‹ Avis spirituels et méditationsChapitre 107 sur 164 · DE L'ENGAGEMENT AU MONDE ET DE SES LIENS · texte numérisé non relu

DE L'ENGAGEMENT AU MONDE ET DE SES LIENS

CONSIDÉRATIONS

i. C'est le propre de la concupiscence de ne représenter à la raison que ce qui est conforme aux appétits naturels et de lui cacher tout le reste, et le grand faible de la raison est de se laisser séduire par ses flatteries ; mais dans cette sorte d'engagement au monde la concupiscence l'aveugle souvent entièrement pour l'y précipiter sans réflexion. Alors on court aux belles apparences, sans considérer qu'il s'agit de s'attacher par un lien qui engage la liberté jusqu'à la mort et qui l'oblige à de grands travaux.

Tout le repos de la vie y est souvent jeté comme au sort, sans qu'on puisse connaître de quel côté il tournera. Sait-on à quoi on s'engage? à quels accidents, à quelles privations, à combien de douleurs et de morts réitérées? Tout est dans l'incertitude, et l'on s'expose à tout. Le livre de l'expérience est ouvert à tout le monde ; il ne faut qu'y jeter les yeux pour voir combien on court de risques.

2. La dignité du sacrement que Dieu a donné à l'état de celui qui s'engage au monde, marque assez le besoin qu'on y a d'un secours particulier de la grâce, et montre en même temps la nécessité de se bien disposer pour le recevoir et d'être attentif à Dieu et à soi-même pour n'en pas perdre le fruit. Mais combien pour cela ne faut-il pas travailler?

On a à combattre contre les occasions prochaines et contre les affections ; et certes il y a de grandes difficultés : car plus les affections sont sensibles, plus elles dérobent facilement le cœur, obscurcissent la raison et jettent dans l'assoupissement du péché. Il faut donc beaucoup d'attention et de mortification pour pouvoir réduire tout cela à la sainte indifférence, sans laquelle l'âme ne goûte guère le bien de la paix intérieure.

3. L'âme qui veut être à Dieu reconnaît assez par son expérience ce que produit l'immortification d'une affection, même spirituelle, et ce qu'elle lui coûte : de là elle peut conjecturer quel trouble peuvent causer ces affections qui sympathisent le plus avec les sens. Il est bien malaisé de se tenir ferme où les affections produisent presque incessamment des soins et des désirs qui mettent l'agitation dans l'esprit et le trouble dans le cœur, et où les occasions sont toujours prochaines. Il faut bien de la force pour surmonter les difficultés qui se présentent presque à chaque moment, et qui sont d'autant plus grandes que l'esprit est capable de plus de faiblesse et d'inconstance, et que la vie est exposée à plus d'accidents. On ne doit donc point s'étonner si, dans cet état, le nombre de ceux qui s'y gouvernent chrétiennement est bien petit, et si nous voyons ces engagements suivis presque toujours de tant de misères et de dérèglements.

4. Vous m'avouerez qu'une âme désireuse de son salut devrait bien consulter Dieu avant que de se mettre dans cet engagement, où les risques sont cachés sous les voiles de la satisfaction permise et les combats sous le mirage de l'affection légitime,

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puisque tout y est doublement trompeur et dangereux.

Hélas! combien il y a de personnes qui en cela manquent à leur devoir? Et pourtant où l'arbre tombe, il faut qu'il y demeure ; et si dans ces unions la rencontre est désavantageuse, on n'y trouve presque point de remède que dans la mort.

AFFECTIONS

Reconnaissez que Jésus-Christ n'est pas seulement votre Dieu, mais que sa charité vous a tant aimée qu'il s'est fait votre Epoux, et dites du fond du cœur : O Sauveur de mon âme ! votre dignité et les obligations que je vous ai méritent que vous ayez la préférence. Y a-t-il quelqu'un au ciel et sur la terre qui puisse entrer en comparaison avec vous?

Confessez que vous ne devez avoir d'attachement que pour lui, et que vous ne pouvez en donner une partie à une créature sans lui ôter ce qui lui appartient; et vous vous écrierez : Seigneur, je ne fais qu'un corps avec vous, vous êtes ma tête et vous m'avez fait l'un de vos membres; je ne puis donc point ne pas m'attacher à vous, je ne puis me séparer de vous sans vous faire violence. Hé ! que serais-je, Seigneur, si j'étais détachée de vous? Un membre coupé, mort, inutile. Appliquez tout cela à l'âme séparée de Dieu, et avouez que l'attachement à autre chose qu'à lui est un commencement de ce malheur.

Pensant aussi à ce qu'il lui en a coûté pour vous faire son Epouse, dites : O Seigneur 1 c'est de votre

propre sang que vous m'avez achetée et que vous me dotez; vous entretenez mon âme par l'effusion de votre Saint-Esprit, et vous me nourrissez de votre corps : à combien de titres vous dois-je donc mon entier attachement?

Reconnaissez devant Dieu la grande propension que vous avez de vous attacher aux créatures, et, lui adressant vos plaintes avec confiance et avec un gémissement intérieur qui tende à obtenir de lui le soutien contre ce penchant, vous direz : O Seigneur ! qu'il est difficile à l'infirmité humaine, telle que je la connais, de s'engager avec une créature sans s'y attacher étroitement !

Rendez-lui vos actions de grâces de ce qu'il vous a préservée d'entrer dans cet engagement, et avouezlui que l'attache à la créature n'est qu'une disposition à la douleur. Oui, mon Dieu, cela ne sert qu'à faire ressentir plus vivement la peine de la privation.

Du fond de votre cœur répétez la parole de David : « Mon unique bien est de m'attacher à Dieu l »; et, vous souvenant de la parole de S. Paul : « Celui qui s'attache à Dieu devient un même esprit avec lui 2 », vous pourrez dire avec raison : O Sauveur de mon âme ! mon attachement aux créatures ne peut tout au plus que me rendre une même chose avec elles; mais qu'y gagnerais-je? Ce ne serait qu'une misère unie à une autre misère, qui ne ferait qu'augmenter la misère, tandis qu'en devenant un même esprit avec vous, mon infirmité deviendra une puissance par votre puissance, un trésor par votre charité

1 Mihi adtem adhaerere Deo bonum est. Ps. lxxii, 28.

2 Qui autem adhaeret Domino, unus spiritus est. I Cor. vi, 17.

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et une félicité par votre béatitude. Et, considérant ainsi les misères des engagements du monde, vous avouerez qu'on est justement puni quand du rien on veut faire quelque chose et qu'on veut le mettre en la place de Dieu.

Souvenez-vous enfin de cette parole de David : « Vous avez rompu mes liens, je vous en sacrifierai une hostie de louanges ' » ; et sur cette pensée prenez ces résolutions qui vous sont indiquées dans la suite du même Psaume du Prophète royal.

RÉSOLUTIONS

i° D'accepter de la main de Notre-Seigneur tout ce qu'il voudra vous envoyer pour purifier vos affections, pour les réformer et les attirer entièrement à lui.

2° D'invoquer son saint nom pour rapporter à sa gloire votre délivrance et pour obtenir la grâce de vous en bien servir.

3° De rendre fidèlement vos vœux à Celui qui est votre Dieu et votre Epoux, à qui vous engagez votre liberté, votre foi et votre honneur.

Priez le Seigneur, par la tendresse de son amour envers la sainte Vierge, qu'il vous donne la grâce d'être son serviteur fidèle.

BOUQUET SPIRITUEL

i° « Si nupserit virgo, non peccavit. Tribulationem tamen carnis habebunthujusmodi.» I Cor. vu,

' Dirupisti vincula mea : tibi sacrificabo hostiam laudis. Ps. cxv, iô, 17.

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28. — Si une jeune fille prend un époux, elle ne pèche point ; cependant ces personnes ressentiront les tribulations de la chair.

20 « Tempus brève est : reliquum est, ut et qui habent uxores, tanquam non habentes sint. » I Cor. vu, 29. — Le temps est court; c'est pourquoi que ceux qui ont une épouse soient comme n'en ayant point.

3° « Qui cum uxore est, sollicitus est quae sunt mundi, quomodo placeat uxori, et divisus est. » I Cor. vu, 33. — Celui qui est marié s'occupe des choses du monde et de ce qu'il doit faire pour plaire à son épouse, et il se trouve ainsi partagé.

NEUVIEME MEDITATION

de l'état du célibat.

CONSIDÉRATIONS

1. Chacun sait qu'il n'y a rien de plus naturel à l'âme que la liberté, rien qui lui soit plus agréable que d'en avoir un usage entier qui la rende maîtresse d'elle-même ; mais peu de personnes savent bien la gouverner. La tenir attachée aux objets sensibles, c'est l'approcher de bien près de la captivité, puisque l'usage de ces choses fortifie les sens contre la raison, et que la faiblesse de la liberté est facilement séduite par leurs illusions ou terrassée par leurs contradictions. On met facilement la liberté de l'âme en captivité pour jouir plus librement des convoitises des sens. Aussi rien n'est plus favorable

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à la véritable liberté que ce qui la tient dégagée des choses sensibles et de la dépendance de cette autre liberté fausse, qui est aussi faible qu'elle et qui n'a souvent pour objet que l'usage des sens. Or le célibat jouit de tous ces avantages. Cet état est donc un grand moyen pour bien posséder son âme, conserver sa liberté pour Dieu et s'attacher à lui entièrement.

2. Il fait un grand honneur au corps, en le conservant pour ne servir qu'à l'esprit ; et si le corps pouvait raisonner, il reconnaîtrait que cet état lui donne aussi une grande liberté, en le délivrant de beaucoup d'infirmités et de misères.

3. Il donne d'abord une grande liberté au cœur, puisqu'il lui épargne les troubles et les douleurs que cause l'amour naturel. En effet, même au dire des païens, ne se rencontre-t-il pas en cet amour une infinité de douleurs de toutes sortes? Si ses liens tiennent le cœur attaché, ce n'est que pour le faire souffrir davantage en sa liberté qu'il tient captive. L'expérience fait connaître que rien n'est plus semblable à une mer agitée qu'un cœur captivé par l'amour. Si la joie et l'espérance relèvent un moment, la tristesse et la défiance surviennent qui l'abaissent incontinent; les désirs mécontents et la colère se succèdent, et le pauvre cœur se laisse emporter au gré de leurs caprices ; sa tendresse même ne sert que pour lui faire mieux ressentir les incommodités de ces orages. L'amour naturel ressemble au vent qui agite les flots de la mer, et si la mer n'a guère de calme parfait, parce que le vent y souffle toujours, le cœur engagé dans cet amour en a encore bien moins, parce que cet

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amour le tient toujours dans un trouble perpétuel.

4. Mais si le célibat donne de la liberté au cœur, il en met aussi dans l'esprit : car l'un participe aux mouvements de l'autre. La même cause qui excite une tempête dans le cœur, produit en même temps dans l'esprit des inquiétudes et des pensées, qui y forment des nuages et des combats semblables à celui des éléments contraires qui se choquent et forment le tonnerre. Les pensées sont comme le bruit du tonnerre, les résolutions précipitées sont comme les éclairs, et les emportements en sortent comme la foudre pour éclater par des paroles et par des actions.

Enfin le célibat fournit le moyen d'appliquer tous ses soins pour plaire à Dieu. Pouvons-nous donc souhaiter un bien qui renferme une plus grande liberté que celle du célibat? Et n'est-ce pas une grande grâce et un grand honneur que reçoit celui à qui Dieu Ta concédé? Heureux celui qui se sert bien de ce moyen de salut !

AFFECTIONS

Avouez la vérité de cette parole : « Tout ce qui peut être estimé au monde n'est pas comparable à la continence ' », et dites aussi : Seigneur, si la liberté ne peut pas se bien vendre pour tout l'or du monde, on ne peut point non plus payer dignement la continence, puisqu'elle donne tant de liberté.

Epanchez votre âme devant Dieu, en reconnais-

1 Omnis ponderatio non est digna continentis animae. Eccli. xxvi, 20.

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sant l'honneur qu'il vous fait de vous appeler à un état qui vous rend la seule maîtresse de votre liberté. Oui, Seigneur, direz-vous, ma liberté ne doit pas être partagée, il faut qu'elle soit toute à vous; vous ne me l'avez donnée qu'afin de pouvoir faire un libre choix de vous.

Souvenez-vous de la parole de S. Paul, qui met « la continence entre les fruits de l'Esprit1 », et dites à Dieu que vous voyez bien que ce trésor ne peut pas se trouver en votre corps : c'est un don de votre miséricorde, ô mon Dieu !

Reconnaissez avec Salomon « qu'on ne peut pas avoir la continence si Dieu ne la donne, et que c'est déjà un effet de la sagesse que de savoir de qui procède ce don2 ». Aussi, comme le Sage, adressezvous à Dieu, en le priant de tout votre cœur de vous accorder cette grâce et la persévérance dans cet état.

Rappelez-vous en sa présence que vous devez toujours paraître devant lui « faisant de votre corps une hostie vivante3 », puisque sa grâce vous consacre à sa gloire. Seigneur, direz-vous, oui, volontiers je m'offre comme victime d'immolation à votre gloire, sans vouloir souffrir d'autres flammes que celles de votre amour. Ces flammes, ô mon Dieu ! sont claires et pures, et elles n'aveuglent pas la raison par de sombres fumées, comme les feux de l'amour des créatures.

' Fructus autem Spiritus est... continentia. Galat.v, 22, 23.

1 Non possem esse continens, nisi Deus det : et hoc ipsum erat sapientise, scire cujus esset hoc donum. Sap. vm, ai.

3 Ut exhibeatis corpora vestra hostiam viventem. Rom. XII, 1.

Dites-lui qu'il faut dorénavant « que vos membres servent à la justice pour votre justification ' », en faisant pénitence et en vous acquittant des obligations que vous contractez envers Dieu.

Demandez-lui pardon de l'usage mauvais que vous avez fait de vos membres par le péché, et que votre cœur s'écrie : O Seigneur, ils n'ont que trop servi à la vanité !...

Reconnaissez que l'état naturel de votre cœur, qui ne peut souffrir de partage sans mourir, vous apprend de quelle manière vous devez aimer Dieu. Seigneur, direz-vous, puisque vous m'ôtez toutes les occasions de le partager, je serais doublement coupable s'il ne vous appartenait tout entier.

Remerciez Dieu enfin de ce qu'en retirant votre cœur de l'attachement à la créature il vous exempte des douleurs inévitables de leur privation.

RÉSOLUTIONS

i° Proposez-vous de ne plus vous considérer vous-même que comme une chose qui est à Dieu, et de regarder tout ce que sa Providence vous enverra comme un usage qu'il en veut faire.

2° De veiller sur votre cœur de peur qu'il ne s'attache aux créatures.

3° D'aspirer toujours à la liberté des enfants de Dieu, qui se trouve dans l'indépendance que produit le détachement des créatures.

1 Exhibete membra vestra servire justitiae in sanctificationem. Rom. vi, 19.

EXAMEN

Vous pourrez le faire avec fruit sur ces mêmes résolutions.

BOUQUET SPIRITUEL

i°« Mulier innupta, et virgo, cogitât quae Domini sunt, ut sit sancta corpore et spiritu. » I Cor. vu, 34. — Une femme non mariée, et une vierge, s'occupe du soin des choses du Seigneur, afin d'être sainte de corps et d'esprit.

20 « ^Emulor enim vos Dei aemulatione. Despondi enim vos uni viro virginem castam exhibere Christo. » II Cor. xi, 2. — J'ai pour vous la jalousie de Dieu, parce que je vous ai fiancée à cet unique Epoux, qui est Jésus-Christ, pour vous présenter à lui comme une vierge pure.

3° « Porro hoc ad utilitatem vestram dico : non ut laqueum vobis injiciam, sed ad id quod honestum est, et quod facultatem praebeat sine impedimento Dominum obsecrandi. » I Cor. vu, 35. — Or je dis tout ceci pour vous être utile, et non point pour vous dresser un piège, mais pour vous porter à ce qui contient plus d'honneur et qui vous donne un moyen plus facile de prier Dieu sans empêchement.

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