‹ Avis spirituels et méditationsChapitre 105 sur 164 · DE LTNSTABILITÉ ET CHANGEMENT DES BIENS DE LA FORTUNE · texte numérisé non relu

DE LTNSTABILITÉ ET CHANGEMENT DES BIENS DE LA FORTUNE

CONSIDÉRATIONS

1. Puisque le monde fait servir toutes les œuvres de Dieu à ses dérèglements, il ne faut laisser passer aucune de ses misères sans nous en servir pour témoigner au Seigneur notre reconnaissance.

Le mondain travaille pour se bâtir une félicité, et

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il se damne. Il ressemble aux ouvriers de la tour de Babel, qui ne s'entendant plus les uns les autres, se donnaient du ciment pour des pierres, parce qu'au lieu des matériaux qu'il demande et qu'il désire pour bâtir sa fortune, il en trouve d'autres bien différents, et il se confond lui-même par manque de se connaître et de s'entendre.

Il n'y a rien de plus inconstant que ce qui s'appelle biens de la fortune ; on ne les acquiert qu'avec des soins pénibles et dangereux, on ne les possède que pour les perdre bientôt. Et que fait-on en travaillant à les acquérir, sinon se préparer d'amères douleurs, qu'il faut souffrir nécessairement, puisque leur perte nous est assurée? Leur possession transitoire ne tient qu'à un fil et dépend d'autant d'accidents qu'il en peut arriver dans la vie. Un larcin, un incendie, une guerre, un procès, une inimitié, une violence, une banqueroute, et bien d'autres misères de ce genre, détruisent la fortune la plus florissante. Quel est l'homme qui peut par son industrie se mettre en sûreté contre ces accidents?

S. Paul appelle ces biens « la substance du monde » : car ils soutiennent ses désordres, comme la substance soutient les accidents. Faut-il donc s'étonner si un fondement si faible et si inconstant ne produit que des ruines et des malheurs?

2. Ce qui devrait détacher les enfants du siècle de ces biens de la fortune, est ce qui les y attache encore plus, par l'opiniâtreté qu'ils ont de s'en rendre les maîtres absolus; mais ils en souffrent la peine, parce qu'ils travaillent à une chose impossible, et que leur cupidité ne sert qu'à convertir en misères leur prétendue félicité. La connaissance de

ces accidents imprévus, qui peuvent les rendre pauvres en un moment, ne les tient-elle point continuellement dans la crainte et les soucis? Quelles peines, quels travaux n'endurent-ils point pour prévenir ou pour empêcher les mauvais effets de la malice et de l'envie? De quelles sollicitudes ne sontils pas accablés pour conserver leur état sans en déchoir? Quelles privations ne souffrent-ils point, quand ils s'en voient déchus, pour ne pas faire paraître leur misère au dehors?

3. Mais ils ont beau faire, ils seront toujours tourmentés : car Dieu aime à se faire comme un jeu de tous ces biens de la fortune, pour apprendre aux hommes à mettre leur espérance et leurs soins dans des choses tout autres que les biens temporels. Aussi, en un seul moment, il en fait passer plusieurs des délices de la vie à la privation du nécessaire, afin de leur faire connaître que toute leur industrie est trop courte pour pourvoir à leurs besoins, et que c'est de lui seul qu'il faut tout attendre.

4. Ceux qui perdent leurs biens de fortune se trouvent plongés tout à la fois et dans l'affliction de l'esprit, qui est privé des prétentions de son ambition, et dans la confusion de la pauvreté qu'ils avaient en horreur, et dans la douleur du corps qui est sevré de ce qui flattait sa délicatesse. Mais leur plus grande misère est l'horreur qu'ils ont de ces pertes et de ces peines, ce qui les éloigne de la disposition nécessaire pour les convertir en vertu et en mérite. Quant à ceux qui n'ont pas à subir la perte de leurs biens, ils ne peuvent éviter ni les soins, ni les travaux nécessaires pour les conserver, ni la crainte de les perdre. Or, si le repos de l'es-

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prit est un véritable bien, il faut nécessairement avouer que ces autres biens n'en méritent pas le nom, puisque, soit qu'on les perde, soit qu'on ne les perde point, ils n'ont en eux-mêmes que des épines, et sont sujets à des accidents opposés au véritable repos. Il faut donc posséder ces biens plutôt avec mépris qu'avec affection de cœur, ou bien il faut renoncer au repos de l'esprit; et c'est ce que les enfants du siècle ne sauraient comprendre.

5. Bien au contraire, l'état religieux vous met à l'abri de ces tempêtes, en posant des bornes à vos convoitises, et par là même il vous délivre des douleurs cuisantes de l'ambition, frustrée dans son attente. Il vous dérobe à l'inconstance et aux soins de vos biens temporels, mais pour vous donner en partage un héritage assuré, vous faisant jouir à l'avance du patrimoine de Jésus-Christ. S'il vous fait renoncer à des superfluités dangereuses, il vous fournit en même temps tout ce qui vous est légitimement nécessaire, sans qu'il soit besoin d'y employer ni vos soins, ni vos peines.

N'est-ce pas un grand bonheur de pouvoir consacrer tous ses soins et tout son temps à Dieu et à son salut, sans avoir à s'occuper des besoins de notre pauvre corps ?

AFFECTIONS

Admirez et adorez le conseil de Dieu, qui a voulu que les hommes fussent ainsi trompés dans leurs prétentions et dans leurs désirs temporels. O Seigneur! c'est pour mettre des bornes aux poursuites de leur ambition : car jusqu'où iraient-ils, s'ils n'é-

taient ainsi arrêtés? Combien s'attacheraient aux biens de la terre, s'ils jouissaient d'une prospérité tranquille et assurée, puisque, nonobstant tant de disgrâces, ils y tiennent encore si fort ?

Reconnaissez que toutes ces infortunes sont pour les hommes autant de traits de la charité de Dieu, qui les environne de toutes parts pour les aider à ne point se perdre et à le reconnaître comme le seul vrai bien.

Le Psalmiste nous le dit : « Tous les hommes, amis des richesses, ont dormi leur sommeil, et lorsqu'ils se sont éveillés, ils n'ont rien trouvé dans leurs mains ' ». Reconnaissez que ces paroles de David se seraient peut-être accomplies en vous. Peut-être même vous vous seriez endormie plus que les autres, et vous vous seriez seulement éveillée, ou bien dans la nécessité, les mains vides de biens temporels, ou bien dans la mort, les mains vides de bonnes œuvres. Or, qu'est-ce que mourir en un tel assoupissement? O mon Dieu ! c'est avoir tout perdu, le temps, la vie et l'éternité!...

Appliquez-vous encore avec reconnaissance ces paroles du Prophète royal : « Le Seigneur me conduit, je ne manquerai de rien ; il m'a mis dans un lieu de pâturage 2 ». Oui, il vous conduit pour vous retirer de tant de misères et de dangers ; dites donc avec sentiment : O Seigneur, c'est vous, ce n'est pas moi, car de moi-même je n'aurais été capable que de me précipiter dans le torrent du monde et

1 Dormierunt somnum suum ; et nihil invenerunt omnes viri divitiarum in manibus suis. Ps. lxxv, 6.

2 Dominus régit me, et nihil mini deerit : in loco pascuse ibi me collocavit. Ps. xxn, i, 2.

dans ses misères, tandis que dans l'état religieux rien ne me manque ni pour l'âme, ni pour le corps. Aussi pour un si grand bienfait remerciez Notre- Seigneur avec effusion de cœur. Du fond de votre âme dites avec David : O mon Dieu ! « en moi il est une prière que j'adresse au Dieu de ma vie ; oui, je dirai à Dieu : Vous êtes mon refuge ! ».

Développez encore cette pensée en vous écriant : O Seigneur! que serais-je devenue si vous ne vous étiez rendu mon refuge? L'ambition m'aurait sans doute servi de supplice, et je n'aurais trouvé dans les biens du monde que famine et indigence d'esprit. Mille accidents auraient pu précipiter mon corps dans de rudes châtiments pour ses délicatesses.

Entrez aussi dans les sentiments de David, qui disait : « Mon cœur et ma chair ont été remplis de joie pour le Dieu vivant2», et reconnaissez que pour l'un et pour l'autre vous avez bien sujet de vous réjouir.

Souvenez-vous enfin de cette terrible comparaison, qui d'après Jésus-Christ doit s'établir au dernier jour, alors que « les Ninivites s'élèveront au jour du jugement contre les Juifs et les condamneront3 ».

Faites par avance ce jugement entre vous et tant de malheureux, dont le temps et les soins sont dans le monde employés pour leur subsistance, et vous pourrez dire : O Seigneur ! je le confesse, ils auront

1 Apud me oratio Deo vitae meae, dicam Deo : Susceptor meus es. Ps. xli, 9, 10.

2 Cor meum et caro mea exultaverunt in Deum vivum.

Ps. LXXXIIJ, 3.

3 Viri Ninivitae surgent in judicio cum generatione ista, et condemnabunt eam. Matth. xu, 41.

bien sujet de se soulever contre moi et de me condamner, si je ne me sers pas fidèlement des moyens que vous me donnez de consacrer mon temps et mes soins pour l'éternité.

RÉSOLUTIONS

i° De n'avoir plus désormais d'ambition que pour croître en charité et pour augmenter votre vertu.

2° De vous servir du dégagement des biens temporels pour vous appliquer à suivre le bon plaisir divin.

3° De recommander souvent à Dieu les besoins des pauvres et des affligés et de les aider autant que votre état le permet.

EXAMEN

i° Voyez si vous ne nourrissez pas quelque estime de la fortune du monde, qui vous fasse préférer les personnes de qualité aux pauvres qui ont de la vertu.

2° Si vous ne prenez pas trop d'intérêt au bienêtre de vos proches.

3° Si vous reconnaissez assez l'obligation que vous avez de bien servir le Maître qui vous entretient et qui vous nourrit dans sa maison.

BOUQUET SPIRITUEL

i° « Seminastis multum, et intulistis parum ; comedistis, et non estis satiati ; bibistis, et non estis inebriati ; operuistis vos, et non estis calefa-

MÉDITATIONS SUR L'ÉTAT RELIGIEUX 4û3

cti ; et qui mercedes congregavit, misiteas in sacculum pertusum. » Agg. i, 6. — Vous avez semé beaucoup, et vous avez peu recueilli ; vous avez mangé, et votre faim n'a pas été rassasiée; vous avez bu, et votre soif n'a pas été étanchée ; vous vous êtes couverts, et vos membres sont demeurés froids ; et celui qui amassait des richesses les a mises dans un sac percé.

2° « Agite nunc, divites, plorate ululantes in miseriis vestris quae advenient vobis. Divitiae vestrae putrefactae sunt ; et vestimenta vestra a tineis comesta sunt. » Jacob, v, 1,2. — Or sus maintenant, riches, pleurez et criez à la vue des misères qui doivent vous arriver : la pourriture a gâté vos richesses, et les vers ont rongé vos vêtements.

3° « Thesaurizate autem vobis thesauros in cœlo, ubi neque aerugo, neque tinea demolitur, et ubi fures non efTodiunt, nec furantur. Ubi enim est thésaurus tuus, ibi est et cor tuum. » Matth. vi, 20, 21. — Faites-vous des trésors dans le ciel, où ni la rouille ni les vers ne les gâteront, où les voleurs ne peuvent ni les déterrer ni les dérober : car où est votre trésor, là aussi est votre cœur.

SEPTIEME MEDITATION

DE LTMMINENCE DE BEAUCOUP DE TRIBULATIONS PROVENANT DU DEFAUT DE CHARITE.

CONSIDÉRATIONS

1 . Salomon avait bien raison de le dire : « Quand même un homme donnerait tout le bien de sa

maison pour acquérir la charité, il croirait n'avoir rien donné ' ». C'est que cette vertu est si précieuse que tout le reste n'est rien en comparaison.

Elle est le premier et le plus beau caractère de ressemblance que nous ayons avec Dieu, et c'est elle qui donne à toutes les choses leur prix et leur saveur. Les enfants du siècle n'avouent-ils pas euxmêmes que là où il n'y a point d'amour, il n'y a pas de bonheur? Tout ce qu'ils n'aiment pas leur est à charge; mais où l'amour se trouve, tout devient doux et léger.

2. C'est le grand remède des misères communes de la vie qui font la peine du péché dans tous les enfants d'Adam : car elle les adoucit par ses secours et par sa compassion, et seule elle prend part à ces misères. Or puisque ces infortunes sont inévitables et qu'elle en est le remède, c'est être ennemi de sa propre consolation que de ne pas estimer la charité comme elle le mérite, et c'est y renoncer que de la rejeter.

Jésus-Christ savait parfaitement ce qui nous était nécessaire, et en nous apportant le remède [de la charité, il nous a bien montré qu'il voulait pourvoir non seulement à notre salut éternel, mais aussi aux misères de notre vie : c'est pour cela que sa vie n'a été qu'une école et une pratique continuelle de charité.

3. Que n'a-t-il pas dit en effet? que n'a-t-il pas fait pour nous faire connaître le véritable amour de

1 Si dederit homo omnem substantiam domus sua? pro dilectione, quasi nihil despiciet eam. Cant. vin, 7.

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la charité et pour nous découvrir la fausseté de l'amour du monde, qui n'est qu'une source de malheurs et un enchaînement de misères?

C'était un excellent Médecin qui touchait à la source même de tous les maux et leur appliquait un remède universel et divin. Et certes il est divin ce remède qui guérit en aimant et en apprenant à aimer. Il ramenait en effet l'homme à son premier état en le reconduisant à son principe, qui est l'amour. L'amour a fait l'homme ; ses misères ne viennent que de la perte de l'amour. C'était donc lui rendre tout que de lui rendre l'amour et de lui en apprendre la véritable pratique.

4. Le monde rejette le céleste Médecin et le grand remède de sa charité : il renonce donc à sa guérison et à sa consolation ; mais en le rejetant il se punit bien lui-même, puisqu'il ajoute un poids presque insupportable aux misères ordinaires qui font la peine du péché. Son indigence devient extrême, ses maladies sans compassion et sans secours, sa captivité sans délivrance, ses larmes sans consolation, sa faim sans assistance, et sa mort sans pitié. Voilà de quelle manière il traite ses sujets, et où aboutit sa propre conduite dépouillée de charité. Bien loin d'adoucir la blessure, il met le fer dans la plaie par manque de charité, et ainsi il multiplie les douleurs et les afflictions; et si Dieu n'avait pitié de ce pauvre monde en envoyant la charité chrétienne à son secours, que deviendraient les hommes qui sont ses partisans ? Assurément il les réduirait, même selon le corps, à un état pire que celui des bêtes sauvages.

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