‹ Avis spirituels et méditationsChapitre 101 sur 164 · Cette conduite et prudence mondaine ne tend · texte numérisé non relu

Cette conduite et prudence mondaine ne tend

1 Prudentia carnis, mors est. Rom. vin, 6.

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qu'à employer le temps précieux de la vie, ses soins, ses pensées, son industrie et ses travaux, pour tâcher de contenter l'ambition, pour parvenir à l'honneur, pour augmenter les richesses et pour se donner du plaisir : car qui sait le mieux trouver les moyens de satisfaire ses passions, celui-là passe dans l'estime du monde pour le plus habile. C'est ainsi que cette prudence recherche tout ce que l'Evangile nous apprend à fuir. Fautil donc s'étonner si « celui qui veut être l'ami du monde est aussitôt déclaré l'ennemi de Dieu1 »? Personne ne peut servir deux maîtres si opposés : Dieu et le monde; ou bien il faut renoncer aux lois des passions qui forment la prudence mondaine, ou bien il faut abdiquer l'Evangile.

3. Cette prudence malheureuse veut tout pour elle, et ne veut rien pour les autres, sinon par rapport à sa propre satisfaction. De là vient que l'amitié véritable, la paix, la fidélité et la vérité sont bannies d'entre les enfants du siècle, tandis qu'au contraire le mensonge, la discorde, la jalousie et la haine y régnent d'un pouvoir souverain, et que l'on n'y trouve qu'une civilité semblable au dehors à un sépulcre blanchi, mais rempli au dedans d'os de morts et de corruption : car où règne le propre intérêt, tout lui est sacrifié, et celui qui n'a d'égard qu'à lui-même choque toujours tous les autres et jette le trouble partout.

4. Nos passions et nos sens conspirent incessamment contre nous ; or le royaume des cieux ne se donne qu'à ceux « qui ont crucifié leur chair

1 Quicumque voluerit amicus esse sseculi hujus, inimicus Dei constituitur. Jacob, iv, 4.

avec ses vices et sa concupiscence l ». Comment donc accorder les pratiques du monde avec cette nécessité? On y vit au milieu des dangers, comme s'il n'y avait rien à craindre ; on y nourrit ce qui devait être détruit; on y cherche avec ardeur tout ce qui peut éloigner les croix et les souffrances, et la vie s'y passe en employant tout pour le temporel, sans que Ton pense au glaive de la mort, suspendu par un cheveu sur notre tête et prêt à tout moment à décider le sort de l'éternité.

Avouez qu'il est besoin de beaucoup de fidélité et qu'il faut se faire grande violence pour se trouver au milieu de ces pratiques mondaines sans y participer, pour veiller parmi ceux qui dorment, pour se crucifier parmi ceux qui se divertissent, et pour se préparer à une sainte mort parmi ceux qui vivent « comme s'il ne fallait jamais mourir2 ».

5. David s'écriait : « Mon âme s'est desséchée, parce que j'ai oublié de manger mon pain3 ». Hélas! que deviendront les pauvres âmes qui ne savent même pas quel est leur pain? La vertu ne peut être que bien rare, là où le pain de l'âme est inconnu ; et elle est suspecte d'avoir plus d'apparence que de solidité, là où ce pain est rare ; mais la vertu ne saurait se trouver en aucune manière là où les passions sont nourries et entretenues.

6. Avez-vous jamais vu dans le monde que l'on nourrisse son âme d'oraison, de piété, de bonnes

1 Carnem suam crucifixerunt cum vitiis et concupiscentiis. Galat. v, 24.

2 Tanqjam mors nulla sequatur. S. Bruno.

3 Aruit cor meum, quia obliius sum comedere panem meum. Ps. ci, 5.

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lectures, de pieux entretiens, et que la nécessité de ces pratiques, qui sont pourtant son vrai pain, y soit fort connue? N'avez-vous pas remarqué au contraire que tout y tend à dérégler les sens et les passions?

Bien plus, ceux mêmes qui veulent vivre conformément aux règles de la vertu, se trouvent assiégés de mille respects humains et engagés dans les pratiques et les bienséances du monde, qui occupent leur raison et attachent leur cœur ; et cela suffit pour ne voir Dieu que bien tard, et pour demeurer comme rampant contre terre sans aucune élévation de l'âme.

Dieu en effet est la pureté môme, et il ne se manifeste qu'à ceux dont le cœur est dégagé et la raison bien épurée. Ces âmes, qui dans le monde ont bonne volonté, voudraient éviter le péché, faire de bonnes œuvres et se dévouer tout à Dieu; mais après s'être examinées de plus près, elles doivent avouer ingénument qu'elles trouvent en elles-mêmes beaucoup de réserves, qu'elles ne peuvent ni renoncer à l'honneur, à l'estime et à la complaisance du monde, ni se résoudre à l'humiliation : aussi il s'en rencontre peu qui embrassent la mortification entière des passions. Cependant Dieu mérite tout, et si nous voulons avoir l'avantage qu'il nous soit tout en toutes choses, comme nous en avons besoin, il nous faut renoncer à nousmêmes entièrement.

7. Cette parole de Jésus-Christ : « Si quelqu'un veut venir après moi, qu'il se renonce lui-même ' »,

1 Si quis vult post rm venire, abneget semetipsum. Matth. xvi, 24.

est dure pour ceux qui ont à vivre dans le monde, et sa pratique y est difficile et rare. De là vient que beaucoup d'âmes y sont toujours faibles dans la vertu : il y a comme une nuée épaisse entre elles et Dieu. Elles ne goûtent que fort peu l'onction de sa grâce, et elles sont sujettes à de dangereuses tentations; mais ce n'est pas merveille si, selon l'expression de la sainte Ecriture, «ceux qui boitent de l'un et l'autre côté l », je veux dire, si ceux qui veulent donner à Dieu, et qui veulent donner quelque chose au monde, ne marchent point d'un pas ferme et assuré.

8. La cause de ces désordres et de ces défaillances provient de la concupiscence, dont la mortification est presque inconnue aux enfants du siècle, et se trouve souvent gênée et empêchée dans les gens de bien par les engagements où ils sont et par les sympathies qui se rencontrent entre les pratiques du monde et leurs passions.

Combien donc, pour être à Dieu, est grand l'avantage d'être séparé d'un commerce où tant d'obstacles se dressent contre les gens de bien ! et combien il est bon de vivre dans un état où rien n'empêche la mortification des passions !

AFFECTIONS

Formez-les avec effusion de cœur sur cette pensée, qu'il n'y a rien de plus vrai que ce que dit l'apôtre S. Jean : « Tout ce qui est au monde n'est que concupiscence de la chair, concupiscence des

1 Usquequo claudicatis in duas partes? III Reg. xvm, 21.

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yeux et orgueil de la vie1 ». Or toute cette concupiscence n'engendre que la folie, le péché et la mort. O Dieu, quels fruits !

Voilà où tend toute cette prudence de la chair! Et moi, Seigneur, en quoi ai-je mérité d'être retirée du milieu des enfants du siècle, qui sont fascinés par les délices des plaisirs passagers ? Qui sait, ô mon Dieu, si moi-même je n'aurais pas été plongée dans l'abîme, esclave de cette loi des passions?...

Aussi bien, avec le Psalmiste, dites ces paroles : « Seigneur, Dieu de mon salut, j'ai crié vers vous durant le jour et durant la nuit2 ». Pesez ce mot : « Dieu de mon salut ».

Vous crierez encore pour annoncer sa bonté, pour proclamer votre reconnaissance de ce que sa grâce vous a détourné les yeux de dessus le faste et la vanité pour vous faire contempler la vérité.

Avec David faites aussi cette prière : « Seigneur, détournez mes yeux de la vanité, de peur qu'ils ne la voient3 » avec complaisance.

Reconnaissez que votre faiblesse est grande et que la vanité la trompe souvent.

Rappelez à Notre-Seigneur sa qualité de bon Samaritain, et entretenez-le de l'hôtellerie où il vous a placée. Reconnaissez que les soins, l'ordre et tout ce qui est utile pour votre guérison s'y rencontre abondamment. L'occasion du mal en est ôtée, l'air de la dévotion y est bon, les remèdes

1 Omne quod est in mundo, concupiscentia carnis est, et concupiscentia oculorum, et superbia vitae. I Joann. 11, 16.

2 Domine Deus salutis meae, in die clamavi, et nocte coram te. Ps. lxxxvii, 2.

3 Averte oculos meos, ne videant vanitatem. Ps. cxviii, 37.

contraires aux passions y sont tout préparés; et alors vous pourrez vous écrier : O Seigneur, si je ne guéris pas, ce sera bien ma faute !...

Remerciez-le de ce qu'à tous ces avantages il ajoute l'honneur de sa visite, les attraits de sa grâce, ses inspirations, ses lumières, ses soins, la connaissance de l'excellence de son amour et ses secours continuels. Que de sujets de confiance ! mais aussi que de sujets de confusion, si jamais j'abuse de tant de bienfaits!... O mon Sauveur, il ne me reste qu'à être fidèle ; ne souffrez pas que je sois négligente : car qu'aurais-je à répondre pour excuse ?

Pensez enfin que les deux deniers qu'il donne pour le traitement du malade, sont sa divinité et son humanité, qu'il nous livre avec libéralité dans la sainte Eucharistie. Demandez-lui qu'en aumône il vous donne aussi à vous, pauvre malade, deux deniers, à savoir, son amour et la fidélité, afin de retrancher dans vos passions tout ce qui met obstacle à sa grâce et à son amour.

RÉSOLUTIONS

i° Proposez- vous de retrancher radicalement tout ce que vous trouverez en vous de trop conforme aux usages du monde, ce qu'il estime et qui nourrit si subtilement les passions et les imperfections, mais spécialement la passion de l'ambition et celle de la vanité de la naissance, dont beaucoup se glorifient vainement, comme si les âmes n'étaient pas toutes d'une même race et les corps d'une même corruption.

2° De ménager toutes les occasions que votre profession vous fournit, pour travailler à votre salut, pendant que les enfants du siècle ne travaillent qu'à ce qui périt avec leur vie mortelle et qu'à entretenir le dérèglement de leurs passions.

3° De ne rien faire que pour Dieu et pour l'éternité, et de vous étudier à faire toutes vos actions, comme si vous deviez mourir incontinent.

EXAMEN

i° Considérez si vous ne vous servez pas trop de la prudence humaine pour parvenir à ce qui est conforme à vos désirs et à vos affections.

2° Si vous ne séparez pas la simplicité de la colombe de la prudence qui doit gouverner vos actions.

3° Si vous vous êtes persuadée que, pour suivre Jésus-Christ parfaitement, il faut renoncer à soimême et porter sa croix, et si vous êtes bien résolue de le faire.

4° Si vous êtes diligente à chercher et à manger le pain de votre âme, et si dans vos lectures spirituelles vous ne recherchez pas ce qui contente la curiosité de l'esprit, au lieu de vous appliquer uniquement à ce qui peut vous faire profiter.

BOUQUET SPIRITUEL

i° « Maxima et pretiosa nobis promissa donavit : ut per haec efficiamini divinse consortes naturae, fugientes ejus, quae in mundo est, concupiscentiae corruptionem. » II Petr. i, 4. — Le Sei-

gneur nous a donné de grandes et précieuses promesses, afin de nous rendre par ces mêmes grâces participants de la nature divine, en fuyant la corruption de la concupiscence, qui règne dans le monde.

20 « Laudatur peccator in desideriis animae suae, et iniquus benedicitur. » Ps. x sec. Hebr., 3. — Le pécheur est loué dans les désirs de son âme, et l'impie est béni.

3° « Quam angusta porta, et arcta via est, quae ducit ad vitam, et pauci sunt qui inveniunt eam ! » Matth. vu, 14. — Que la porte de la vie est petite, que le chemin qui y mène est étroit, et qu'il y en a peu qui le trouvent !

TROISIÈME MÉDITATION

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