‹ Avis spirituels et méditationsChapitre 104 sur 164 · DES OCCASIONS DE SE PERDRE PAR SA PROPRE FAIBLESSE · texte numérisé non relu

DES OCCASIONS DE SE PERDRE PAR SA PROPRE FAIBLESSE

CONSIDÉRATIONS

1. Les aliments les plus délicieux pour l'homme qui se porte bien, lui sont les plus dangereux auand il est malade ; et alors il est contraint de re-

noncer à une infinité de mets exquis, pour se réduire à n'user que de ceux qui sont les moins agréables au goût. Il faut que l'homme fasse de même à l'égard des créatures : elles sont, il est vrai, sorties des mains du Créateur toutes belles et toutes bonnes ; mais son péché, l'ayant fait malade, les lui a rendues dangereuses. Il ne doit donc s'en

servir qu'avec grande restriction et modération, s'il veut éviter le danger de mourir. Si l'homme sensuel demande : Mais pourquoi Dieu a-t-il créé tant de balles choses, et m'a-t-il donné une si grande inclination à m'en servir, puisqu'il me recommande de m'en abstenir? il y a cette réponse à lui faire : que c'est son dérèglement et la maladie de son péché qui en sont la cause. Ne faut-il pas que le médecin défende au malade le melon, quoiqu'il soit fort bon? et le malade ne doit-il pas s'en abstenir, s'il veut ne pas mourir?

2. Notre maladie ne vient que de l'intempérance, et elle ne se guérit que par la sobriété ; mais il y a peu de malades sages : c'est pourquoi les créatures sont devenues des pièges pour leur infirmité, et l'usage commun des choses mondaines les met en grand danger de sacrifier leur santé spirituelle à leur inclination. Les créatures gémissent, en servant à la volonté déréglée de ces malades contre le gré de leur Créateur; aussi leurs âmes en pâtissent, car elles en meurent et se perdent éternellement.

3. Les créatures sont en elles-mêmes des objets innocents, qui doivent porter les hommes à l'admiration et à l'amour de leur Créateur; mais ce malheureux monde les a comme imprégnées de venin par ses pratiques perverses. Il s'est fait des magasins de vanités, où il forge tous les jours de nouvelles inventions pour tenter l'infirmité humaine, et toute son industrie ne tend qu'à inventer quelque nouveau moyen pour attirer les pauvres malades, afin de les tromper, de les séduire et de les faire mourir. La créature sert d'appât à leur faiblesse,

comme le ver l'est au poisson ; mais c'est le monde qui forge l'hameçon, en aiguise la pointe et le dispose avec habileté pour prendre les âmes et leur donner la mort. Combien donc il faut de circonspection et de sobriété dans l'usage de ces objets que le monde présente à nos sens, puisque la faiblesse humaine est déjà si portée à mal s'en servir, quand même ces artifices de la vanité ne s'y rencontreraient pas? Qui pourrait compter le nombre des âmes que ces objets ont précipitées dans la mort, et qu'ils y précipitent tous les jours? Et vousmême, que savez-vous si vous n'auriez pas été de ce nombre?

4. De plus, les occasions rendent encore le danger plus grand pour le malade : car elles lui donnent la facilité de manger de ce qui lui fait mal ; et en y ajoutant l'agrément des mauvais entretiens (ce qui aujourd'hui est dans le monde la chose la plus commune), vous verrez qu'il ne se trouve presque plus d'autre moyen que de fuir le monde pour ne pas périr : car celui qui pense être le plus fort, est souvent le plus faible. Seule l'humilité peut mettre en sûreté celui qui reste aux prises avec ces difficultés, puisqu'il n'y a que cette vertu qui attire le secours du Ciel.

Pensez-vous donc être plus forte que David, Salomon et plusieurs autres cèdres du Liban, que les objets créés et les occasions ont couchés contre terre ?

5. Ne m'alléguez pas l'excellence d'un bon naturel, ni les habitudes de probité : car il n'y a point de péché, commis par un homme, que tous les autres ne soient capables de commettre. Le même

germe de péché se retrouve dans tous les enfants d'Adam, et il produira son fruit, comme la terre, quelque bonne et fertile qu'elle puisse être, produit des chardons, à moins que l'on ne s'applique avec le secours de la grâce à couper les rejetons mauvais, dès qu'ils paraissent, et à retrancher l'aliment qui les nourrit.

Si S. Paul nous avertit si sagement « de nous considérer nous-mêmes, en corrigeant le pécheur, de peur d'être tentés nous aussi ; », c'est pour nous apprendre que la présomption et la chute se suivent de près, et que l'homme, qui ne reconnaît point humblement la ressemblance qu'il a avec le pécheur, la reconnaîtra à ses dépens dans sa première chute.

6. Toutes les chutes des autres, quelles qu'elles puissent être, vous rendent redevable à Dieu de grandes actions de grâces, pour n'être pas vousmême tombée dans les mêmes fautes. Qui sait, âme pieuse, ce que vous seriez devenue, si vous n'aviez pas reçu une éducation meilleure que tel ou tel pécheur, si vous vous étiez trouvée dans les embarras de tel ou tel autre, avec les mêmes inclinations, dans de semblables occasions, en présence de certains objets, de certaines épreuves? Et si Dieu, quand la tentation vous pressait, n'avait luimême détourné l'occasion, peut-être seriez-vous tombée plus bas que les autres?

Qui sait encore si Dieu ne vous a pas retirée du siècle, parce qu'il prévoyait que tel objet ou telle occasion vous aurait perdue, si vous y étiez restée :

1 Considerans te ipsum, ne et tu tenteris. Galat. vi, 1.

car enfin, ce qui n'est pas arrivé en vingt-cinq ans, pouvait arriver en un seul jour?

Dites à Dieu qu'il a montré dans beaucoup d'âmes la vérité de ce que dit son Prophète : « Qu'il est terrible dans ses conseils sur les enfants des hommes ' »; mais que ses desseins sont charitables et aimables sur la vôtre, qui a été précieuse devant ses yeux et mise à l'abri sous l'ombre de sa protection.

Reconnaissez que votre retraite vous sépare des dangers du monde, de ses objets, de ses tentations ; et dites à Dieu ces paroles de David, en le bénissant et en le remerciant : « Vous avez retiré mon âme de la mort, mes yeux des larmes, et mes pieds de la chute2 » : mort sans fin, larmes sans consolation, chute sans remède, car en nous-mêmes il n'y en a point.

Confessez qu'en raison de votre création vous lui êtes redevable de tout ce que vous êtes, et que vous l'êtes encore bien plus en raison de la rédemption ; mais que peut-être la première ne vous aurait servi que d'une matière d'abus et d'ingratitude, et que la seconde n'aurait servi qu'à vous rendre plus criminelle, si la grâce de votre vocation ne vous avait été donnée, et ne vous eût fourni un moyen avantageux pour ne pas abuser de votre création et pour bien profiter de la rédemption.

1 Terribilis in consiliis super filios hominum. Ps. lxv, 5. 1 Eripuit animam meam de morte, oculos meos a lacrymis, pedes meos a lapsu. Ps. cxiv, 8.

Humiliez-vous devant Dieu à la vue de vos faiblesses, et les reconnaissant bien, dites : O Seigneur, de quels désordres ne serais-je pas capable, si j'étais laissée à moi-même?

Adressez-vous à Jésus, votre céleste Instituteur, invoquant son âme si sainte dont Dieu s'est servi afin de nous proposer un modèle; et, pour mieux former votre affection, rappelez-vous que le Saint- Esprit, voulant provoquer les hommes à rendre à leur père et à leur mère l'honneur qui leur est dû, leur adresse ces paroles : « Souvenez-vous que sans eux vous ne seriez pas nés ' ». Ainsi vous reconnaîtrez le même droit dans votre saint Instituteur, sachant qu'il a contribué à votre vie nouvelle par le sacrifice entier de sa propre vie.

Demandez donc ses prières pour votre amendement et pour votre perfection, puisqu'il a employé sa vie pour servir de modèle à votre conversion.

Enfin, après avoir entretenu Notre-Seigneur de vos affections, adressez-vous à la très sainte Vierge, et répandez votre cœur dans son sein comme dans celui d'une bonne mère. Communiquez-lui tous vos désirs, vos pensées et vos sentiments, et demandez-lui son secours ; et, ne l'oubliez pas, cela vous l'observerez dans toutes vos méditations.

RÉSOLUTIONS

10 De vous humilier vous-même à la vue des fautes du prochain, de lui porter compassion, et de

1 Mémento quoniam nisi per illos natus non fuisses. Eccli. vu, 3o.

MÉDITATIONS SUR l'ÉTAT RELIGIEUX 485

ne diriger votre zèle que contre le péché et non contre le pécheur.

2° De ne mépriser jamais personne, si abject et imparfait qu'il soit. Parfois cependant un certain air de mépris peut être simulé, lorsque la charité vous dictera que cela sera utile pour la correction du pécheur; mais alors gardez dans votre cœur d'autant plus de tendresse pour lui que vous le verrez plus digne de compassion.

3° D'estimer votre état comme s'il était nécessaire à votre salut, en présumant que la Providence a voulu vous le faire embrasser pour prévenir les misères de votre faiblesse et pour vous empêcher de succomber parmi tant d'objets et d'occasions.

EXAMEN

i° Voyez si vous êtes bien persuadée du besoin que vous avez de vous mortifier, et si vous vous y appliquez avec soin.

20 Si dans votre cœur vous ne méprisez aucune personne, quelque vile et abjecte qu'elle puisse être, et si vous ne vous préférez pas à elle dans votre estime.

3° Si vous veillez prudemment sur vos sens « de peur que la mort n'entre par ces fenêtres ' », et si vous ne conservez pas quelque curiosité touchant les vanités du monde ; je ne dis pas conserver une affection, car ce serait trop, mais une simple curiosité, parce que cela même peut faire bien du tort aux âmes religieuses.

1 Quia ascendit mors per fenestras nostras. Jer. ix, 21.

BOUQUET SPIRITUEL

i° « Creaturae Dei in odium factae sunt, et in tentationem animabus hominum, et in muscipulam pedibus insipientium. » Sap. xiv, 11. — Les créatures de Dieu sont devenues un objet d'abomination, un sujet de tentation pour les hommes, et un filet où sont pris les pieds des insensés.

20 « Fascinatio nugacitatis obscurat bona, et inconstantia concupiscentiae transvertit sensum sine malitia. » Sap. iv, 12. — La fascination de la bagatelle obscurcit le bien, et l'inconstance volage de la concupiscence bouleverse l'esprit même éloigné du mal.

3° « Vigilate, et orate, ut non intretis in tentationem : spiritus quidem promptus est, caro autem infirma. » Matth. xxvi, 41. — Veillez et priez, afin de ne point tomber en tentation : car l'esprit est prompt, mais la chair est faible.

SIXIÈME MÉDITATION

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