‹ Avignon et le Comtat-VenaissinChapitre 6 sur 12 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

I. Le vandalisme révolutionnaire. — II. Le musée Calvet. III. Les embellissements d'Avignon.

B. Calvet écrivait en 1797 : « Nous voyons les portes de la ville démolies, les créneaux de ses murailles abattus, le Palais des Papes saccagé, les églises détruites, toutes les cloches sans exception mises en pièces et enlevées, plusieurs couvents d'hommes et de filles rasés, les autres dévastés, les tombes ouvertes, les corps des personnages les plus respectables, des papes, des cardinaux, des évêques profanés ; les arbres mêmes de nos promenades portent l'empreinte de cette férocité... • Calvet ne voulait pas que ces désordres fussent « imputés à la fureur momentanée d'une populace frénétique... C'est avec réflexion et sang-froid qu'on a attaqué nos monuments d'architecture et de sculpture. Des maçons étaient payés à la journée pour anéantir les ouvrages de l'art ». Il rendait donc responsables de ces attentats des « chefs de parti électrisés par les idées de liberté, fiers surtout de la faveur du peuple ». Il disait encore : « Passons aux statues : c'est surtout contre ce genre de monuments que la plus impie scélératesse a déployé sa rage. Il y avait dans toutes les églises d'Avignon des statues

de la sainte Vierge et des saints, en argent, en bois et en pierre. Les portes des églises et des couvents en étaient presque toutes ornées ; on en voyait même un grand nombre à l'extérieur des maisons ; elles ont toutes été brisées... »Et il contait comment avaient été volées et brocantées les pierreries des calices et des ciboires, toutes les orfèvreries d'or et d'argent. {Lettre et mémoire à M. X... sur la dévastation que la ville d'Avignon a essuyée en 1794, principalement dans ce qui concerne les lettres et les arts. Manuscrit de la Bibliothèque d'Avignon cité par M. Labande.)

Ce bref tableau suffit pour montrer quelle a été l'œuvre de la Révolution dans Avignon. Les Avignonnais donnèrent à la France une ville admirable, et, de leurs propres mains, ils la souillèrent, et la dépouillèrent de ses trésors. A vrai dire, ces trésors ne furent point perdus pour tout le monde. De précieux débris s'entassèrent dans les boutiques des revendeurs. Avignon devint un des grands marchés de la brocante artistique. Ht le côté plaisant de l'aventure, c'est que, les marchandises depuis longtemps épuisées, le marché est resté ouvert, mieux approvisionné que jamais. Les descendants de ces artisans qui, au xvme siècle, exécutaient avec tant de goût le décor et le mobilier des églises, des chapelles, des demeures privées, ont perdu le génie inventif de leurs aïeux, mais ils en ont gardé l'adresse et, comme l'on dit, le tour de main, grâce à quoi le commerce des « antiquités » n'est pas près de chômer en Avignon.

Monument par monument, nous avons brièvement conté les dégâts du vandalisme révolutionnaire trop souvent aggravés par le vandalisme du xixe siècle, il est inutile d'y insister. D'ailleurs, sous le nom de « Société des amis du Palais des Papes », il s'est formé, depuis quelques années, une association qui doit veiller non seulement sur le Palais, mais encore

sur tous les autres monuments de la ville. Bile saura, espérons-le, empêcher de nouveaux malheurs.

Voyons les modernes beautés que nous offre la ville d'av> j ourd'hui en échange de ce qui fut détruit par la barbarie des hommes.

Depuis qu'Avignon a été réuni à la France, deux belles œuvres sont à sa gloire : la création du jardin du rocher des Doms et celle du musée. Dans le premier chapitre de cette notice, nous avons indiqué comment et par qui fut exécuté Ti nccmparable jardin. Quant au musée, par l'élégante beauté de l'édifice où il est établi, comme par la richesse de ses collections, c'est un des premiers de France.

Esprit-Claude- François Calvet, toulousain d'origine, mourut en 1810 à Avignon, où il avait passé toute sa vie. Il était médecin de son état, mais sa curiosité encyclopédique avait touché à toutes les sci ences et à tous les arts. Il aimait tendrement les vieilles pierres et les vieux livres. Il avait reçu des leçons de peinture de Manglard, le maître de Joseph Vernet. Il mettait la même passion à étudier les statues, les camées, les mosaïques, les faïences, les volcans, les fossiles et la théologie. Un voyageur ne pouvait traverser Avignon sans visiter son cabinet et sa bibliothèque. Son érudition était immense, son goût sûr, et l'on estimait la rude franchise de ses propos. Son buste sculpté par Péru et qui accueille le visiteur au seuil du musée montre un beau visage rayonnant d'intelligence et d'enthousiasme.

Il légua aux Avignonnais sa bibliothèque et ses collections de tableaux, médailles, monnaies, bronzes, pierres précieuses, inscriptions, statues et débris antiques. Il stipula que ces livres et ces objets d'art ne seraient jamais confondus avec

la bibliothèque ou le musée de la ville d'Avignon, créa une commission chargée d'administrer ses collections et consacra une partie de sa fortune à doter l'établissement qu'il avait fondé. Un décret-loi de Napoléon sanctionna les dispositions de ce testament.

En 1820, le « muséum d'Avignon » fut, par une véritable donation, englobé dans le musée Calvet. Ce « muséum » était tout ce qui restait des collections formées, en exécution des décrets de la Convention, avec les richesses confisquées, soit dans les couvents, soit chez les émigrés. I,es commissions du district avaient entassé dans divers locaux ce que les pillards avaient négligé de voler ou de détruire. Ces collections contenaient des livres précieux et quelques statues. Quant aux tableaux, on en avait à l'origine recueilli plus de huit cents ; mais, à trois reprises, le Domaine avait vendu ceux qu'il jugeait indignes d'être conservés ; puis, en 1816, on avait rendu aux églises d'Avignon les toiles dont la Révolution les avait dépouillées. Bref, un très petit nombre d' œuvres parvint au musée de peinture.

De l'ancien couvent des Bénédictins de Saint-Martial, où ils étaient exposés à l'humidité, la bibliothèque, les tableaux et les antiques furent, en 1835, transférés rue Calade, dans l'hôtel de Villeneuve-Martignan que venaient d'acquérir les administrateurs de la fondation Calvet.

« Je me suis fait conduire au musée, écrit Stendhal. l>s tableaux sont placés d'une manière charmante, dans de grandes salles qui donnent sur un jardin solitaire lequel a de grands arbres. Il règne en ce lieu une tranquillité profonde qui m'a rappelé les belles églises de l'Italie : l'âme, déjà à demi séparée des vains intérêts du monde, est disposée à sentir la beauté sublime. » Qui a pu pénétrer dans le vieil hôtel de Villeneuve saus éprouver une semblable impression ?

Iya mélancolique noblesse de la cour fermée que décorent des sculptures, touchantes épaves de la ruine de tant de vieux monuments, la parfaite ordonnance du grand vestibule peuplé de statues antiques, le calme du jardin où huit grands platanes disposés en rond-point élèvent une haute coupole de verdure, le singulier contraste que font avec la magni tique élégance des architectures la paix claustrale de cet asile silencieux, tout chasse ici de notre pensée l'image d'un musée, d'un morne et fastidieux musée. Dès l'entrée, nous savons que ce jardin nous offrira la fraîcheur de ses ombrages, lorsque nous nous sentirons envahis par la tristesse d'avoir rencontré trop de statues mutilées ou par l'ennui d'avoir vu trop de peinture. Puis, par une accablante après-midi d'été, il est si agréable de s'asseoir sous des platanes, au milieu d'un jardin assez inculte (cela n'est point un reproche à l'adresse des administrateurs du musée Calvet, au contraire !), de contempler les longues files de balustres qui découpent leurs renflements symétriques sur l'azur et de rêver — tant est enivrant ici le parfum d'Italie ! — que S. B. Pascal Aquaviva, référendaire de l'une et l'autre signature de Sa Sainteté, gouverne encore Avignon, et va, tout à l'heure, honorer de sa présence et égayer de sa pourpre la belle maison de M. de Villeneuve. I^e joli jardin ! Tout y est délicieux, les massifs de verdure, les vieux murs, le buste de Calvet par Péru, le gentil salon de lecture pour les jours de mistral, tout, jusqu'au cippe saugrenu consacré par un Anglais à la mémoire de Laure.

I^a bibliothèque occupe les pièces du rez-de-chaussée qui donnent sur le jardin ; quelques-unes de ces chambres ont conservé leur décor du xvuie siècle, et l'on regrette un peu de les voir encombrées par des casiers de livres. Cette bibliothèque comprend 130.000 volumes, 900 incunables et 3.600 manuscrits, dont plusieurs sont ornés de miniatures. Parmi les plus

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précieux, il faut citer un livre d'heures de Pierre de Luxembourg, un psautier du maréchal de Boucicaut, et le missel de l'antipape Clément VII. Le médaillier renferme plus de 2 5.000 pièces, au nombre desquelles toutes les monnaies pontificales frappées dans le Comtat Venaissin.

D'innombrables curiosités archéologiques remplissent les vitrines du musée : bronzes, poteries, bijoux et verres antiques, émaux, ivoires et orfèvreries du moyen âge. On peut remarquer, parmi les premiers, une statuette d'Apollon en bronze, une enseigne militaire, un buste de Jupiter en calcédoine et, parmi les seconds, une crosse représentant le couronnement de la Vierge, et qui appartint à l'abbaye de Sénanque *.

Les fouilles de Vaison avaient déjà enrichi le cabinet de Calvet d'une grande quantité d'antiquités romaines : inscriptions, bas-reliefs, statues, fragments d'architecture. D'autres objets trouvés, soit à Vaison, soit dans le reste de la Provence, ont encore augmenté ces collections. Mais l'art gallo-romain s'accommode mal du « jour de musée n. Pour lui conférer une sorte de beauté, il faut la lumière du ciel et le pittoresque de la ruine.

Des antiques du musée Calvet, le plus précieux est sans doute une stèle grecque représentant un enfant qui tient un canard dans ses bras. Ce chef-d'œuvre faisait partie de la collection Nani qui fut achetée à Venise, en 1841, et qui compte encore quelques œuvres intéressantes, mais d'une beauté moins éclatante.

C'est aussi une gracieuse statue que cette Vénus découverte, il y a trois ans, par un paysan de Pourrières (Var) qui la mit au jour en remuant la terre de son champ. Bile est décapitée et son bras droit a disparu. Bile n'est peut-être pas d'un style

1 Un Avignonnais, M. Noël Biret, a récemment légué au musée Calvet une précieuse collection de ferronnerie.

très pur. Mais elle séduit par la délicieuse souplesse du torse et par la nuance doucement rosée du marbre.

Quel affreux spectacle présente la salle du musée consacrée aux sculptures du moyen âge et de la Renaissance ! C'est un véritable charnier de pierres et de marbres où la pitié des archéologues a recueilli et rangé quelques rares fragments épargnés par la sauvagerie des vandales. Voici tout ce qui reste des chefs-d'œuvre qui, il y a cent vingt ans, faisaient encore d'Avignon une des plus belles villes du monde : des colonnettes rompues, des chapiteaux cassés, des statues affreu sèment dégradées ! Ces petites statuettes de saints et d'apôtres ont été arrachées des niches de quelques tombeaux, on ne sait lesquels. Ces images mutilées appartenaient à de magnifiques monuments élevés dans les grands monastères d'autrefois. Ces consoles et ces clefs sculptées ornèrent des nefs élégantes que l'on a jetées par terre. Ici les épaves des Bénédictins, là celles des Célestins, plus loin celles du cloître de la cathédrale. Kt ce qui redouble notre tristesse, c'est que les ruines dont nous voyons ici les derniers débris n'ont pas été toutes causées par la folie révolutionnaire : il y en a de plus récentes.

Nous avons déjà énuméré tous ces fragments de sculpture en décrivant les édifices ruinés ou démolis d'où ils ont été arrachés. Parmi eux se trouve un charmant mausolée de marbre où, entre des pilastres délicatement ornés, s'ouvrent trois niches abritant de fines statuettes : la Tempérance, la Force et la Justice. C'est le tombeau de Chabannes, seigneur de la Palice. Ce;te œuvre charma'ite a été enlevée de la chapelle de la Palice, et il est agréable de découvrir au moins une sculpture qui ne raconte pas l'abominable histoire des ruines d'Avignon.

Au milieu de la salle se dresse la jolie Vierge du xve siècle qui, comme nous l'avons conté, occupait une niche, sur la

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façade d'une maison, place des Corps-Saints, tout près de la porte de l'ancien couvent des Célestins. Elle est à peu près intacte, la belle statue qu'un inconnu a sauvée. Elle domine tous les débris entassés autour d'elle, et son regard semble exprimer une grande pitié pour la sottise et la méchanceté des hommes. Notre-Dame des Archéologues, priez pour les vandales !

La galerie de peinture contient quelques bons tableaux hollandais (entre autres le Feu et les Quatre éléments de Breughel) et italiens (une Sainte Famille d'Innocenzio da Imola. Jésus chez Simon le Pharisien d'A. Turchi, et quelques primitifs bien endommagés), mais elle est riche surtout en œuvre? de l'école française.

Ici sont réunies quelques-unes de ces peintures du XVe siècle qui, attribuées autrefois soit à des Flamands, soit à des Italiens, ont été, il y a quelques années, restituées à des artistes français, grâce aux documents découverts par M. l'abbé Requin : La Fontaine de sang, avec les deux figures de sainte Madeleine et de sainte Marie l'Égyptienne ; le délicat portrait du bienheureux Pierre de Luxembourg en extase devant les blessures du Christ ; l'admirable Saint Sif frein, panneau qui, après avoir servi de couvercle à un coffre dans une église de village, fut déposé au séminaire, d'où on l'a transporté au Musée, œuvre du plus beau style, et que Ton a attribuée sans invraisemblance à Nicolas Froment d'Uzès, tant elle présente d'analogies dans le coloris et dans les draperies avec le Buisson ardent de la cathédrale d'Aix ; Y Enfant Jésus adoré par un chevalier et un évêque, tableau singulier où la Vierge a quelque chose d'une madone lombarde, où le chevalier fait penser à Fouquet, l'évêque à Nicolas Froment, et où l'aspect général de la composition est si flamand qu'on a prononcé le nom de Gérard de Harlem ; un volet à deux faces, représentant, d'un

côté, l'Annonciation, et, de l'autre, un élégant et juvénile saint Michel, qui conseive encore le caractère des précédents primitifs, bien qu'il date probablement des premières années du XVIe siècle.

Je citerai encore parmi les toiles les plus précieuses : deux beaux portraits par Lenain, celui du jeune Pérussis et celui de la marquise de Forbin, visage pensif et décharné de vieille religieuse ; des esquisses mythologiques de Sébastien Bourdon où se mêlent de la plus charmante façon des réminiscences de Poussin et de Jordaens ; le portrait du même artiste par luimême ; une grande et somptueuse composition de Nicolas Mignard, qui représente le vice-légat Frédéric Sforza mettant Avignon sous la protection du bienheureux Pierre de Luxembourg : une Halte de légionnaires par Joseph Parrocel ; deux excellents portraits de Largillière, ou du moins attribués à Largillière ; trois adorables portraits de Grimoux qui sont hélas ! endommagés ; la merveilleuse ébauche de la Mort de Bar a de David ; deux fines esquisses de Subleyras ; le portrait du médecin La Sone par Duplessis ; des marines de Joseph Vernet ; le Corso de Rome par Cari Vernet ; deux exemplaires du Mazeppa d'Horace Vernet ; un paysage de la première manière de Corot ; une suite de vues d'Avignon par Chantron, Dagnan, Imer et Huet (celle de Huet, que celui-ci peignit en 1841, est enveloppée d'une jolie brume d'or. « Je risque, écrivait l'artiste à un de ses amis, le soleil couchant qui m'offre un bel effet et beaucoup d'ombres légères ») ; le portrait que fit de lui-même au pastel J.-J. Balechou, le graveur favori de J. Vernet, artiste puissant et habile, que son dernier biographe, M. Belleudy, a lavé du reproche d'avoir été pour improbité condamné à l'exil et chassé de l'Académie de peinture.

Parmi les œuvres contemporaines, des Rondel, des Vayson et un Carrière. Il faut signaler aussi deux admirables dessins :

un portrait par Van Dyck et une composition de Mantegna . Dans la salle voisine de la galerie de peinture, une armoire vitrée renferme de délicieuses maquettes des Bernus, des Péru et de leurs émules, figurines qui révèlent toute la grâce et toute l'originalité de ces charmants statuaires.

Au fond du jardin, un bâtiment neuf contient les collections d'histoire naturelle et la « salle des illustrations vauclusiennes ». 0.i a réuni dans cette dernière pièce les images peintes ou sculptées de tous les personnages célèbres du département de Vaucluse. I^a pensée est pieuse ; les images sont souvent imparfaites. Il faut cependant mettre à part le portrait de Parrocel par lui-même, le portrait de Calvet par Deveria, et celui de Péru par Duplessis ; ce dernier est un chef-d'œuvre.

Quant aux collections d'histoire naturelle, qui ont été données au Musée par le naturaliste Requien, on n'en voit plus ici qu'une faible partie ; le reste a été jeté dans le Rhône. Biles étaient installées dans une dépendance de l'ancien monas tère de Saint-Martial. Il y a quelques années la municipalité d'Avignon décida de mettre le bureau principal de la poste dans les bâtiments occupés par le musée Requien, et s'engagea à bâtir de nouvelles salles dans le jardin de l'hôtel de Villeneuve. A la date fixée, l'État réclama l'hôtel des postes qu'on lui avait promis. Comme les constructions destinées au Musée n'étaient même pas commencées, le maire, M. Pourquery de Boisserin, réquisitionna des charrettes, et fit emballer pêlemêle toutes les pièces dans des caisses, qui vinrent échouer à la mairie et à la caserne des pompiers. Enfin, pour en finir plus vite, on déchargea dans le Rhône des tombereaux de minéraux et de fossiles.

I! est inutile de longtemps insister sur les « embellissements » d'Avignon au xixe siècle ; nous avons déjà plus d'une fois constaté, chemin faisant, que ces prétendus « embellissements )) avaient eu pour effet de gâter les plus charmants aspects et les plus précieux monuments de la vieille cité.

On a coupé la ville en deux par une rue longue, large et rectiligne que l'on nomme la rue de la République : le mistral et la poussière y sévissent atrocement ; cette voie a du moins l'avantage d'établir une communication directe entre la gare et la place de l'Horloge, centre de la ville. Les travaux que l'on a entrepris, en ces dernier es^ années, aux abords de la place Pie, n'ont même pas l'excuse de l'utilité : on a saccagé un ancien quartier, et l'on a détruit des rues tortueuses, abritées du mistral et du soleil, pour créer des tronçons d'avenues qui ne conduisent nulle part et des places biscornues, désertes et mornes, véritables terrains vagues.

Quant aux édifices publics, un seul fait honneur à la ville moderne : le théâtre. La petite salle de spectacle du xvme siècle sembla un jour trop étroite, et, aprè- la Révolution, un théâtre neuf fut bâti sur la place de l'Horloge à côté de l'Hôtel de Ville ; il brûla sous le règne de Louis-Philippe . On le reconstruisit au même endroit, de 1845 à 1848, sur les plans de Feuchères et sous la direction de Charpentier. La façade est d'un dessin sûr et élégant, la décoration sculpturale sans lourdeur ni trivialité. On a repris souvent, mais avec moins de bonheur, l'idée de la grande arcade qui occupe tout le premier étage et abrite la loggia du foyer. Les aménagements intérieurs sont agréables et commodes. Le devant de l'édifice est orné des statues monumentales de Molière et de Corneille par les frères

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Brian. C'est ainsi que les poètes classiques gardent la porte des théâtres où leurs œuvres ne sont jamais représentées.

On a mis des statues, beaucoup de statues, sur les places et dans les jardins d'Avignon : c'est, on le sait, la manière dont les municipalités de France ont coutume de manifester leur sollicitude pour les beaux-arts. Presque tous ces monuments, ici comme ailleurs, sont d'une insigne laideur, et, lorsque, par hasard, ils n'étaient pas dépourvus de tout mérite, on s'est empressé de leur donner l'emplacement qui leur convenait le moins. A les voir, on ne peut réprimer un mouvement de pitié en songeant que les personnages ainsi glorifiés ne méritaient point cet affront posthume. I,e plus considérable et le plus déplorable de ces monuments est celui qu'on a édifié sur la place de l'Horloge, en 1891, pour célébrer le centenaire de la réunion du Comtat Venaissin à la France. Sur un gigantesque fût de colonne se dresse une République de bronze, et, autour du piédestal, s'agitent et gesticulent des groupes allégoriques. C'est un chef-d'œuvre d'emphase et de mauvais goût.

Quel dommage que l'on ait posé ce tas de sculptures sur la place de l'Horloge ! Car ce « forum d'Avignon s n'est pas sans agrément. Vers le couchant, la place est fermée par la jolie façade du théâtre et par la façade décente de l'Hôtel de Ville. Son grand terre-plein ombragé de platanes forme un vaste promenoir. Iye soir, on y voit arriver tous les badauds d'Avignon : les uns font les cent pas en échangeant des paroles sonores ; les autres s'arrêtent au bord du trottoir, rivés au sol, comme des Romains sur la place Colonna. Chaque jour, ils se dévisagent et se saluent avec l'air de ne pas s'être rencontrés depuis six mois. Quand ils sont las de piétiner ou de stationner, ils vont s'asseoir devant les cafés et contempler les images projetées sur les écrans des cinématographes. Écoutez-les, l'éclat de leur verbe vous permet de le faire sans indiscrétion :

vous serez charmés de surprendre des gentillesses de langage, des façons de parler narquoises et subtiles, un tour de causerie vif, élégant et rapide, les dernières étincelles de ce vieil esprit provençal qui pétille dans les contes d'un Roumanille. Hélas ! l'amusement est bref. Bientôt arriveront à vos oreilles les propos écœurants d'une vulgaire conversation politique. Et des camelots glapissent aux quatre coins de la place pour annoncer les journaux.

Pour échapper à ce fracas trop marseillais, il suffit de gagner les avenues, les admirables avenues, qui conduisent aux terrasses du Rocher des Doms. I^e soir, c'est un lieu solitaire et sublime. I>s désolantes sculptures et les puérilités du petit jardin anglais deviennent presque invisibles. Au bout des allées obscures, entre les sombres massifs, apparaissent les clartés nocturnes de l'immense horizon.

I^a lune se lève du fond du bosquet, elle monte au-dessus du chevet de Notre-Dame-des-Doms. Ses rayons glissent sur la cime des pins qui, vers le nord, escaladent le rocher, ployés, tordus, en déroute, comme s'ils sentaient toujours derrière eux l'implacable poursuite du mistral. En même temps, la vallée tout entière s'éclaire. Sur le cours du Rhône passent des reflets d'acier. Une lueur pâle s'étend sur les saules et les champs de la Barthelasse. I^es collines du L,anguedoc ondulent dans le ciel transparent. Sur l'ombre des coteaux, les maisons de Villeneuve et les murs du fort Saint-André se détachent presque livides, pareils au fantôme d'une cité morte. Vers le septentrion, ^a plaine fuit à l'infini sous une brume d'argent jusqu'aux montagnes à peine devinées... Des bruits confus montent de la ville et de la campagne, couverts par le coassement des grenouilles et le grondement du fleuve aux piles du pont brisé.

Il faut s'arracher à l'émotion de ce spectacle merveilleux et

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redescendre vers la ville. Alors on se retrouve devant le Palais des Papes : la niasse de la forteresse est plongée dans l'obscu rite, mais ses lignes se dessinent durement sur le ciel clair, ejt la lune baigne le sommet des tours. C'est dans le mystère de la nuit que cet amas de pierres prend sa beauté la plus expressive , et que le monument énorme et surhumain raconte aux passants avec le plus de force les gloires et les tragédies dont est tissée son histoire ; les conclaves et les conciles, le supplice de Geraudi convaincu d'avoir voulu envoûter Jean XXII, le procès de Rienzi, les guerres du Grand Schisme, les tortures de Parpaille, l'arrestation de I^ascaris, les massacres de la Glacière.

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