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DES AFFLICTIONS QUE CAUSENT LES PASSIONS ET DE LEUR TYRANNIE

CONSIDERATIONS

1. S'a l'homme a une inclination au mal, ce n'est que selon ses sens et selon sa concupiscence : car son âme tend d'elle-même au véritable bien, et par un instinct naturel se porte si nécessairement vers Dieu que hors de lui elle est toujours dans l'inquiétude, comme étant hors de son centre et de son unique bien. Les passions peuvent, il est vrai, endormir sa raison pour un temps ; mais elles ne sauraient lui arracher cette inclination instinctive qui l'accompagne partout. C'est là, pour l'homme

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qui s'est éloigné de Dieu, la racine d'où naissent les regrets et les douleurs dont il souffre, et qui demeurent gravés au fond de son âme, sans qu'il puisse les effacer ni s'en délivrer.

2. Chacun sait que le regret ou remords est la plus douloureuse de toutes les peines, parce que celui qui l'éprouve n'en peut attribuer la cause qu'à lui-même. Les souffrances qui arrivent par des accidents imprévus, portent avec elles un remède qui les adoucit : car la raison y trouve de quoi se consoler, en les regardant dans l'ordre de la Providence et en n'y voyant point de sujet de se faire de justes reproches ; mais celles qui viennent de notre propre faute ont une double douleur : celle du mal que l'on souffre, et celle d'en être soi-même la cause.

Si donc personne n'ignore que le regret est la plus grande des peines, l'expérience apprend aussi que les passions ne font autre chose que composer des sujets de regrets, qui souvent se font ressentir même au sein du plaisir, ou qui d'ordinaire prennent la place de la satisfaction, dès qu'elle est passée. C'est l'oracle du Saint-Esprit qui nous le dit : « Sitôt la joie finie, la tristesse succède ' ».

3. Cependant si le regret n'accompagnait point les passions, l'homme en serait encore plus misérable : car, humainement parlant, il ne se retire guère de leurs emportements que par la gêne du cœur qui lui ouvre l'entendement. C'est le regret qui lui donne cette torture; mais il ne saurait jamais rentrer en grâce avec Dieu que par la dou-

1 Extrema gaudii luctus occupât. Prov. xiv, i3.

leur de ce regret. Combien donc grand est un mal qui n'a pour remède que la douleur même qu'il s'est faite ! Qu'il est à plaindre celui qui se blesse de sa propre épée, qui achète si cher son repentir et qui pour jouir d'une satisfaction, qui passe en un moment, s'attire une misère qui demeure toujours !

4. Les passions ne font pas seulement souffrir l'homme dans une des parties de lui-même, mais encore dans tout son être.

Elles troublent son esprit par l'agitation d'une foule de pensées, qui lui ôtent le repos, qui le font travailler aussi bien sur l'impossible que sur le possible, et qui le mettent en état d'aveugler la raison plutôt que de la servir utilement.

Elles tourmentent son cœur par des mouvements violents qui le mettent comme en fureur, et le conflit de ces mouvements variés et contraires qui s'y produisent en un même temps, excite en lui des combats semblables à ceux que se livrent des bêtes féroces d'espèces diverses, qui se trouvent renfermées dans un même local. Et toute la violence et la fureur de ce combat retombe sur l'esprit. Il ne sait quel parti prendre, et il demeure hésitant, engagé dans le tourment de l'irrésolution, qui est l'une des plus grandes peines qu'il puisse souffrir.

De plus, les passions crucifient l'homme jusque dans son corps, en le faisant servir à tout ce qu'il leur plaît; et après avoir forcé ses membres de s'employer au service de l'iniquité, elles le laissent chargé de misères et d'infirmités, accablé de nécessités et de douleurs.

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Enfin elles le font souffrir dans les biens de la fortune, qu'elles sacrifient aux plaisirs, sans considération de l'indigence qui en sera la suite; et elles n'épargnent pas davantage l'honneur, ni la vie elle-même. Faut-il donc s'étonner si les douleurs et les regrets sont inséparables d'une source de tant de désordres?

5. Non seulement les passions font souffrir l'homme ; mais elles le rendent esclave des souffrances par la servitude où elles l'engagent. Où les passions régnent en vertu de l'habitude, la raison n'ose presque se montrer pour leur contredire. Elle voit sa misère, mais elle n'a pas le courage de leur rien refuser : car elles l'accablent dès qu'elle y pense.

Les passions tiennent tout en captivité : l'esprit devient esclave de leurs extravagances, le cœur de leurs mouvements, le corps de leurs dérèglements, la fortune de leurs dépenses et la vie de leur fureur, sans que l'esprit puisse se garantir d'être troublé par leurs tempêtes, le cœur d'être déchiré par leurs mouvements, le corps d'être corrompu par leurs excès, la fortune d'être dissipée par leurs prodigalités, et la vie même d'être précipitée dans une mort malheureuse par leur fureur insensée.

ô. L'homme assiste ainsi à ses propres funérailles; ses passions irritées le portent au sépulcre et son âme suit le convoi, comme la veuve de Naïm suivait celui de son fils. Elle peut bien, la pauvre âme, verser quelques larmes sur sa misère et sur sa perte ; mais elle ne se retirera pas délivrée, à moins que la grâce du Sauveur ne vienne

à son secours et que Jésus ne commande à ces misérables porteurs de s'arrêter, afin de faire le miracle d'une résurrection.

7. Rien ne manque aux passions pour exercer sur l'homme une tyrannie absolue, puisqu'elles lui ôtent tout le véritable bien qu'il peut avoir au monde, et qu'elles le rendent esclave des douleurs les plus cruelles qu'il y puisse souffrir. Que lui laissent-elles donc d'humain et de raisonnable, sinon un certain discernement, qui ne lui sert que pour mieux connaître sa misère, et pour lui faire ressentir un regret qui lui montre incessamment qu'il est coupable envers lui-même, aussi bien qu'il est criminel envers Dieu? Or, qui sait si, en restant parmi les enfants du siècle, vous n'auriez pas été en proie à ces afflictions et assujettie à cette tyrannie?

AFFECTIONS

La sainte Ecriture nous fait entendre cette vérité terrible : « Voici que chacun de vous marche selon la corruption de son cœur, pour ne pas vouloir m'écouter ; aussi je vous chasserai de votre pays dans une terre que vous ignorez, vous et vos pères; et là, vous servirez jour et nuit des dieux étrangers, qui ne vous donneront point de repos ' ». Reconnaissez devant Dieu que cette me-

1 Ecce enim ambulat unusquisque post pravitatem cordis sui mali, ut me non audiat ; et ejiciam vos de terra hac in terram, quam ignoratis vos et patres vestri ; et servietis ibi diis alienis die ac nocte, qui non dabunt vobis requiem. Jer. xvi, 12, i3.

nace est bien accomplie sur l'homme qui le quitte pour suivre ses passions.

O Seigneur, sans aucun doute, « ceux qui s'éloignent de vous périront1 »; mais cependant ils paient bien cher leurs dérèglements : car ils servent vraiment des dieux étrangers, et ce sont les passions.

Celui-ci se fait « un dieu de son ventre 2 », celui-là de son argent; et c'est là une juste punition de vous avoir quitté, ô mon Dieu, vous qui êtes le seul bien, le vrai centre de l'âme, etc.

Quel repos peut avoir une âme qui s'est rendue esclave de ses passions et qui est incessamment tyrannisée par leurs désirs et par leurs mouvements déréglés ? La sainte Ecriture nous le dit : « Mon peuple a fait deux choses mauvaises : ils m'ont délaissé, moi qui suis la source d'eau vive, et ils se sont creusé des citernes percées, qui ne peuvent pas retenir les eaux 3 ».

Appliquez-vous ces paroles avec un regret sincère et généreux, confessant qu'il n'y a rien de plus vrai qu'un cœur qui quitte Dieu pour suivre ses passions, ne fait que creuser une citerne crevassée, où il y a autant de fissures que de passions : les eaux du ciel ne sauraient y rester, tout s'écoule et se perd, ô mon Dieu ! et il n'y demeure que de la boue au fond. Cette boue, c'est le péché, la mauvaise habitude et le chagrin cruel.

1 Ecce, qui elongant se a te, peribunt. Ps. lxxii, 27.

2 Quorum deus venter est. Philipp. ni, 19.

3 Duo mala fecit populus meus : me dereliquerunt fontem aquae vivse,et rbderunt sibi cisternas,cisiernas dissipatas, quae continere non valent aquas. Jer. n, i3.

Instruite, hélas ! par votre expérience passée, répandez votre cœur devant Dieu, avouez vos fautes et rendez grâces au Seigneur.

Appliquez-vous encore ces paroles du Prophète, qui disait à Diju : « Vous avez jugé la cause de mon âme, ô Seigneur, le défenseur de ma vie ' ». Pesez tous ces mots et pénétrez-en votre cœur : Le Seigneur, en effet, a jugé votre cause en votre faveur, en vous séparant du siècle, qui est le théâtre où tant d'infortunés acteurs jouent les personnages des passions. Le diable et la concupiscence sont les compositeurs de la pièce, la mort et l'enfer en sont le dénouement final. Quel triste spectacle aux yeux de Dieu et des anges !

Le Seigneur est aussi le défenseur de votre vie, en vous donnant les moyens de la garder et de la passer dans la douceur de son service, en secouant le joug et la servitude des passions.

Remerciez Dieu, en comparant votre sortie du siècle à celle de l'Egypte; et que votre âme s'écrie : Seigneur, si votre ange libérateur n'était venu à mon secours pour m'entraîner et me conduire, que serais-je devenue? Je serais restée dans cette terre d'Egypte, où Ton adore des dieux, qui ne sont que des rats, des taupes et des chauvessouris, sous des pavillons dorés. Quel secours peuton en attendre? Demandez donc au Seigneur la grâce de ne jamais servir les passions, qui sont ces dieux mensongers.

Réjouissez-vous, devant le Seigneur, de vous voir

1 Judicasti, Domine, causam animae meae, redemptor vitas meae. Thren. ni, 58.

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passée au delà de la mer rouge, où tant d'autres sont, hélas! ensevelis. Que votre joie éclate en vous voyant sur le chemin de la terre promise, où la lumière pour la nuit, l'ombre pour le jour, et aussi la manne et l'ange ne vous quitteront jamais, et où la tentation, s'il s'en rencontre, ne sera que pour éprouver votre fidélité.

Enfin imprimez dans votre esprit ces paroles de David : « Le Seigneur est ma lumière et mon salut, qui pourrais-je craindre1? » Et ainsi vous pourrez dilater votre âme devant Dieu, en vous appliquant ce qui est dit de la marche des enfants d'Israël et de tous les prodiges qu'il a, comme vous le savez, opérés en leur faveur.

RÉSOLUTIONS

i° Proposez-vous d'être entièrement soumise à la conduite de Dieu et aux règles de sa sainte volonté, sans vouloir rien considérer en tant que conforme à vos inclinations, mais en tant que conforme à cette volonté sainte.

20 De vous montrer résignée à toutes les épreuves dont sa Providence voudra se servir pour vous apprendre la fidélité à la suivre, aussi bien par les déserts que par les autres voies, puisque sa protection ne vous fera jamais défaut.

3° D'être parfaitement soumise à vos supérieurs, en les considérant comme d'autres Moïses, sans regarder ce qu'ils sont par eux-mêmes, mais ce qu'ils vous sont de la part de Dieu.

1 Dorninus illuminatio mea, et salus mea, quem timebo ? PS. xxvi, 1.

EXAMEN

i° Voyez si vous reconnaissez que vous devez vous défier de vos inclinations comme de vos plus grandes ennemies.

20 Si vous êtes bien persuadée du besoin que vous avez du secours de la grâce pour les surmonter, et si vous êtes diligente à le demander.

3° Si votre cœur n'est pas engagé dans des affections inutiles ou qui sortent des bornes de la charité.

BOUQUET SPIRITUEL

i° « Animas irreverenti et infrunitae ne tradas me. » Eccli. xxm, 6. — Ne me laissez pas tomber dans l'état d'une âme qui a perdu la honte et qui est insatiable.

2° « Vae qui trahitis iniquitatem in funiculis vanitatis, et quasi vinculum plaustri peccatum. » Is. v, 18. — Malheur à vous qui traînez l'iniquité avec les courroies de la vanité mensongère, et qui tirez après vous le péché, comme les traits emportent un chariot.

Or ces liens, ce sont les passions.

3° « Quem ergo fructum habuistis tune in illis, in quibus nunc erubescitis? Nam finis illorum mors est. » Rom. vi, 21. — Quel fruit tiriez-vous alors de ces désordres, qui vous font à présent rougir de honte? puisque leur fin, c'est la mort.

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QUATRIÈME MEDITATION

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