours quantité d'étrangers que la curiosité attire et que l'agrément retient... Enfin, il y a ici quantité de femmes de condition ; le sang y est chaud et l'occupation la plus sérieuse dans le pays, c'est de chercher à plaire : l'amour n'y est point malfaisant, on ne connaît ni jalousie, ni désespoir ; les maris mêmes pour la plupart sont traitables là-dessus, et laissent à leurs femmes la liberté qu'ils prennent eux-mêmes. Jugez, madame, si dans un pays qu'on pourrait appeler l'île de Cythère ; où les Ris et les Jeux que la misère du temps a chassés de la France, se sont réfugiés ; où l'on fait bonne chère, où l'on boit du vin de l'Hermitage et de Cante-Perdrix, qu'on peut appeler le vin des
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dieux, puisque c'est le même qu'on envoie à Rome pour la bouche du Saint-Père ; jugez, dis-je, si dans un pays si délicieux je puis beaucoup m'ennuyer... Divertissez-vous donc de votre mieux sans moi, comme je tâche de me réjouir sans vous, en attendant que nous recommencions de nous réjouir ensemble : je voudrais bien que ce fût dans ces climats où l'on jouit d'une entière liberté, où l'on peut chanter la Maintenon et la Noailles, sans craindre la Bastille, et où je puis écrire sur ma fenêtre, pendant qu'à l'heure qu'il est vous soufriez, je gage, dans vos doigts. »
lorsqu'une cinquantaine d'années plus tard le président de Brosse, gagnant l'Italie, traverse Avignon, la ville est moins peuplée qu'elle n'était au temps de Louis XIV ; la terrible pesté de 1721 l'a réduite de 80.000 âmes à 20.000. Mais de Brosse n'en est pas moins séduit par le ciel, les mœurs et les édifices de cette « ville étrangère ». Il admire tout, avec l'enthousiasme du voyageur à sa première étape, les murailles, les rues qui sont larges et bien percées » (ce qui, en passant, nous donne une fâcheuse idée des rues de Dijon au xviiie siècle), les beaux bâtiments qui y sont communs », les femmes de condition « qui mettent beaucoup de rouge », etc.. Étant allé voir M. le vice-légat Buondelmonte, il trace ce petit croquis dont il est amusant de se souvenir aujourd'hui, dans les appartements dévastés du Palais des Papes : « C'est un homme de cinquante ans, fort poli, qui nous donna une lettre de recommandation pour son neveu à Rome... Il est vêtu singulièrement d'une espèce de veste assez longue, couvert d'un pet-en-1'air à manches tailladées dont les ouvertures sont garnies de petits boutons et boutonnières, le tout de damas noir, ce qui le fait ressembler assez bien à feu Scaramouche... Ses gardes ont des uniformes d'écarlate, galonnés d'argent sur toutes les tailles. Les Suisses sont encore plus
originaux pour l'habillement que leur maître. Tout cela marche à tout propos, même quand il reconduit une visite... »
Escorté de ses hallebardiers, qui portaient le pourpoint mi -partie rouge et jaune et la plume rouge au chapeau à la Henri IV, cet aimable Scaramouche était le souverain qu'il fallait à une ville de plaisir, de dévotion et de carnaval.
Avignon était le refuge des aventuriers qui voulaient éviter la rigueur des lois de leurs pays, des conspirateurs qui, dans quelque cour d'Europe, avaient manqué leur coup, et des riches étrangers qu'attiraient l'agrément du ciel et la facilité de la vie. Parmi ces derniers, un Anglais, Jacques Buttler, duc d'Ormond, premier ministre d'Angleterre sous les Stuarts, joua un grand rôle dans la chronique avignonnaise du xvine siècle ; il habitait au coin de la rue Doré et de la rue de l'Anguille, l'ancien palais du cardinal Ceccano qu'il avait accommodé au goût du temps, et il y dilapidait sans compter les restes d'une immense fortune ; lorsqu'il revenait dans la ville après un voyage, les consuls allaient à sa rencontre, le peuple l'acclamait, et les canons du pape tonnaient en son honneur.
La liberté dont chacun jouissait en terre pontificale, et que célébrait Mme Dunoyer, était fabuleuse ; les hérétiques, surtout les hérétiques, y trouvaient un asile sûr ; les Juifs y vivaient dans la plus grande tranquillité, sous la surveillance du viguier, à condition de s'acquitter de quelques redevances, comme de fournir les fagots de la Saint-Jean, approvisionner l'archevêque d'épices du Levant, envoyer au chapitre de Notre-Dame les langues des bœufs tués dans les boucheries juives, et tendre de tapisseries la place du Palais, le jour de la Fête-Dieu. A vrai dire, les mœurs étaient détestables, perverties par la multitude des nomades et des réfugiés, corrom-
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pues surtout par le voisinage de la foire de Beaucaire, qui, avec ses divertissements et ses tripots, ressemblait fort à nos expositions universelles. Avignon était la première escale où les marchands s'arrêtaient en remontant la vallée du Rhône, pour y dépenser les gains du trafic et du jeu.
Amusé par toutes sortes de spectacles, musiques et cortèges, le peuple vivait en liesse. Il regardait défiler sur les places les cagoules des pénitents de toutes les couleurs, les bannières des confréries d'artisans, les soldats du vice-légat, la compagnie des Arbalétriers vêtue du costume des hussards hongrois, les Chevaliers de l'arc habillés en Turcs, avec des turbans à aigrettes, des vestes chamarrées d'or, des robes écarlates bordées d'hermine, des arcs dorés, et traînant derrière eux un chameau pour porter leurs bagages. A chaque fête, les maisons se paraient d'un décor nouveau et les façades disparaissaient sous d'admirables tentures. Et, le soir, de longues farandoles se déroulaient dans les rues tortueuses. Tèms de benedicioun e qu'es de regreta, ounte li gènt se gatihavon fer rire, dit Roumanille dans son joli conte de Moussu Combescuro.
Et c'était ce même peuple qui allait bientôt former la horde de Jourdan Coupe-Tête.
Ce fut dans la seconde moitié du xvne, et surtout pendant le xvrne siècle, que des constructions modernes remplacèrent celles du moyen âge : elles sont charmantes. Personne ne regrettera cependant qu'Avignon n'ait pas eu le temps de se rebâtir de fond en comble ; nous y aurions trop perdu. Les hasards de l'histoire ont bien fait les choses, ils ont permis, pour le divertissement de nos yeux, un pittoresque mélange
de styles et d'architectures. Nous avons déjà énuméré les édifices bâtis par les ordres religieux.
Iva bienfaisance fut un des traits du caractère avignonnais. I^es confréries de charité étaient, nous l'avons dit, fort nombreuses ; et nombreux aussi les établissements hospitaliers que l'on nommait des aumônes. En 1747, on réédifia d'après des dessins laissés, dit-on, par Pierre Mignard, l'Hôtel-Dieu que Bernard de Rascas avait fondé en 1353. L,a façade de ce magnifique édifice donne sur des terrasses ombragées, au milieu de grands jardins. Un escalier grandiose partage l'intérieur du bâtiment.
Une petite chapelle attenante à l'hôpital fut construite pour la Confrérie des Trinitaires, c'est un des plus jolis bibelots d'architecture I,ouis XV que possède Avignon.
Pénétrons dans Avignon, par la porte ou plutôt par la brèche qui, maintenant, remplace la porte de l'Oulle. Voici une petite place qui fut jadis une des plus animées de la ville dans le temps que voyageurs et marchandises débarquaient au port du Rhône : elle était alors entourée d'hôtelleries dont la plus célèbre portait l'enseigne du Palais Royal. C'est maintenant un lieu paisible dont le silence n'est troublé que par le roulement du petit omnibus de Villeneuve et le frémissement du grand platane de l'hôtel d'Europe qui secoue éperdument ses hautes frondaisons, quand le mistral débouche de la porte de l'Oulle. Au fond de cette place, s'élève une gentille façade décorée de grands pilastres, portant balustres et vases, et montrant une tête d'4pollon qui envoie ses rayons aux trois angles du fronton. I,es abominables pancartes d'un marchand d'autos, plaquées sur cette aimable architecture, n'en peuvent effacer toute l'élégance. C'est la façade du
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théâtre qu'en 1732, des seigneurs pleins de goût firent bâtir à leurs frais pour l'ornement de la ville et le divertissement des citoyens.
Nous en avons dit assez des mœurs avignonnaises pour qu'on devine combien les gens de ce pays devaient aimer le théâtre. Ils l'aimaient si fort qu'au xvie siècle le pape Clément VII dut publier un bref contre la licence des spectacles et soumettre toutes les comédies et toutes les tragédies à la censure du viguier. Les représentations avaient lieu d'abord sur des « eschafauds », dressés en plein air ou dans les collèges : un certain ballet des Entretiens de la fontaine de Vaucluse fut ainsi dansé dans le collège du Roure. Les Jésuites faisaient jouer des tragédies par leurs élèves. Des personnes de qualité chantaient l'opéra dans leur maison.
Les comédiens de profession devaient se contenter de deux jeux de paume, situés, l'un sur l'emplacement où fut construit le théâtre du xvme siècle, à la porte de l'Oulle, l'autre rue de la Victoire (c'est une rue étroite qui longe le mur du musée Calvet entre la rue Bouquerie et la rue Joseph- Vernet). Le premier avait été bâti en 1596 par Pompée Catilina, colonel d'infanterie du pape, le même qui a fondé les Pénitents de la Miséricorde. De ce militaire nous savons seulement ce que nous apprend l'épitaphe gravée sur sa tombe dans l'église de Saint- Agricol, à savoir qu'il se battit pour la République de Venise et pour le roi de France, et servit le pape pendant quarantecinq années. Le second jeu de paume appartenait à Pierre Avril, le beau-père du peintre Nicolas Mignard ; il passa à Pierre Mignard, puis à la veuve de celui-ci, et s'effondra en 1732 . Molière, se rendant avec sa troupe aux États du Languedoc, avait joué dans cette salle au mois d'octobre de l'année 1655, et il n'est pas téméraire de placer ici ses premières relations avec Nicolas Mignard qui habitait dans une dépendance du
jeu de paume. (Les moliéristes ne manqueront pas de recueillir ce détail que M. Duhamel, archiviste du département de Vaucluse, vient d'ajouter à la biographie de Molière.)
En 1732, les amateurs de théâtre se trouvaient fort empêchés de satisfaire leur goût. Iye jeu de paume de la veuve Mignard était par terre, celui de Pompée Catilina tombait de vétusté. Ce fut alors que la noblesse du Comtat et d'Avignon, avec l'autorisation du vice-légat Buondelmonte (le Scaramouche du président de Brosse), forma une société par actions pour acheter le jeu de paume de la porte de l'Oulle, le démolir et construire une véritable salle de spectacle. L'architecte Laisné fit les dessins et dirigea les travaux.
On sculpta sur la façade une tête d'Apollon et, entre les pilastres, deux trophées formés l'un des emblèmes de l'opéra, l'autre de ceux de la comédie. Ces dernières sculptures ont disparu, quand des fenêtres ont été percées à la place, pour éclairer les logements que l'on a établis dans le théâtre désaffecté.
Sur le devant des loges, 6n peignit ici des trophées de musique rehaussés d'or, et là des camaïeux bleus. Le dedans était en cramoisi « feignant une étoffe de damas ». Le plafond représentait un ciel avec des nuages. La salle était « la plus jolie de France », disait le duc d'Ormond, dont le nom, naturellement, figurait parmi ceux des actionnaires du théâtre.
Avignon était hors du royaume. On n'y trouve donc nulle trace d'une de ces vastes compositions monumentales comme celles qu'exécutèrent ou, plus souvent, ébauchèrent, les intendants du xvine siècle dans toutes les grandes villes de France.
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Dans une seule rue, la rue du Vieux-Sextier, on tenta d'imposer aux bâtiments une ordonnance commune et d'élever des architectures symétriques. La ville venait de démolir la boucherie municipale bâtie près de l'Hôtel de Ville par Pierre Mignard, et, pour reconstruire cet établissement, elle avait acheté un vaste hôtel naguère habité par Jacques Stuart, pendant ses séjours en Avignon. L'architecte Franque édifia, des deux côtés de la rue, une suite de belles façades que décorent des masques et des têtes de bœufs entourées d'instruments de boucherie, sculptures vigoureuses et pittoresques dont on ignore l'auteur. El c'est là un des coins les plus charmants et les plus italiens d'Avignon, lorsque, à l'heure du marché, par une chaude matinée d'été, la foule grouille et jacasse à l'ombre des grandes toiles tendues au travers de la rue.
On bâtit alors peu d'édifices publics : la ville n'est pas très riche, et Rome est avare. Mais de toutes parts s'élèvent de magnifiques hôtels et de jolies maisons. Quelques-unes de ces constructions ont été démolies ou altérées depuis une cinquantaine d'années. La plupart, si elles ont perdu les peintures, les boiseries et les stucs de leurs appartements, montrent toujours aux passants de ravissantes façades. Nous ne pouvons les énumérer toutes. Citons seulement celles qui attirent particulièrement l'attention du promeneur.
L'hôtel de Crochans servit de palais épiscopal jusqu'à la loi sur la séparation des Églises et de l'État ; c'est une belle maison d'une architecture sobre et harmonieuse ; elle renferme de beaux salons, mais a gardé quelques restes seulement de son décor ancien. — L'hôtel de Baroncelli-Javon : sa porte du xve siècle, au-dessus de laquelle des branches de chêne entrelacées forment un véritable espaliej de sculpture, est célèbre ; à l'intérieur, un beau salon a conservé d'originales
boiseries rouges et or encadrant des peintures de Parrocel. — I/hôtel Galléan des Issarts (entre la rue Bertrand et la rue du Four) offre de superbes terrasses ornées de vases et de balustrades. — La délicieuse maison de la rue Galante, construite, vers 1760, pour le peintre Jean-François Palasse : un buste de femme encadré d'une couronne, des palmes et des vases surmontent la porte ; des masques charmants rient au-dessus des fenêtres du premier étage ; au second, ce sont des frises sculptées ; au troisième, des frontons aigus alternent avec des frontons cintrés, et quatre petites fenêtres s'ouvrent encore dans l'attique ; l'ordonnance est exquise, la sculpture délicate et, du haut en bas de la façade, les vieilles pierres rougeoient, comme si elles avaient été léchées par la flamme d'un incendie. — I,e célèbre hôtel Crillon (rue de la Masse), construit au commencement du xvne siècle, et où les ducs de Crillon résidèrent jusqu'en 1792 : l'architecture d'une beauté toute florentine a été chargée de sculptures à l'excès ; masques, médaillons, coquilles, guirlandes, bas-reliefs allégoriques, tous les ornements de la dernière Renaissance y sont accumulés : la cour forme un agréable patio ; une cheminée monumentale, décorée de gracieuses figures dont le style rappelle avec moins de lourdeur celui des dehors de l'hôtel, se trouvait autrefois dans la salle des Gardes, elle a été transportée au musée. — I/hôtel de Montréal (8 et 10, rue de la Masse), construit en 1637 par François de la Valfenière : Mignard avait peint dans ses appartements l'histoire de Théagène et Châtia ces peintures ont disparu ; reste l'édifice d'un style très noble et très pur. — I/hôtel d'Albert (rue des Trois-Faucons) : un très bel escalier et, au-dessus de la porte, un adorable masque de femme. — I/hôtel de Caumont (rue Violette) avec un avant-corps du dessin le plus délicat.
Enfin, veut-on saisir la nuance particulière du goût avignon-
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nais, voir comment l'architecture provençale a conservé ici des qualités de mesure et de goût qu'elle n'a pas toujours gardées ailleurs, comment, sans rien perdre de son pittoresque elle y est restée moins tréâtrale, moins ronflante, il faut suivre dans toute sa longueur la rue Joseph- Vernet, l'ancienne rue Calade : #n la nommait ainsi parce qu'elle fut une des premières rues pavées (il faut entendre ici par pavés, ces cailloux qui forment encore aujourd'hui la chaussée d'un grand nombre de rues d'Avignon) ; ce pavage fut l'œuvre du vice-légat Charles Comti, en 1604.
Dès le xviie siècle, la Calade passait pour l'une des plus belles rues d'Avignon, et ce fut là que se construisirent les plus riches demeures jusqu'à la Révolution. Ce sont, si l'on vient du quartier des Fusteries, l'hôtel de Suarez d'Aulan, voisin de l'Oratoire, reconstruit en 1784 ; de l'autre côté de la rue, l'hôtel de Raousset Boulbon et l'hôtel de l'Épine ; plus loin le magnifique hôtel de Villeneuve, où est logé le musée Calvet ; en face de l'hôtel de Villeneuve, l'hôtel des Taillades sobrement orné de trophées sculptés, etc..
Près de ces grands hôtels de la noblesse, une toute petite maison simple et étroite, un modeste logis I^ouis XVI, présente une façade dont tout le décor se compose de palmes sculptées au-dessus des fenêtres. Mais cette façade est si gentiment dessinée, la dimension des ouvertures est si exactement calculée, la pierre est si délicatement nuancée d'ambre et de rose qu'on éprouve une inexprimable jouissance à contempler les lignes et la couleur de la maisonnette. Elle forme l'angle de la rue de la Petite-Lanterne. Autour de la niche, où il y eut jadis une statue de la Vierge, on a sculpté de petits nuages de fumée sortant de deux brûle-parfums ; le dais est surmonté de deux têtes de chérubins. Or, des sauvages ont choisi cette partie de la muraille pour y planter le support d'un bec de gaz, et ils
ont mutilé les sculptures du cadre l. Elle est ainsi deux fois symbolique, la petite maison de la Calade : elle montre la grâce raffinée du vieil Avignon et, en même temps, la cruelle indifférence avec laquelle les Avignonnais ont trop souvent traité le précieux héritage de leurs ancêtres.
1 Le support a été déplacé, mais la trace des mutilations n'a point disparu.