DU MAUVAIS EXEMPLE
CONSIDÉRATIONS
i. La trop grande complaisance quAdam avait pour sa femme était bien capable de lui causer une forte tentation; mais le mauvais exemple qu'elle lui donna, en mangeant la première du fruit défendu, fut le poids qui l'emporta et le précipita dans la désobéissance. Tout le malheur du monde est donc venu du scandale ; et comme la cause n'en est point retranchée, elle y entretient toujours le malheur et elle l'augmente toujours. Jésus-Christ nous l'assure, la raison nous le fait comprendre, mais l'expérience nous en donne une preuve sensible et continuelle.
2. Que ne peut pas l'exemple sur les hommes? Il les porte jusqu'à affronter la mort intrépidement. Un soldat, eût-il même un faible sentiment de l'honneur, s'expose à ce qu'il y a de plus terrible à la nature; et, quelque répugnance qu'il ressente, l'exemple de son capitaine et de ses compagnons l'engage à se faire la dernière des violences. Il ne faut donc pas s'étonner si, dans les choses qui sont agréables à ses sens, l'homme, poussé par l'exemple, se porte aux extrêmes : car l'exemple est un poids qui fait fléchir sa raison. L'inclination de la nature toute seule met l'homme déjà assez en balance, le rendant incertain, et sans aucun doute elle l'emporterait sans le secours de
la grâce ; mais quand le poids du mauvais exemple y est joint, que deviendra-t-il s'il n'a pas le secours d'une grâce singulière?
3. Mais cette grâce ne se donne qu'aux humbles, qui reconnaissant leur infirmité, sentent le besoin qu'ils ont de son secours. Or les humbles ne cherchent pas le danger, ils le fuient : il faut donc fuir le mauvais exemple, car autrement on manquerait d'humilité. C'est aimer le danger que de s'y exposer indiscrètement ; et c'est ainsi aimer sa perte, puisque le Saint-Esprit nous avertit « que celui qui aime le danger y périra ' ».
4. Combien donc il faut d'attention, de fidélité et d'efforts violents pour que l'esprit se dérobe au mauvais exemple, alors qu'il frappe les sens et qu'on n'en peut détourner les yeux! Il est impossible d'éviter de le voir en vivant dans le siècle : car il est répandu comme les eaux du déluge l'étaient sur la terre ; et les âmes qui s'élèvent audessus du mauvais exemple, comme l'arche de Noé s'éleva au-dessus des eaux, y sont bien rares. Il en est plusieurs qui désirent se dérober à ses atteintes ; mais, restant dans le monde, ils ressemblent à ceux qui pendant le déluge montaient sur les arbres, ou qui couraient aux montagnes pour se garantir des flots, et cependant, grossissant toujours de plus en plus, l'onde les engloutissait. De même aussi, ces hommes combattent quelque temps contre le mauvais exemple ; mais enfin le grand nombre l'emporte : ils ont beau nager quelque peu, tout à coup survient une vague, et ils sont submer-
1 Qui amat periculum, in illo peribit. Eccli. ni, 27.
MÉDITATIONS SUR l'ÉTAT RELIGIEUX 475
gés. Aussi bien, comme la reconnaissance d'une âme, que Dieu retire du siècle, doit être grande, puisqu'il la préserve de tant de dangers du mauvais exemple !
5. Quand même, en effet, vous auriez été parfaitement fidèle à rechercher les bons ; cependant vous auriez été contrainte de voir les mauvais; et alors les difficultés, les luttes et l'expérience vous auraient fait connaître qu'un seul mauvais exemple a plus de force pour attirer au mal que plusieurs bons pour faire opérer le bien.
Mais Dieu vous a retirée de toutes ces difficultés, pour vous mettre dans un lieu où les avenues sont fermées au mauvais exemple, où Ton n'admet, où Ton ne souffre que les bons. Là les règles, les pratiques et tous les desseins et désirs ne tendent qu'à entretenir le bien de la vertu et à unir l'âme à Dieu.
Vous devez donc considérer l'état religieux comme l'arche sainte, où le Seigneur vous a fait entrer pour ne point être abîmée dans le déluge du mauvais exemple et pour voguer avec sûreté sur les flots de cette vie.
Souvenez-vous de ces paroles de Jésus-Christ : « Malheur au monde à cause de ses scandales l ! » Reconnaissez-en la vérité en sa présence, et dites : O Seigneur, vous connaissez le fond des cœurs et leurs inclinations ; il n'y a rien de plus vrai que ce
1 Vae mundo a scandalis. Matth. xvin, 7.
qui sort de votre bouche. Ajoutez ici ce que vous avez éprouvé par expérience, et confessez que vous avez reconnu, à vos dépens, ce que peut l'exemple sur votre infirmité.
Prononcez avec une effusion d'amour la parole de David : « Votre miséricorde est grande envers moi, ô mon Dieu, et vous avez tiré mon âme du fond de l'enfer ' » ; et reconnaissez la grâce qu'il vous a faite de vous éloigner de tant de mauvais exemples.
Entretenez-vous avec Notre-Seigneur de ce nouveau déluge d'iniquités, que répand dans le monde le mauvais exemple; et que votre âme s'écrie : Hé ! Seigneur, comment en serais-je sortie, si vous ne m'aviez procuré une arche de salut?
La sainte Ecriture dit que Dieu ferma l'arche lui-même, après que Noé y fut entré, et qu' « au dehors les ouvertures furent bien closes2 » pour empêcher les eaux du déluge d'y pénétrer.
Priez-le de faire de même envers vous. O Seigneur, direz-vous, ne vous fiez pas à moi, attachez-moi fortement à vous-même. Fermez bien les portes de mes sens, « et mettez-vous comme un cachet sur mon cœur, comme un sceau sur mon bras3 » : sur mon cœur, afin que rien n'en sorte qui puisse scandaliser mon prochain et que rien n'y entre qui soit opposé à votre volonté; sur mon bras, afin que je ne fasse point d'action scandaleuse.
1 Misericordia tua magna est super me; et eruisti animam meam ex inferno inferiori. Ps. lxxxv, i3.
2 Inclusit eum Dominus deforis. Gen. vn, 16.
3 Pone (te) ut signaculum super cor (meum), ut signaculum super brachium (meum). Cant. vm, 6.
Reconnaissez que Jésus-Christ a bien raison de dire en toute vérité : « Malheur à celui qui scandalise une âme simple, mieux vaudrait pour lui qu'il eût une pierre suspendue au cou, et qu'il fût jeté au fond de la mer ' » : car alors un seul corps périrait; mais, hélas! Seigneur, le scandaleux perd deux âmes : la sienne d'abord, et puis celle du prochain.
Cependant, dit Jésus-Christ, « il est nécessaire qu'il arrive des scandales2». Déplorez cette malheureuse nécessité : Seigneur, ajouterez-vous, qui en est la cause ? est-ce vous ? Oh ! non, c'est le monde lui-même, c'est le désordre de la liberté, c'est le péché qui en sont les racines pernicieuses, etc.
Remerciez Jésus-Christ de ce qu'il a voulu vivre si longtemps parmi les hommes, pour leur présenter un modèle de tout bien, et pour vous donner ses exemples, comme un antidote contre le venin du scandale.
Pensez que c'est à vous-même qu'il dit ces paroles : « Je vous ai donné l'exemple, afin que vous fassiez ainsi 3 ». Dilatez votre âme et votre cœur, le plus que vous pourrez, sur cette pensée, et concevez un ardent désir de régler toutes vos actions sur cet exemple ; et vous direz en finissant : Hé quoi ! Seigneur, vous avez voulu condescendre à me montrer comment il fallait faire toutes mes ac-
1 Qui autem scandalizaverit unum de pusillis istis... expedit ei ut suspendatur mola asinaria in collo ejus, et demergatur in profundum maris. Matth. xvm, 6.
2 Necesse est ut veniant scandala. Ibid., 7.
3 Exemplum dedi vobis, ut... ita et vos faciatis. Joann. xim, i5.
tions avec honneur et dignité, et je ne vous imiterais pas ! Vraiment cela ne serait pas raisonnable !
RESOLUTIONS
i° Proposez-vous d'agir avec tant de circonspection dans vos actions, que vous ne fassiez rien qui puisse retarder le prochain dans la poursuite de la perfection.
2° D'être bien attentive à Dieu, comme s'il n'y avait que lui et vous au monde. Cela vous sera un puissant moyen pour faire vos actions avec paix et avec pureté d'intention.
3° Déporter au prochain une grande compassion, sans pourtant l'imiter dans ses chutes et dans ses imperfections.
EXAMEN
i° Voyez si vous ne trouvez rien dans vos actions ou dans vos paroles qui soit opposé à la vertu : car sur ce point, il faut peu de chose pour faire tort au prochain spécialement dans la Religion.
2° Voyez encore de quelle manière vous parlez de Dieu et de la vertu, et si vous ne dites rien qui tende au relâchement : car la nature ne cherche qu'à détruire, et elle écoute volontiers ceux qui prennent son parti.
3° Voyez enfin si vous n'en parlez pas d'après certains préjugés, qui passent imprudemment aux extrêmes et à des rigueurs indiscrètes, sans les bien comprendre : car ces deux défauts sont également
préjudiciables; en effet ce n'est pas notre sens qui doit nous régler, mais la droite vérité.
BOUQUET SPIRITUEL
i° « Noli cibo tuo illum perdere, pro quo Christus mortuus est ». Rom. xiv, i5. — Prenez garde, par votre nourriture, de perdre celui pour qui Jésus-Christ est mort.
20 « Si autem manus tua, vel pes tuus, scandalizat te, abscinde eum, et projice abs te ». Matth. xviii, 8. — Si votre main ou votre pied vous est un sujet de scandale, coupez-les et jetez-les loin de vous.
CINQUIEME MEDITATION