CHAPITRE VII
PROMENADE A VIIJyENEUVE-IvES-AVIGNON
Villeneuve est en Languedoc, et n'a jamais appartenu au Saint-Siège ; il ne devrait donc pas en être question dans cette notice, s'il ne fallait consulter que la géographie. Mais par son histoire, par le style de ses monuments, par la beauté qu'il ajoute à l'admirable paysage des bords du Rhône, il est inséparable d'Avignon. Qui n'a point vu Avignon des tours du fort de Saint-André, ignore un des tableaux les plus grandioses que puisse présenter la ville des papes.
Gagnons l'autre rive du fleuve, par le pont suspendu jeté en face de la porte de l'Oulle, par la chaussée qui a réuni l'île de Piot à la Barl hélasse, enfin par un nouveau pont de pierre qui joint les îles à la rive droite. Ce pont est, naturellement, un pont de « style », un pont fortifié ; chaque pile est surmontée d'une couronne de mâchicoulis. Ainsi l'ont décidé des ingénieurs à la fois prudents et artistes : prudents, car qui sait si, un jour, des Barbares ne remonteront pas le Rhône sur une flottille de barques ? alors du pont on pourra les couvrir d'huile bouillante et d'étoupes enflammées, et l'envahisseur n'ira pas plus loin ; artistes, car, en attendant le péril de la guerre, ce pont, « genre xive siècle », s'harmonisera avec les monuments d'Avignon et ceux de Villeneuve. Ces ingénieurs ont vu les architectes re mettre en état de défense le Palais des
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Papes, les remparts de la ville, l'église de Villeneuve, la chapelle de la Chartreuse, le fort Saint-André, ils ont donc voulu faire de « l'unité de style ». Une seule particularité reste inexplicable. ]>s successeurs de Saint-Bénézet ont cru devoir creuser une niche dans chaque pile du pont ; cette fantaisie est singulière. I/)rs des grandes crues, le courant venant s'engouffrer dans ces sortes de guérite, ébranlera la construction, semble-t-il. Peut-être a-t-on rêvé de placer dans ces niches les statues des papes d'Avignon ; mais il y a trop de niches, ou pas assez de papes.
Un sentier bordé de saules et d'aubépines suit la berge du fleuve jusqu'au pied de la tour de Philippe-le-Bel. Ce donjon carré commandait autrefois la tête du pont de Saint-Bénézet, il se dressait alors au milieu d'un châtelet qui a disparu. Iya tour construite par Philippe le Bel dans les premières années du xrve siècle, fut exhaussée d'un étage vers 1360 ; on distingue très nettement dans l'appareil la trace de cette surélévation. .. Bile contient de belles salles voûtées, et est surmontée de deux tourelles de guetteur superposées, l'une carrée et l'autre ronde, irrégularité qui donne du pittoresque à la silhouette de la construction. Bn arrière de la tour s'élevaient jadis deux palais cardinalices. Sur la colline, aujourd'hui à demi ruinée par les carriers, s'étend un quartier que l'on appelait le bourg de la Tour. On y voit les restes d'un vieil hôtel des Monnaies avec des façades à fenêtres géminées et une terrasse dominant le Rhône, — encore un joli belvédère d'où contempler Avignon.
Sur un rocher qui, dans les temps anciens, peut-être jusqu'au moyen âge, fut une île du Rhône, se dressent les tours et les remparts du fort Saint-André. Une abbaye de Bénédictins s'y établit dès la fin du vie siècle auprès du tombeau de sainte Césarie ; elle prit au moyen âge une telle importance qu'un bourg — Villeneuve — se construisit autour de ses murailles.
PROMENADE A VILLENEUVE-LÈS-AVIGNON ni
Iya forteresse fut bâtie à côté du monastère, par suite d'un accord entre l'abbé de Saint-André et le roi de France, dans les dernières années du xme siècle.
Après la Révolution, l'abbaye fut convertie en hôpital militaire, puis vendue à des particuliers ; elle devint, en 1869, un couvent de religieuses ; c'est maintenant une propriété privée : il y reste encore de beaux bâtiments de style classique qui datent du xvne siècle, et une magnifique terrasse soutenue par les vieilles murailles de défense qui protégeaient le monastère et la citadelle. A travers les pins tordus par le mistral, on découvre la vallée du Rhône, le Ventoux, les plaines du Comtat et les tours d'Avignon.
Iva forteresse est une des œuvres les plus importantes de l'architecture militaire du moyen âge. Depuis qu'on s'est mis à la restaurer, à la recréneler et à en boucher les brèches, elle a perdu quelque peu de sa beauté, mais elle garde et gardera toujours la majesté de son assiette et l'admirable dorure de ses pierres. Deux grosses tours jumelles encadrent la porte surmontée d'une magnifique archivolte ogivale. Vers le couchant, l'angle du rempart est flanqué d'une tour, nommée la tour des Masques, que couronne un simple crénelage sans mâchicoulis : c'est la partie la plus ancienne de l'ouvrage. Les autres tours ont été plus maltraitées par les sièges et les siècles. I/enclos formé par les murs est jonché des débris des constructions anciennes, au milieu desquels une petite maison moderne présente effrontément de petits créneaux tout neufs, non loin d'une charmante chapelle romane du xn° siècle dont l'abside à pans coupés est un miracle de grâce et de délicatesse. Cette chapelle se nomme Notre-Dame-de-Belvézet, et elle est bien nommée.
Au pied de la colline abrupte qui porte le fort Saint-André, s'étendait la ville, jadis riche et prospère, avec ses palais, ses
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églises et ses couvents. Tout cela depuis la Révolution n'est plus que ruines. Mais ces ruines ont gardé un semblant de vie : dans ces cloîtres dévastés, dans ces palais à demi écroulés, de pauvres gens ont établi leurs logis ; des figuiers et des pampres décorent les vieilles cours où picorent des poules et où se querellent des marmots. Ici, c'est une frise exquise de la Renaissance où sont sculptés des rinceaux et des sirènes, là une fenêtre qui a conservé ses colonnettes et ses trilobés, ailleurs un fronton classique. Une admirable porte I/mis XIII orne la façade du palais où Pierre de Luxembourg mourut, le 2 juillet 1387. Un portail de style Régence forme l'entrée de l'hôtel que l'on nomme — sans raison — l'hôtel de Conti. Une large porte ogivale donne accès dans le palais du cardinal de I^a Thurroye, où subsistent encore d'exquises façades à fenêtres géminées, et, au fond de la dernière cour, s'élève la jolie chapelle des Pénitents Gris qui date du xvne siècle. Une lourde tour carrée surmonte les bâtiments massifs du palais du cardinal de Giflons, Sicilien, le seul cardinal étranger qui ait eu sa demeure à Villeneuve.
A l'extrémité de la grande rue, s'ouvre un grand portail donnant sur une première cour, au fond de laquelle se dx une seconde porte monumentale, œuvre de François de la Valfenière : deux colonnes soutiennent un entablement et un fronton triangulaire surmonté de vases. Au-dessus de la porte, un cartouche avec ces mots : Dormis sanctœ Mariez Vallis Benedictionis ; sur la face opposée, le millésime 1649. C'est l'entrée de la Chartreuse du Val de Bénédiction.
Ce monastère, que fonda Innocent VI, connut une extraordinaire prospérité. I^a muraille qui l'entourait avait 1.500 mètres de tour. Au moment de la Révolution, il comptait encore 46 religieux. En l'an II, la Chartreuse ayant été morcelée en (dix-sept lots, ce fut le commencement d'une dévastation qui
a duré jusqu'à nos jours. Maintenant deux cents familles sont logées dans les constructions ruinées du couvent. I/œil s'amuse et l'imagination s'émeut, lorsqu'on parcourt cette étrange petite cité à demi morte, où cinq siècles ont laissé leurs vestiges. Iy' église est affreusement dégradée : sa nef est encore debout avec le petit mur qui séparait le chœur des pères de celui des frères, mais elle est encombrée de charrettes et de tas de fagots ; l'abside s'est écroulée ; le portail de style classique qui précédait la façade a été détruit ; des chapelles latérales qui flanquaient la nef, une seule subsiste, celle qui contenait le tombeau d'Innocent VI. 1/ intérieur était orné avec la plus grande somptuosité et des peintures décoraient toutes les chapelles ; on retrouvera quelques épaves de cette magnificence dans l'hôpital et dans l'église de Villeneuve. Au milieu de l'aire d'un grand cloître démoli s'élève, pareille à un temple antique, une rotonde du xvine siècle qui jadis abrita une fontaine de L,a Valfenière : la fontaine a disparu et la Révolution a empêché l'achèvement de la rotonde. Une étroite galerie ogivale a gardé ses fines nervures et ses retombées de voûte sculptées. Sur les murs d'un bâtiment effondré, des stucs présentent un aimable décor du xviiie siècle. A côté, un cloître du xve siècle entoure de ses galeries un jardinet touffu. Puis ce sont les débris d'une salle capitulaire et d'un réfectoire. Une grande chapelle que l'on nomme la chapelle d'Innocent VI, est revêtue de fresques italiennes dont l'auteur est inconnu. Plus loin, les restes d'un troisième cloître, le plus ancien du monastère. Kt rien n'est plus facile, en s'aidant d'un vieux plan de la Chartreuse, que de retrouver au milieu de ce dédale de ruines l'emplacement de chacun des bâtiments conventuels : les cuisines, la boulangerie, la chapelle des morts, la chambre de l'évêque, la cave du pape, l'infirmerie, la rasure, les écuries, l'hôtellerie, etc.. A mesure que l'on avance parmi ces décom-
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bres, le sentiment de tristesse et de colère qu'excite la sauva gerie humaine, s'apaise, car les caprices de la lumière donnent une grâce imprévue à toutes ces architectures mutilées ; et c'est un merveilleux spectacle que l'on découvre, chaque fois que, par les brèches des murailles, apparaît le rocher nu que dominent les puissants remparts du fort Saint-André. Aussi faut-il supplier les architectes des monuments historiques de négliger la Chartreuse du Val de Bénédiction. Déjà ils ont eu l'idée parfaitement ridicule de remettre des créneaux sur le toit de la chapelle d'Innocent VI. Maintenant ils voudraient restaurer le cloître ogival, ce qui est non seulement inutile, mais encore dangereux. Comme il ne peut être question de rebâtir toute la Chartreuse, nous sommes exposés à voir un cloître tout neuf au milieu de constructions délabrées, et ce contraste sera aussi désastreux pour le cloître lui-même que pour les ruines qui l'entourent.
I^a collégiale de Villeneuve a été fondée, en 1333, par Arnaud de Via, neveu de Jean XXII, et enrichie par les papes et les rois de France. Bile n'a point péri. Son cloître délicat et dont les galeries sont en contre-bas de l'aire centrale, a été peu endommagé ; mais il est dans un regrettable état de saleté : il vaudrait mieux entretenir que restaurer les monuments historiques. I,e chevet est surmonté d'une tour carrée que l'on vient de recréneler : les architectes avignonnais sont atteints d'une crénélite aiguë. Iya nef unique est flanquée de petites chapelles latérales. On y voit quelques bonnes peintures de Mignard (entre autres, un Mariage mystique de sainte Catherine), un beau siège de marbre blanc, une curieuse Vierge à deux faces du xme siècle, et quelques fragments de, sculpture qui proviennent du tombeau d'Arnaud de Via. Dans une des chapelles, on a rassemblé les morceaux d'une plaque de marbre noir sur laquelle est gravée l'épitaphe du prince de
Conti, frère du grand Condé. Conti avait été enseveli dans l'église de la Chartreuse, au milieu du chœur, et ses ossements , retrouvés, il y a une vingtaine d'années, reposent maintenant à Port-Royal-des-Champs. Iye maître-autel qui fut apporté de la Chartreuse après la Révolution, est remarquable par la diversité de ses marbres et la beauté de ses sculptures : deux anges adorateurs d'une grâce touchante sont placés sur les gradins ; un calvaire domine le tabernacle ; sous la table d'autel git un Christ mort exécuté avec le plus émouvant réalisme. Derrière le maître-autel, on a dressé deux colonnes de marbre rouge surmontées de petites sculptures médiocres , du plus pitoyable effet. ^
Dans la sacristie est conservée une statuette en ivoire, célèbre sous le nom de Vierge de Villeneuve. On a beaucoup discuté sur la date de cette pièce charmante. Si elle appartien t au xive siècle par la pureté de l'expression, elle annonce déjà un art moins simple et un style moins sévère. « Si le visage, dit M. Raymond Koechlin, demeure d'une gravité parfaite, les belles draperies logiques des précédentes statuettes commencent à faire place à des jets d'étoffe moins simples et moins naturels ; les plis se cassent et se contournent, et, pour demeurer, avec son allongement si élégant de la taille, avec sa polychromie si heureusement conservée, un des chefs-d'œuvre de l'art de l'ivoirier, elle ne marque pas moins un premier pas vers le maniérisme. »
Sur la place de l'Église s'ouvre la rue la plus pittoresque de Villeneuve, une rue à arcades, que l'on nomme la rue de l'Oratoire. On y rencontre quelques belles façades de la Renaissance et les bâtiments de l'hôpital, où se trouvent le tombeau d'Innocent VI et le musée de Villeneuve.
Iye tombeau d'Innocent VI demeura jusqu'en 1835 dans une des chapelles de l'église de la Chartreuse, où il servait de niche
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à lapins. A cette époque, on décida de le transférer dans la chapelle de l'hôpital, et on lui fit alors subir une restauration complète, terriblement maladroite. On a du moins restitué tant bien que mal la forme élégante du monument, les pyramides fleuries et ciselées qui se dressaient au-dessus du socle où le gisant était étendu.
I,e petit musée de Villeneuve a naguère été dépouillé d'un des deux tableaux qui faisaient sa gloire : la Pieta maintenant au Iyouvre. On ne lui a laissé que le Couronnement de la Vierge. De lourdes et gauches restaurations ont gâté, dans certaines parties, le coloris léger et> fin de cette peinture qui n'en reste pas moins une des œuvres françaises les plus précieuses du xve siècle. M. l'abbé Requin a établi son état civil d'une façon indiscutable en publiant le texte d'un contrat passé en 1453. entre un prêtre, Jean de Montagnac, et le peintre Bnguerrand Charonton, né dans le diocèse de L,aon, et établi à Avignon depuis 1447. I<e contrat imposait à l'artiste un programme très strict et que, sauf quelques détails insignifiants, celui-ci a suivi de point en point : on peut s'en convaincre, en face de l'œuvre même. « Premièrement y doit être la forme de paradis, et, en ce paradis, doit être la Sainte-Trinité, et du Père au Fils ne doit avoir nulle différence, et le Saint-Esprit en forme d'une colombe et Nostre-Dame devant selon qu'il semblera mieux audit maître Bnguerrand ; à laquelle Nostre-Dame, la Sainte-Trinité mettra la couronne sur la tête. » Tel est bien le groupe principal du tableau. I,a ressemblance du Père et du Fils est frappante. La Vierge, la « benoîte » Vierge qui s'agenouille, les mains croisées sur la poitrine, est la plus belle et la plus tendre des filles d'Avignon. Des deux côtés de la Trinité, dans le Paradis, se presse une foule de personnages, tous énumérés dans le contrat, et tous minutieusement figurés par le peintre. Au-dessous du Paradis, Enguerrand Charonton
devait représenter « une partie de la cité de Rome... et, outre la mer, une partie de Jérusalem », et, monument par monument, on lui désignait tout ce qu'il avait à peindre. Il ne négligea rien. Bref, il s'acquitta de sa tâche avec la conscience et la finesse d'un miniaturiste, et M. Georges Lafenestre ajoute : « mais d'un miniaturiste qui pourrait être fresquiste et qui connaît les ampleurs d'étoffes et les richesses de tous des Van Byck ». Peut-être est-ce là un peu surfaire le mérite d'une très belle œuvre, où l'on retrouve sans doute l'influence du goût florentin, comme l'a justement observé M. I^afenestre, mais qui garde, malgré tout, les caractères de la miniature.
I^es autres tableaux exposés dans les salles de l'hôpital sont de moindre valeur. On y remarque cependant un Christ en Croix attribué à Philippe de Champaigne, et une charmante Sainte Roseline de Mignard. Cette dernière peinture serait, d'après une tradition plus ou moins certaine, le portrait de la célèbre marquise de Ganges dont l'assassinat fut une des « causes célèbres » du. xvne siècle. Il faut encore citer un très beau masque de femme en marbre ; on dit, sans preuve, qu'il représente les traits de Jeanne de L,aval, seconde femme du roi René.
Au sud de Villeneuve, sur la colline de Montaut, une haute ogive, soutenue par deux piliers, se détache en plein ciel ; en avant, une petite croix de fer est plantée sur un socle de pierre. Ce sont les restes de l'oratoire de Belle-Croix. L'ogive et ses deux piliers formaient l'un des côtés d'un édifice quadrilatéral ouvert sur chaque face. Iya croix de pierre a été renversée. On ne fait rien pour préserver ces ruines qui bientôt disparaîtront : ce sera grand dommage \
Bt le plus beau d'une promenade à Villeneuve, c'est peut-
1 Les restes de l'oratoire de Belle-Croix ont disparu en 1919, achetés et emportés par un amateur américain.
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être le retour vers Avignon, à l'heure du soleil couchant, lorsque le Rhône roule des flots d'or et de pourpre, et qu'audessus des sombres verdures des îles, on croirait voir flamber le Palais des Papes.