Toutes les tribulations que le monde cause en
augmentant les peines communes du péché, ne sont rien en comparaison de celles qu'il fait naître luimême et qui ne seraient pas s'il avait de la charité. Il désole toute la face de la terre par la fraude, par l'infidélité, par l'avarice, par les guerres, par les procès, par les haines, par l'envie et par les détractions. En effet, ses fraudes engendrent mille travaux, mille soucis et mille défiances ; ses infidélités produisent une infinité de douleurs et de regrets; son intérêt lui fait oublier toute autre considération ; ses guerres détruisent par le fer et le feu les biens, le repos et la vie; ses procès sont une torture pour l'esprit et creusent un abîme où s'engloutissent les richesses et la conscience ; ses haines n'entassent que des ruines, son envie ne crée que des supplices, et ses détractions bannissent tout ce qui reste d'honneur et de probité. Mais d'où vient tout cela? N'est-ce pas du défaut de charité? Il faut donc avouer que le monde se fait à lui-même les plus grands maux qu'il puisse souffrir ; mais aussi il ne saurait être puni par une main plus cruelle que la sienne. Par ses pratiques perverses il renonce à l'amour qu'il doit à Dieu ; or, comme la charité est une, et que celle pour le prochain n'est qu'un effet de la charité pour Dieu, en perdant l'une il perd l'autre, et il ne sait plus ni s'aimer bien luimême, ni son prochain. Il demeure ainsi dépouillé du grand remède de ses misères communes, et il n'est propre qu'à s'en procurer de plus grandes en mettant la désolation partout faute de charité.
6. Vous n'avez qu'à ouvrir les yeux de l'expérience pour voir que tout le monde est rempli de ces misères et de ces tribulations. Hé ! pourquoi?
Parce que là où la charité est rare, tous ces maux se trouvent en abondance; personne ne peut s'en mettre à couvert, et il faut que les enfants de Dieu, qui vivent dans le siècle, se résolvent à les souffrir; mais leur consolation se trouve dans la même charité, qui leur apprend à convertir en mérites les supplices que le monde se crée pour lui-même et pour les autres faute de charité.
Or, âme pieuse, qui sait si, en restant dans le siècle, vous n'auriez pas été plongée dans ces mêmes tribulations? Et certes elles sont toujours bien dures : car il n'y a pas de douleur plus sensible que la douleur de l'amour blessé.
AFFECTIONS
Confessez à Dieu, en méprisant le monde, que celui-ci fait payer bien cher l'usure de ce qu'il prête. La monnaie qu'il donne est fausse ; elle est bien éloignée de porter le coin de votre chanté, ô mon Dieu ! et pour usure le monde en tire le sang, le repos et la vie avec une infinité de douleurs au dehors; mais ce qu'il tire du dedans est bien plus cruel, puisque c'est le salut de l'âme.
Bénissez Dieu de ce qu'il vous a retirée du milieu de cette terre des mourants, où tant d'hommes meurent d'une double mort, et de ce qu'il vous a placée en la demeure de ceux qui apprennent à trouver la suavité de la vie dans les douleurs que la charité de votre Sauveur lui a fait souffrir pour la rédemption de ce monde de douleurs.
O Sauveur de mon âme, si le monde vous a infligé tant de tortures, faut-il s'étonner s'il s'en
donne à lui-même, et s'il en donne tant aux autres? Il ne sait que détruire, corrompre et porter l'affliction partout.
Epanchez votre âme devant Dieu en le remerciant de ce qu'il a apporté au monde la vraie charité fraternelle et qu'il vous en a donné tant d'exemples et tant d'instructions.
Avouez que la charité est l'unique remède qui peut adoucir les misères de la vie, et reconnaissez l'aveuglement où sont ceux qui, en rendant l'amitié si difficile et si défectueuse, se privent non seulement du remède de leurs misères, mais encore les aigrissent et les augmentent. Quant à vous, soupirez de désir après cette charité.
Reconnaissez-la comme le plus beau caractère de ressemblance avec Jésus-Christ en tant que Dieu et en tant qu'homme, et pensez qu'il vous dit ces paroles : « Ce sera en cela que tous reconnaîtront que vous êtes mes disciples, si vous gardez bien la dilection entre vous ' ». Dites-lui à votre tour qu'il nous a bien montré que « Dieu est la charité même 2 ».
Reconnaissez devant Dieu que s'il se rencontre des peines en votre état, elles sont bien nobles et bien désirables, puisqu'elles sont acceptées par amour pour la charité, qu'elles sont des exercices et des preuves de cette vertu, qu'elles servent à soumettre la chair à l'esprit, qu'elles fournissent des occasions d'imiter le Sauveur et qu'elles sont honorées de ses regards et de ses bénédictions.
Priez le Seigneur que les apparences de prospé-
' In hoc cognoscent omnes quia discipuli mei estis, si dilectionem habueritis ad invicem. Joann. xm, 35. a Deus charitas est. I Joann. iv, 8.
rite que le monde déploie ne fassent plus d'impression sur votre esprit : car le monde n'a que ruse et tromperie, il rend ses adeptes misérables, il les fait monter sur une branche faible et fragile pour cueillir un fruit ; mais c'est afin de les précipiter en bas et de leur donner la mort quand la branche vient à se rompre subitement.
Enfin, rendant grâce et honneur au secours divin, pénétrez votre âme de ces paroles de David : « Comme le passereau, notre âme s'est échappée du filet des oiseleurs : le filet a été rompu, et nous avons été heureusement délivrés ' ».
RÉSOLUTIONS
i° De ne faire cas que de la vraie charité : celle qui se montre par les œuvres.
20 De ne garder en vous-même et de ne faire paraître au dehors aucune estime pour les pratiques du monde, mais de vous tenir dans la simplicité de la liberté chrétienne.
3° De ne vous servir des cérémonies et civilités mondaines qu'autant que l'affabilité de la charité le requerra, pour les convertir en actes de vertu, et non pas pour en faire un simulacre d'amitié dont le monde se sert pour mieux tromper.
EXAMEN
i° Voyez si vous estimez la charité fraternelle comme elle le mérite, et si vous la reconnais-
1 Anima nostra sicut passer erepta est de laqueo venantium ; laqueus contritus est, et nos liberati sumus. Ps.cxxm,?.
sez pour ce qu'il y a de plus précieux dans la vie.
2° Si vous n'y mettez point quelque obstacle entre vous et le prochain.
3° Si vous vous appliquez à conserver l'union avec tous, et si pour cela vous avez soin de bien mortifier votre langue et vos sentiments : car c'est ici qu'une parole dite mal à propos cause un grand ravage; mais aussi la mortification de tout ce qui peut nuire à l'union est plus estimable que toutes les austérités corporelles, car elles ne sont rien sans la charité.
BOUQUET SPIRITUEL
-i° « Qui sibi nequam est, cui alii bonus erit? » Eccli. xiv, 5. — Celui qui est mauvais pour soimême, envers quel autre sera-t-il bon?
2° « Concupiscitis, et non habetis ; occiditis, et zelatis, et non potestis adipisci ; litigatis et belligeratis, et non habetis, propter quod non postulatis. » Jacob, iv, 2. — Vous êtes pleins de désirs, et vous n'avez pas ce que vous désirez ; vous tuez, et vous êtes jaloux, et vous ne pouvez obtenir ce que vous voulez ; vous vous disputez et vous combattez les uns contre les autres, et vous n'avez pas ce que vous tâchez d'avoir, parce que vous ne demandez pas à Dieu vos véritables besoins.
3° « Nolite diligere mundum, neque ea quae in mundo sunt. Si quis diligit mundum, non est chantas Patris in eo.» 1 Joann. n, i5. — N'aimez point le monde, ni ce qui est dans le monde. Si quelqu'un aime le monde, la charité du Père n'est pas en lui.
MÉDITATIONS SUR L'ÉTAT RELIGIEUX 5oi
HUITIÈME MÉDITATION