DES PASSIONS ET DE LA NECESSITE DE LES REGLER
CONSIDÉRATIONS
1. Puisque l'homme a désobéi à Dieu, il a bien mérité de porter partout les marques et la peine de son dérèglement. Ses passions qui lui avaient
été données pour l'aider à faire le bien et à fuir le mal, se révoltent contre la raison, et la concupiscence se sert de leurs mouvements pour le jeter dans le désordre. C'est une juste punition de sa désobéissance, et il en subira les conséquences par des maladies dangereuses et mortelles, à moins qu'il n'y apporte le remède. L'homme ne peut donc rien faire de plus raisonnable que de rechercher ce remède et de s'en servir, puisqu'il s'agit d'éviter la maladie et la mort de son âme.
2. S'il est obligé de cultiver à la sueur de son front la terre qu'il foule aux pieds et d'en arracher les chardons et les épines, pour avoir le pain qui sert à conserver la vie de son corps; la terre de son cœur produit bien d'autres ronces et d'autres épines, dont ses passions sont comme les racines : aussi il est tenu de ne pas travailler moins incessamment pour en retrancher les mauvaises productions, s'il veut conserver la vie de son âme. Ces épines, en effet, suffoqueraient sa raison, s'il ne les arrachait ; avec elles la vertu ne pourrait pas croître dans l'âme, et l'âme pourtant ne peut point vivre sans vertu. Il faut donc qu'elle meure, si ces obstacles ne sont ôtés. Aussi bien doit-on ne rien négliger dans une matière de si grande importance.
3. Que servirait à l'homme d'être doué de la raison, s'il ne règle ses passions ? Ce sont elles qui sont cause «qu'il a été comparé avec les bêtes insensées, et qu'il est devenu semblable à elles ' ». Mais il deviendra beaucoup plus misérable que la bête
1 Comparatus est jumentis insipientibus et similis factus est illis. Ps. xlviii, i3.
yj.
elle-même, s'il n'a pas pour son âme les sentiments d'honneur qu'elle mérite, et s'il ne se sert généreusement du pouvoir de sa liberté pour réduire ses passions à leur devoir : car ce qui est naturel aux bêtes lui sera imputé comme un crime, et, à juste titre, il ne méritera d'être considéré que comme l'opprobre des créatures, puisque, devenu semblable à l'animal sans raison, il sera hors de son ordre et de sa dignité, faisant ainsi grande injure à son Créateur. N'est-ce donc point une insigne folie que de vouloir passer pour homme et de faire la bête?
4. Le voyageur de Jéricho qui, tombé entre les mains des voleurs, fut couvert de plaies et laissé demi-mort, vous représente au naturel l'homme blessé par ses passions et devenu leur esclave. Il lui fallait assurément un médecin aussi puissant et aussi charitable que le céleste Samaritain pour le porter sur son humanité sacrée et pour répandre sur ses passions le vin de la force et l'huile de la douceur. L'âme ne doit point faire d'état de sa vie, et elle ne la possédera qu'à demi, tant qu'elle ne demeurera pas appuyée sur l'humanité de son Médecin céleste. Toujours elle aura besoin de son huile et de son vin, pour les appliquer sur les mouvements de ses passions, de peur qu'elles ne la blessent de nouveau : car sans ce remède elles ne l'attaqueront guère qu'elles ne lui fassent quelques plaies. Elle doit donc se tenir toujours bien avec lui et le fixer d'un regard attentif, puisqu'elle a tant besoin de son secours.
5. La raison est remplie de faiblesse et de ténèbres, qui la rendent apte à être séduite par ses
passions. Celles-ci en effet la sollicitent à suivre leurs désirs, sous les apparences trompeuses du bien et du plaisir. Leurs affections sensibles produisent certaines vapeurs, qui changent et troublent facilement son entendement par des illusions mensongères, lui faisant prendre faussement de vaines imaginations pour des réalités.
Elles lui montrent des pavillons dorés, comme on en voyait autrefois dans les temples des Egyptiens ; mais elles lui font oublier que c'étaient de vils animaux qui y étaient adorés. Hélas ! cette pauvre raison, ainsi aveuglée et emportée par ses passions, jusqu'où n'ira-t-elle pas? Elle les suit partout où elles veulent; elle s'engage à la recherche de son malheur; elle fuit même ce qui pourrait la faire revenir à un état plus sain ; bien plus, comme ces vieillards qui attentaient à la pudeur de Suzanne, elle détourne ses regards de peur qu'ils ne s'élèvent vers les cieux; enfin elle en arrive parfois à faire des actions, capables de la convaincre devant tout l'univers qu'elle est hors de son bon sens, et cela sans que la confusion qui doit suivre ses emportements puisse la retenir.
Voilà où aboutit le chemin des passions. Que fait donc celui qui s'y engage? Le sait-il? « C'est un feu ardent qui dévore jusqu'à la ruine totale, et détruit tout jusqu'à la racine1 », les biens temporels et les biens éternels.
Le grand moyen d'empêcher qu'une étincelle de ce feu n'excite une vive flamme, c'est de l'étouffer
1 Ignis est usque ad perditionem devorans, et omnia eradicans genimina. Job xxxi, 12.
dans sa naissance : car qui sait, si en nourrissant une seule étincelle de ce feu, on n'allumera pas un immense incendie?
6. Assurément l'homme est un malade bien faible, et son mal est aigu, subtil ; il faut donc qu'il veille avec prudence sur ses passions, mais aussi avec courage, puisque la sagesse de Dieu a caché un trésor dans sa punition, en lui fournissant une occasion d'un grand mérite. En effet la révolte de ses passions lui procure une matière excellente pour faire une bonne guerre, qui lui acquerra une belle couronne, s'il veut combattre avec fidélité pour venger sur lui-même l'honneur de son Créateur et la dignité de son âme, en réduisant ses passions à l'obéissance de l'un et de l'autre. Il a perdu la domination qu'il avait sur les animaux, et il est obligé de recourir à la violence et à diverses industries pour les ramener à son service ; et même, quand ils semblent soumis, il sait qu'il est nécessaire de les garder avec soin, de peur qu'ils ne reprennent leur liberté naturelle. Il en est de même pour les passions : l'homme doit se résoudre à employer l'industrie et la violence pour les dompter, et il ne lui faut ni s'étonner de leurs mouvements, « car elles ne peuvent nuire à moins qu'on n'y consente ! », ni trop se fier à leurs bonnes habitudes, car elles sont toujours faibles, et les instincts de la bête demeurent toujours.
Veillez donc sur elles, et priez le Médecin céleste, de peur que vous n'entriez en tentation.
1 Nocere enim non possunt non consentientibus. Concil. Trident.
Avec son secours et ses remèdes vous surmonterez tout ; mais sans cela, quelque promptitude qu'ait votre raison, vous trouverez toujours que la chair est faible.
Oh ! combien la victoire qui nous rend à Dieu et à nous-même est honorable et douce ! et cette victoire, c'est celle que nous remportons sur nos passions.
AFFECTIONS
Rappelez à votre souvenir ce qu'a fait le Samaritain envers le voyageur maltraité par les voleurs, et appliquez-le à Jésus-Christ, en disant avec effusion de cœur : O mon Sauveur! vous êtes le véritable Samaritain, charitable, libéral, et plein de compassion !... Que serais-je devenue, si vous n'étiez descendu de votre Jérusalem céleste?...
Appliquez aussi à votre âme l'état du voyageur blessé, dépouillé, et qui n'a de secours de personne.
Pensez que l'animal, sur lequel on monte ce pauvre misérable, représente l'humanité sacrée du Sauveur.
Reconnaissez quel amour mérite l'état dans lequel il s'est mis pour vous, ce qui lui a fait dire à son Père éternel : « Je suis devenu comme une bête de somme devant vos yeux1 » ; et alors que votre cœur s'écrie : Si vous avez fait cela pour moi, que ne dois-je pas faire pour vous, ô bon Maître?
1 Ut jumentum factus sum apud te. Ps. lxxii, 23.
Pensez que l'hôtellerie c'est la Religion, et dites: C'est ici, Seigneur, que vous m'avez amenée ; vous avez donné des ordres pour que je sois bien traitée ; vous avez promis de paver toutes mes dépenses...
Reconnaissez qu'il est le seul ayant l'huile et le vin qui ont la vertu de guérir vos passions.
Demandez-lui le vin de la force pour mépriser les flatteries de la concupiscence, et l'huile de la douceur pour modérer les mouvements de la colère et de la superbe ; et vous direz : O mon Sauveur, mêlez ensemble l'huile et le vin, et appliquez-les sur mon âme, afin qu'étant toute à vous, elle soit forte pour surmonter et douce pour supporter. Il y va de mon salut d'être à vous, car hors de vous je ne trouve aucun remède.
J'ai des maladies mortelles, et vous êtes le seul vrai médecin...
Dites-lui encore que c'est sa seule bonté qui Ta porté à vous ramener de ce chemin glissant de vos passions, où vous étiez déjà fort engagée dans le siècle. Ressouvenez-vous en sa présence des graves et nombreuses blessures que vous y avez reçues, et vous vous écrierez : Hé ! Seigneur, que serais-je devenue, si vous n'étiez venu heureusement à mon secours?
Accordez vos désirs avec ceux de David, quand il disait : « Eclairez mes yeux, afin que je ne m'endorme jamais dans la mort ' ».
Faites enfin avec le Prophète royal cette demande : O Dieu, « que je ne sois pas submergée par
1 Illumina oculos meos, ne unquam obdormiam in morte. Ps. xn, 4.
la tempête », appliquant ces paroles aux passions qui sont comme les vents qui excitent la tourmente; et ajoutez : « Seigneur, que je ne sois pas engloutie dans ce gouffre », entendant ces mots de l'usage des passions ; et dites encore : « Que ce puits de l'abîme ne se referme pas sur moi ' », voyant dans ces mots l'effet de l'habitude invétérée : car qui pourrait se retirer de ce puits ainsi refermé? O mon Dieu, que votre miséricorde me garde d'y tomber jamais !
RÉSOLUTIONS
Vous prendrez une triple résolution :
i° De vous montrer toujours devant le Samaritain céleste très soumise à ses opérations, et très petite dans l'estime de vous-même, afin qu'il prenne plaisir à vous traiter et à verser sur vous avec abondance le vin et l'huile, la force et la douceur. 2° De veiller sur vos affections, de peur qu'elles ne dégénèrent en passions. Pour moi, selon ma manière de voir, je vous distingue ainsi les unes d'avec les autres : par affections, vous entendrez les simples sentiments de l'âme qui ne sollicitent pas la liberté à s'engager par consentement ; mais par passions, vous entendrez les mouvements qui attaquent la liberté, qui cherchent à la réduire en servitude, et qui font tous leurs efforts pour en venir à bout, s'ils le peuvent. Vous ne vous mettrez pas beaucoup en peine des affections : car elles
1 Non me demergat tempestas aquae, neque absorbeat me profundum, neque urgeat super me puteus os suum. Ps. lxviii, 16.
MÉDITATIONS SUR l'ÉTAT RELIGIEUX 455
sont un produit de l'humanité; mais quant aux passions, vous les réduirez à la raison de plein gré ou par force.
3° De ne rien faire avec délibération pour nourrir vos passions, spécialement telle ou telle que vous savez : car le vrai moyen de les faire mourir est de leur retrancher la nourriture.
EXAMEN
i° Vous examinerez quelles sont les passions qui le plus souvent vous font tomber en faute, afin d'y apporter une application plus exacte.
2° Vous considérerez si vous n'êtes pas dans quelque préoccupation d'esprit, qui vous tienne attachée à votre propre jugement : car c'est ici la retraite secrète, où les passions se cachent et où elles se nourrissent, sans qu'on s'en défie.
BOUQUET SPIRITUEL
Tous les bouquets spirituels de ces Méditations seront formés de quelques sentences de la sainte Ecriture, que vous pourrez, pendant le jour, vous remettre sous les yeux.
i°«Sub te erit appetitus ejus, et tu dominabe,ris illius. » Gen. iv, 7. — L'attrait du péché sera en votre pouvoir, et vous aurez soin d'en être toujours maître.
20 « Post concupiscentias tuas non eas, et a voluntate tua avertere. Si praestes animae tuae concupiscentias ejus, faciet te in gaudium inimicis tuis. » Eccli. xviii, 3o, 3i. — ■ Ne suivez point vos
passions, et détournez-vous de votre propre volonté. Si vous donnez à vos inclinations ce qu'elles vous demandent, elles vous rendront un sujet de risée pour vos ennemis.
3° « Ut sciât unusquisque vestrum vas suum possidere in sanctificatione et honore, non in passione desiderii, sicut et gentes, quœ ignorant Deum. » I Thess. iv, 4, 5. — Que chacun de vous sache posséder le vase de son corps avec honneur et sainteté, et non point en suivant les désirs de ses passions, comme font les gentils qui ne connaissent point Dieu.
DEUXIEME MEDITATION
de la manière dont on se gouverne dans le monde a l'égard des passions, et comment tout y tend a les deregler.
CONSIDERATIONS
i. Les passions ont fait des lois dans le monde, qui établissent pour elles un droit particulier. On en étudie les maximes pour y conformer sa conduite, et cela on le décore du nom de prudence ; mais cette « prudence est celle de la chair que l'Apôtre appelle une mort ' ». Quelle justice en effet, quel ordre, quelle paix et quels fruits peuton attendre d'une prudence qui tire son origine d'un principe si aveugle et si déréglé?