SCÈNE IV
CAROLINE, à la porte du fond, puis Mme DESNELLES. CAROLINE, regardant du côté où elle à vu sortir Alfred. Eh bien ! ma tante , arrivez donc.
Mme DESNELLES.
Encore faut-il le temps, vous me laissez là avec M. Van-Brook, et vous vous élancez seule dans l'allée...
CAROLINE
J'avais cru apercevoir une certaine personne... qui a mon aspect a disparu comme une ombre.
Mme DESNELLES.
C'est ce que tout homme devrait faire à votre approche , ma nièce.
CAROLINE
Vous n'avez pas bien dormi cette nuit, ma tante?
Mme DESNELLES.
Si , si , parfaitement.
CAROLINE
Est-ce que vous allez recommencer à me gronder ?
Mme DENELLES.
Je n'avais pas encore fini quand M. Van-Brook nous a interrompues.
CAROLINE
Le temps est bien beau , ma tante ; si vous vouliez attendre un jour de pluie f
Mme DESNELLES.
Attendre, mademoiselle...
CAROLINE
Pardon , Je ne suis plus demoiselle ; et vous oubliez que je suis veuve.
Mme DESNELLES.
liaison de plus pour rougir de vos étourderies, de vos inconséquences , au moment de contracter un mariage qui vous plait et que vous avez désire de tous vos vœux.
CAROLINE
Il vous sied bien de m'accuser, quand c'est pour vous que j'ai quitté Paris où mon prétendu allait revenir, quand pour vous accompagner aux eaux de Bagnères, j'ai fait un sacrifice...
Mme DESNELLES.
Qui , dans ce moment ne parait guère vous coûter.
CAROLINE
Et c'est pourtant la vérité! je pense toujours à ce pauvre Alfred, qui m'inquiète horriblement, j'ai une peur terrible qu'il n'arrive.
Mm^ DESNELLES.
Bah ! l'aveu est naïf, et pourquoi?
CAROLINE
C'est qu'une fois ici , je crains bien...
Mn,e DESN ELLES.
Qu'il ne soit jaloux!
CAROLINE
Oh! non, il n'aura pas occasion de l'être, ce n'est pas pour lui que ça m'effraye... c'est pour moi... quand il sera là, bon gré, mal gré, il faudra ne plaire qu'à lui tout seul, c'est fort ennuyeux! tandis que maintenant, au lieu d'aimer, être aimée, faire tourner mille têtes, lancer un regard qui va porter le trouble dans un cœur qui se croyait inaccessible, voir une victime se débattre loug-temps avant de tomber à vos pieds, et quand elle est là... rire aux éclats et lui offrir la main pour se relever, c'est charmant.
Mme DESNELLES.
C'est indigne.
CAROLINE
En quoi donc? c'est pourtant bien calculé ; une fois mariée, plus de coquetterie , car j'aime Alfred , je n'aime que lui ; mais d'ici là je veux profiter du peu de temps qui me reste, et faire bien des malheureux , avant de faire un ingrat.
Mme DESNELLES.
Des malheureux! vous n'en faites que trop.. .et ce pauvre M. Van-Brook, cet honnête Hollandais.
CAROLINE
Lui ! ne vous y fiez pas! avec son air simple et bonhomme, il est très content de son gros mérite et ne doute pas du succès... car il a comme un autre sa fatuité... une fatuité Néerlandaise la plus lourde du monde à supporter et dont il m'est permis de me venger... d'ailleurs je ne lui dois aucun égard et c'est de bonne guerre , la Hollande n'est pas déjà si bien avec la France.
Mme DESNELLES.
A la bonne heure ! je vous abandonne celui-là, il peut se défendre, mais il en est d'autres qui ne méritent pas votre colère et avec qui la victoire ne serait pas digne de vous , ce jeune homme qui est descendu avant-hier à l'hôtel...
CAROLINE , riant. ♦
Ah ! vous l'avez remarqué , ce jeune vicomte, qui nous arrive du collège sans son précepteur ! il connaît fort bien, sans doute, le grec et le latin ; mais fort peu les lois de la politesse ; car il ne parle à personne.
Mme DESNELLES.
Il est peut-être timide, et son extrême jeunesse...
Mon Dieu , ma tante, c'est la jeunesse d'à présent, qui a surtout besoin de leçons! voyez-vous tous ces petits messieurs, qui au lieu de danser, jouent à la bouillotte , et qui au lieu de nous faire la cour, font de la politique ! les voyez-vous, tristes, graves, et taciturnes.... pour nous persuader qu'ils pensent ! mais, si on les laisse faire, ils tourneront tous au Hollandais... ils en ont déjà la légèreté , la grâce... et la fumée... car ils fument , je l'oubliais ! la jeunesse actuelle qui fume!
Air : Vaudeville de l'Apothicaire.
Ma tante , il faut en convenir, C'est déjà d'un triste présage?
Comment vcul-on que l'avenir Ne se couvre pas d'un nuage !
Jadis, la jeunesse, rêvant Combats, victoire, et renommée!
Tenait à la gloire ! à présent, Elle ne tient qu'à la fumée !
Oubliant la gloire, à présent, Elle ne tient qu'à la fumée !
Mme DESNELLES.
Celui dont je parle n'en est pas là, il a l'air distingué , et de bonnes manières.
CAROLINE
11 ne m'a jamais saluée.
Mme DESNELLES.
Peut-être ne vous a-t-il pas remarquée...
CAROLINE
Le compliment est flatteur !
Mme DESNELLES.
Voici M. Van-Brook.
Tant mieux, j'ai l'idée, aujourd'hui, de le tourmenter terriblement.
M1"6 DESNELLES, souriant
Parce que ce jeune homme ne l'a pas saluée. SCÈNE V.
CAROLINE, VAN-BROOK, Mme DESNELLES.
VAN-BROOK , tenant un bouquet dans du papier. Pardon , mesdames , de vous avoir si brusquement quittées... c'était pour m'occuper de vous, j'aurais voulu vous offrir nos belles tulipes de Harlem.
Mme DESNELLES.
Que les amateurs paient, dit-on, cinq ou six mille francs.
VAN-BROOK
Celles-là, du moins, eussent été dignes de vous; mais, dans ces montagnes , nous n'avons guère que la rose des Alpes , le rhododendrcm ferrugi-
SECM.
CAROLINE
Ah ! si vous allez parler Hollandais...
VAN-BROOK
C'est du latin.
CAROLINE
En vérité! (Regardant le bouquet dont Van-Brook a ôté le papier.) Ah! le joli bouquet !
VAN-BROOK , le lui offrant.
Le plus joli revient de droit à la plus belle.
CAROLINE
Y pensez-vous , monsieur, et ma tante?..
VAN-BROOK , embarrassé.
Vous ne m'avez pas laissé achever... à la plus belle des blondes, je présume que madame votre tante a été brune.
CAROLINE, riant.
A été ! voilà un passé.». {Montrant son bouquet.) qui gâte le présent.
Mme DESNELLES.
Non ma nièce, je me console d'avoir été jolie, si mes amis pensent que je suis bonne !
VAN-BROOK
Parfaitement, bien répondu! charmant ! charmant ! charmant!
CAROLINE
Comment , charmant ! c'est une épigramme contre moi , une manière de
me dire que je suis méchante van-bro< .h ! qu'est-ce qu'elle a donc
Van-Brook, Caroline, Mme Dcsnelles.
VAN-BROOK, avec humeur et à part.
Ah ! qu'est-ce qu'elle a donc, aujourd'hui? (Il passe à la droite de Caroline.*,
iO MUSÉE DRAMATIQUE.
Mn,e DESNELLES, bas à Caroline.
Le voilà tout déconcerté.
CAROLINE , de même.
Le grand mal !
VAN-BROOK , à part.
Ah !. si jamais elle est ma femme, comme elle me paiera tout cela. (Haut.) Pouvez-vous, madame, me supposer une pareille idée; moi qui fais votre éloge à tout le monde; moi qui, tout à l'heure encore, parlais de vous.
CAROLINE
A qui ?
VAN-BROOK
A ce petit jeune homme. . M. Edouard.
CAROLINE
Le jeune lycéen.
VAN-BROOK
Avec qui j'avais lié conversation,
CAROLINE
Ah! il parle!., vous lavez entendu !.. vous êtes bien heureux !
VAN-BROOK
Oui , ma foi ! .
Mrae DESCELLES.
A4R : Sur toat ce que je voas dirai.
C'est un garçon qui n'est pas mal !
VAN-BROOK
Charmant d'esprit et de visage ; Mais diablement original , Car déjà, malgré son jeune âge, Si sérieux est son abord , Sa gravité paraît si grande !..
CAROLINE
Que monsieur a cru tout d'abord, Qu'il arrivait de la Hollande !
VAN-BROOK , s'inclinant.
Vous êtes bien bonne !
CAROLINE
Et puisqu'il vous a honoré de ses idées, oserais-je vous demander ce qu'il pense de moi?
VAN-BROOK , s'excusant.
Je ne puis vous le dire.
CAROLINE, gaîment.
Ou bien !
VAN-BROOK
Non , madame !
CAROLINE, vivement.
Du mal ?
VAN-BROOK
Non , madame ; il ne m'en a pas dit un seul mot !
CAROLINE , piquée.
Ah ! c'est encore pire !
VAN-BROOK
Mais il m'a laissé parler tout le temps sans me contredire.
CAROLINE
C'est trop honnête à lui, et je suis désolée de n'avoir pas assisté à une conversation, ou plutôt à un monologue aussi intéressant; puisque c'était vous, monsieur, qui en faisiez les frais. (A Mme Desnelles.) Dites-moi, ma tante , est-ce que nous ne sortirons pas ce matin, il fait un si beau soleil.
VAN-BROOK
Mais nous devons aujourd'hui aller à Gripp, voir les cascades de Xremesaigues, et descendre jusqu'à Barrages par le Tourmalet.
CAROLINE
Moi!., y pensez-vous? faire un pareil chemin dans vos affreuses montagnes..,
VAN-BROOK
C'était convenu depuis hier. (A Mme Desneiies.) N'est-i! pas vrai?
M"" DESNELLES.
Je crois en effet me rappeler.
VAN-BROOK
A telle enseigne que j'avais invité d'autres personnes des bains, retenu des guides, des conducteurs, commandé des chevaux, des mule! s.
CAROLINE
Eh bien! monsieur, vous décommanderez tout votre monde! on vous irez sans moi ; car à coup sur, je ne me déciderai jamais à une pareille expédition, pour me fatiguer, pour avoir la migraine.
VAN-BROOK, tirant un carnet de sa poche.
Ah ! morbleu!
AiR de M. Hormille.
CAROLINE
Eh! mais, qu'avez-vous donc de grâce?
TAN-BROOK
Rien ! (A part.) IN 'oublions pas celui-là ; [Écrivant sur son carnet.) Je prends des notes et j'amasse, Tout cela se retrouvera !
C'est un capital qui s'augmente ; Et vienne l'hymen , je promets , Que ma femme en paiera la rente, Et l'intérêt des intérêts.
ENSEMBLE
CAR0U5E. Mmc DESNELLES.
Le Hollandais fait la grimace; Le pauvre homme fait la grimace;
Aiais qu'importe ; il obéira , 3îais à coup sûr, il cédera ;
Et dans un instant, quoiqu'il fasse, Un seul regard, et quoiqu'il "asse,
Son courroux s'évanouira. Son courroux s'évanouira.