DU RENONCEMENT A SA PROPRE VOLONTE
CONSIDÉRATIONS
1. La volonté est une puissance aveugle qui ne connaît que ce que l'entendement lui rapporte. Or si la volonté est aveugle, l'entendement est trompeur : cela seul doit engager à ne se servir d'elle qu'avec beaucoup de circonspection ; mais de plus cette faculté a encore une double blessure, celle de la malice et celle de la faiblesse, et ces blessures sont les plus dangereuses : car l'âme meurt par son consentement libre, qui fait la consommation du mal de même qu'il est le fondement du bien. La volonté est tellement maîtresse par sa liberté que quand même son entendement serait environné d'erreurs, il n'y aurait rien de fait, si elle n'y consentait. Elle méprise, quand il lui plaît, les vérités qu'il lui montre et jouit d'un pouvoir absolu. N'estil donc point de la plus grande importance de la régler plus encore que l'entendement, puisque c'est d'elle que sort tout le bien et tout le mal ?
2. Celui qui veut suivre sa propre volonté doit s'attendre qu'elle le conduira à la mort : car le même coup qui a déréglé les passions l'a inclinée à suivre leurs mouvements, et elle les suivra sans aucun doute à moins qu'on ne la tire comme hors d'elle-même pour l'en détourner. C'est ce que le
Sage nous enseigne, quand il dit : « Garde-toi d'obéir à tes concupiscences, et détourne-toi de ta volonté ' »; et c'est aussi ce que l'expérience nous apprend bien trop, hélas ! Qu'est-ce donc que la propre volonté nous peut donner du sien qui nous soit avantageux, puisqu'elle n'a que de la malice et de la faiblesse et que c'est elle qui fait tout le mal? Aussi il faut lui chercher du secours ailleurs que dans elle-même, ou bien il faut nous résoudre à mourir.
3. La faiblesse que le péché a mise dans la liberté de l'homme lui fait assez connaître le besoin qu'elle a de ce secours. N'est-ce point cette liberté qui s'engage elle-même dans son malheur par manque de courage pour résister à ce qui l'attaque? Elle voit le mal qu'elle va faire; mais elle se laisse vaincre et se rend la captive de ses ennemis. Ils sont nombreux ses agresseurs ; mais elle est seule et elle est faible, et par suite elle a besoin d'être secourue. La concupiscence, Terreur, la malice et l'habitude combattent contre elle dans elle-même : comment pouvoir se retirer avec avantage du combat contre tant d'ennemis, si elle demeure seule? Elle doit donc sortir d'elle-même pour aller chercher ailleurs du secours, sinon elle sera vaincue.
4. Mais quand bien même la volonté n'aurait ni ces blessures ni les mauvaises habitudes qu'elles lui ont fait contracter, ni cette indigence, elle ne devrait vouloir que peu de choses et ne les vouloir que bien peu, puisque d'elle-même elle n'a qu'un faible pouvoir : elle ne peut rien contre Tordre ab-
1 Post concupiscentias tuas non eas, et a voluntate tua avertere. Eccli. xvm, 3o.
solu de la Providence, elle doit s'attendre à être contredite et brisée sur beaucoup de points ; enfin, en s'attachant à ce qu'elle veut, en suivant ses désirs, elle ne fait que se préparer les douleurs et les regrets, la crainte et l'esclavage.
5. Tout l'engage donc à se quitter elle-même pour retourner à son principe, qui est la sainte volonté de Dieu, d'où elle est sortie, et non pas pour vouloir à sa mode, mais pour vouloir selon le bon plaisir de son principe divin. Toutes ses misères ne viennent que d'avoir quitté la volonté de Dieu pour faire la sienne propre. Elle a tout perdu en délaissant cette adorable volonté pour suivre la sienne; elle ne peut retrouver ce qu'elle a perdu qu'en se quittant elle-même pour obtempérer à la divine volonté. La propre volonté est la source de tous les maux, et c'est elle qui met obstacle aux secours qui l'en peuvent garantir : aussi bien quel malheur de s'y attacher !
6. Jamais elle n'a été faite pour se gouverner elle-même, puisqu'elle est aveugle; mais la volonté de Dieu doit être son appui comme elle est sa règle. Hors de là elle ne trouvera ni paix, ni ordre, ni force, ni consolation. Elle ne peut se soutenir qu'en s'unissant à son principe, et pour cela il faut qu'elle renonce entièrement à elle-même : car la volonté de Dieu et celle de l'homme pécheur ne peuvent point s'accorder ensemble. L'une est pure, et l'autre est corrompue ; l'une est tout, l'autre n'est rien ; l'une est la vie, l'autre est la mort. Il faut donc briser avec les anciennes pratiques de la propre volonté, rompre ses habitudes par des actes contraires et avoir recours à une autre lumière qu'à celle de
l'entendement, puisqu'elle est si trompeuse, si l'on veut recevoir abondamment le secours de celui dont la grâce fait notre force et la volonté notre vie. Le corps n'a la vie qu'autant qu'il est uni à l'âme ; notre volonté ne l'aura aussi qu'autant qu'elle sera unie à la volonté divine et qu'elle en sera dépendante.
AFFECTIONS
Dites du fond du cœur ces paroles de David : « Seigneur, ayez pitié de moi, guérissez mon âme, car j'ai péché contre vous1 ». Reconnaissez qu'il n'y a plus de santé en vous et que c'est votre propre volonté qui en est la cause.
Anéantissez-vous devant Dieu, dites-lui : Qui êtes-vous ? et qui suis-je, Seigneur ? Confessez qu'il est la source de tout le bien et que votre volonté est capable de faire tout le mal. O Seigneur! l'expérience ne me l'a que trop appris à mes dépens.
Reconnaissez que sa sainte volonté est la richesse et la force de la vôtre, et entrant dans les sentiments de David, que votre âme s'écrie : « C'est vous, Seigneur, qui par votre volonté avez donné la force à ma beauté ; vous avez détourné de moi votre visage », parce que ma volonté s'opposait à la vôtre, « et je suis tombé dans le trouble. Je crierai vers vous, Seigneur, et j'offrirai ma prière à mon Dieu2,»
1 Domine, miserere mei; sana animam meam, quia peccavi tibi. Ps. xl, 5.
1 Domine, in volunlate tua, prsestitisii decori meo virtutem. Avertisti faciem tuam a me, et factus sum conturbatus. Ad te, Domine, clamabo, et ad Deum meum deprecabor. Ps. xxix, 8, 9.
Remontrez à Dieu la faiblesse de votre liberté et la malice de votre volonté, et en le reconnaissant pour votre unique refuge dites-lui amoureusement la parole de Job : « Pourquoi, Seigneur, avez-vous permis que je sois devenu opposé à vous et à charge à moi-même ' ? » Cependant avouez que vous l'avez bien mérité et que c'est pour vous engager à renoncer à votre propre volonté autant que vous en avez mal usé.
Souvenez-vous encore de cette parole de Jésus- Christ : «Ma nourriture est de faire la volonté de celui qui m'a envoyé2 », et reconnaissez que ce doit être aussi l'aliment de votre âme. O Seigneur, voilà cette nourriture qui me donnera la force pour surmonter tant d'ennemis, c'est d'elle que me viendra le secours et la sagesse dans ma conduite. Que trouverai-je hors de votre volonté? N'est-ce pas elle qui a tout créé et qui conserve tout? et moi, j'ai tout perdu en la quittant!...
Pensez aussi à ces paroles de la sainte Ecriture : « Pouvons-nous résister à la volonté de Dieu 3? » O Seigneur ! vous serez toujours le maître absolu ; nous n'aurons rien de ce que vous ne voudrez point que nous ayons ; mais vous nous punissez rigoureusement en nous laissant suivre notre propre volonté, puisqu'il ne nous en reste rien sinon le péché, l'esclavage et les douleurs.
Priez le Seigneur de se rendre le maître absolu
1 Quare posuisii me contrarium tibi, et factus sum mihimetipsi gravis? Job vu, 20.
■ Meus cibus est, ut faciam voluntatem ejus qui misit me. Joann. iv, 34.
3 Num Dei possumus resistere voluntati ? Gen. l, 19.
MÉDITATIONS SUR l'ÉTAT RELIGIEUX 5/[S
de votre volonté, et prononcez pour toujours ces paroles de l'Evangile : « Que votre volonté se fasse sur terre comme au ciel ' », et ces autres de S. Luc : « Que votre volonté soit faite, Seigneur, et non pas la mienne" ».
Souvenez-vous enfin de ces mots de David : « La vie est dans la volonté de Dieu 3 », et reconnaissez que celle qui se passe hors de sa sainte volonté ne mérite point d'être appelée vie. O Seigneur ! est-ce vivre que de respirer l'air selon le corps pendant que l'âme est séparée de la source de vie? Est-ce vivre que de passer le temps sans ordre, sans paix intérieure, sans force et sans consolation d'esprit? Une semblable vie n'est qu'un prolongement de la mort.
RESOLUTIONS
i° De ne considérer votre volonté que par rapport à son principe, qui est la volonté de Dieu.
2° De suivre le conseil de Jésus-Christ, qui est de perdre votre âme pour la retrouver, c'est-à-dire de vous dépouiller de votre propre volonté pour la réformer selon celle de Dieu.
3° De ne point vous confier à votre propre volonté, quelque bonne qu'elle vous paraisse, mais de chercher tout dans la volonté de Dieu, le secours aussi bien que la règle de vos actions.
' Fiat voluntas tua, sicut in coelo, et in terra. Matlh. vi, io.
2 Mon mea voluntas, sed tua fiât. Luc. xxn, 42.
3 Vita in voluntate ejus. Ps. xxix, 6.
EXAMEN
i° Voyez si vous reconnaissez bien les dangers et les pièges de la propre volonté, et si vos expériences du passé vous tiennent sur vos gardes.
20 Si vous distinguez bien en vous la volonté raisonnable d'avec les inclinations des sens, qui eux aussi ont une volonté à leur mode, et si vous suivez l'une en méprisant les contradictions des autres.
3° Si, avant que de suivre votre volonté, vous consultez la volonté divine dans les règles de l'Evangile, dans les obligations de votre état, dans les dispositions de la Providence, et aussi en prenant conseil lorsque quelque difficulté se présente.
40 Si vous ne voulez pas quelque chose avec trop d'attache et sans soumission au bon plaisir de Dieu.
BOUQUET SPIRITUEL
i<> « A voluntate tuà avertere. » Eccli. xvm, 3o. Détournez-vous de votre propre volonté.
20 « Numquid vult Dominus holocausta et victimas, et non potius ut obediatur voci Domini? » I Reg. xv, 22. — Le Seigneur ne veut-il point qu'on obéisse à sa parole plutôt que de lui offrir des holocaustes et des victimes?
30 « Quare jejunavimus, et non aspexisti? humiliavimus animas nostras, et nescisti? Ecce in die jejunii vestri invenitur voluntas vestra.»/s.LVin, 3. — Pourquoi avons-nous jeûné sans que vous
MÉDITATIONS SUR l'ÉTAT RELIGIEUX 647
nous ayez regardés? Pourquoi avons-nous humilié nos âmes sans que vous vous en soyez mis en peine? Voici, c'est parce que, au jour de votre jeûne, s'est trouvée votre propre volonté.
QUATRIÈME MÉDITATION
DES EXEMPLES DE JESUS-CHRIST QUI NOUS ENSEI- GNENT LA NÉCESSITÉ ET LA MANIERE DE RENONCER A NOTRE PROPRE VOLONTÉ.
CONSIDÉRATIONS
1. Le premier exercice de Jésus-Christ a été celui de ne faire que la volonté de Dieu son Père et non pas la sienne. Le Psalmiste dit de lui en personne : « En tête du livre il a été écrit de moi que je ferais votre volonté. Mon Dieu, je le désire et j'ai votre loi dans le milieu de mon cœur1. » De là nous apprenons que le premier article du livre de notre réformation doit être le renoncement à notre propre volonté, et que pour la bien commencer il faut se proposer de vivre abandonné et soumis à celle de Dieu, sans faire aucune réserve. Cette soumission lui est due en raison de l'ordre naturel et en raison de la réparation que nous devons faire pour nos désobéissances.
2. Jésus-Christ a si parfaitement accompli la volonté de son Père que pas un seul moment de sa
1 In capite libri scriptum est de me ut facerem voluntatem tuam : Deus meus, volui, et legem tuam in medio cordis mei. Ps. xxxix, 8, 9,
vie ne s'est écoulé sans obéissance. Il s'est réduit à obéir aux hommes pour nous attirer à obéir à Dieu. Toutes ses instructions et ses exemples n'ont tendu qu'à nous apprendre à ne pas suivre notre volonté, et à nous faire connaître la nécessité de la quitter. Il nous le dit lui-même : « Celui qui hait son âme en ce monde, la garde pour la vie éternelle l ». Qu'est-ce à dire haïr son âme sinon renoncer à sa propre volonté? Il dit encore : « Celui qui aime son âme, la perdra2 », c'est-à-dire : celui qui aime sa propre volonté, périra. Enfin il met le renoncement comme le premier pas qu'il faut faire et sans lequel on ne peut pas marcher à sa suite, et il ajoute : « Ma nourriture est de faire la volonté de mon Père qui m'a envoyé3 ». Si donc nous ne prenons nous aussi cette même nourriture, nous n'aurons point de vie spirituelle qui ne soit accablée d'infirmités : car, selon le Psalmiste, « la vie est dans la volonté de Dieu 4 » ; hors de là il n'y a point de vie spirituelle qui mérite d'en porter le nom, elle ne serait assujettie qu'à l'aveuglement, à l'obstination et à la précipitation.
3. Jésus-Christ a porté l'accomplissement de la volonté de Dieu jusqu'au point extrême où elle pouvait s'étendre, en sorte qu'une volonté humaine ne pouvait pas aller plus avant dans le sacrifice de soi-même ; et cela il l'a fait pour nous instruire par son exemple à faire le sacrifice de nous-mêmes. Il a
1 Qui odit animam suam in hoc mundo, in vitam ae-ternam cust-odit eam. Joann. xn, 25.
2 Qui amat animam suam, perdet eam. Ibidem.
3 Meus cibus est, ut faciam voluntatem ejus qui misit me. Joann. iv, 34.
4 Vita in voluntate ejus. Ps. xxix, 6.
accompli toute chose par des exercices convenant parfaitement à la destruction de la propre volonté. Toute sa vie n'a été qu'une abnégation de soi-même et un abandon continuel, qu'il a voulu consommer par le renoncement à la consolation de sa Divinité dans son délaissement sur la croix, afin de nous apprendre jusqu'où doit s'étendre notre soumission au bon plaisir de Dieu.
Aussi bien, voilà trois choses dont nous avons l'exemple dans Jésus-Christ, et qui nous sont nécessaires pour faire l'abandon de notre volonté : une résolution parfaite, une pratique sans interruption, une étendue sans bornes et sans réserve.
Admirez la patience de Dieu, en la comparant avec sa toute-puissance et avec la désobéissance d'une créature tirée du néant par sa pure volonté. O Seigneur ! que méritait ce néant, sinon de retourner au rien? Il ne fallait pour cela que le délaisser, puisqu'il quittait la volonté qui lui avait donné l'être.
Confessez que Jésus a fait de grands miracles d'obéissance pour vous apprendre à plier votre volonté sous les règles de cette sainte vertu. O mon Sauveur ! vous avez voulu naître dans l'obéissance, et non seulement vous avez voulu obéir à une bénite créature, la bienheureuse Vierge votre Mère, mais aux hommes les plus cruels.
Dites-lui qu'il a mieux aimé mourir dans l'obéissance que de faire descendre des milliers d'anges par sa volonté, comme il aurait pu le faire, pour
exterminer ceux qui le crucifiaient, et vous vous écrierez : « Eh quoi ! mon âme, ne serez-vous pas soumise à toutes les volontés d'un Dieu l » qui a ainsi immolé la sienne pour vous?
Prononcez à la face du ciel et de la terre, et pour toujours, le grand mot de la prière de Jésus : « Que votre volonté soit faite, et non pas la mienne 2 ».
Renouvelez votre résolution de faire le vœu d'obéissance, et offrez-la à Jésus en l'honneur de celle qu'il a rendue à la sainte Vierge ; promettez-lui de la rendre vous aussi aux hommes pour son amour, et demandez-lui son assistance pour vous perfectionner dans cette chère vertu.
Répandez devant le Seigneur vos sentiments sur les marques diverses de son obéissance. Voyezle d'abord anéanti dans sa conception, livré ensuite à la volonté des hommes dans son enfance, soumis à leurs injures pendant sa vie, exposé à leur cruauté dans sa passion, et enfin éprouvé même dans sa mort par le délaissement de son Père. O Sauveur! c'est bien ici que vous outrepassez ce qui est dit de vous, que vous avez été obéissant jusqu'à la mort : car ce délaissement surpasse toutes les douleurs de la mort.
Admirez votre Sauveur qui après tout cela remet encore son esprit entre les mains de son Père, comme pour l'exposer de nouveau à toutes ses volontés. Confessez-lui toutes vos ingratitudes commises par les désobéissances, et dites-lui de toute votre âme : « Je suis à vous, sauvez-moi 3 ». Oui,
1 Nonne Deo subjecta erit anima inea ? Ps. lxi, 2.
2 Non mea voluntas. sed tua fiât. Luc. xxn, 42.
3 Tuus sum ego, salvum me fac. Ps. cxvm, 94.
MÉDITATIONS SUR l'ÉTAT RELIGIEUX 55 I
Seigneur, je désire rendre mes respects à votre sainte obéissance par l'accomplissement de ces résolutions :
RESOLUTIONS
i° De ne rien faire que vous ne rapportiez à la très sainte volonté de Dieu.
2° De ne pas vous troubler quand votre propre volonté sera contredite ou brisée, mais de regarder cela comme un moyen de plaire à Dieu et de parvenir à la liberté de la sainte abnégation.
EXAMEN
i° Voyez si vous avez soin de recourir aux exemples de Jésus-Christ pour apprendre à bien obéir, et si vous pratiquez l'obéissance en esprit d'honorer la sienne.
2° Si vous apprenez à compatir au prochain et à retrancher en vous tout ce qui ressent l'humeur impérieuse : car c'est là un fruit que produit l'obéissance aussi bien que la discrétion.
BOUQUET SPIRITUEL
i°« Humiliavit semetipsum, factus obediens usque ad mortem, mortem autem crucis. » Philipp. ii, 8. — Il s'est humilié lui-même, se rendant obéissant jusqu'à la mort et jusqu'à la mort de la croix.
2° « Et quidem cum esset Filius Dei, didicit ex iis, quœ passus est, obedientiam ; et consummatus, factus est omnibus obtemperantibus sibi eau-
sa salutis seternae. » Hebr. v, 8, g. — Quoiqu'il fût le Fils de Dieu, il a appris l'obéissance par tout ce qu'il a souffert; et l'ayant parfaitement accomplie il est devenu pour tous ceux qui lui obéissent l'auteur du salut éternel.
CINQUIEME MEDITATION
DES MOYENS QUE FOURNIT l'ÉTAT RELIGIEUX POUR BIEN RENONCER A SA PROPRE VOLONTE.
CONSIDÉRATIONS
i. La nécessité des soins qu'il faut prendre pour soutenir et diriger la vie, est ce qui donne à l'homme le plus d'anxiétés et ce qui l'engage à se servir en beaucoup de choses de sa volonté et de son jugement, qui cependant le trompent souvent. Le soin des nécessités du corps est quelque chose de bien pénible, et il ne faut qu'ouvrir les yeux pour voir que c'est ce qui consume le travail et l'industrie de la plupart des hommes ; mais ce qui regarde l'âme et la conduite des actions est encore bien plus pénible. Aussi la sainte Ecriture dit avec grande vérité : « Les pensées des mortels sont pleines de crainte, et leurs prévoyances sont incertaines ' ». Combien d'inquiétudes cause un simple doute si l'on fera une chose ou si on ne la fera point ! Combien de fois le résultat est-il contraire à nos prévoyances !
1 Cogitationes mortalium timidas, et incertœ providentice nostrœ. Sap. ix, 14.
MÉDITATIONS SUR l'ÉTAT RELIGIEUX 553
2. L'état religieux décharge de ces soins selon le corps et plus encore selon l'âme : car il met hors du besoin de vouloir et de délibérer sur la direction à prendre, tout étant réglé et fixé parfaitement. C'est un puissant moyen pour rompre avec l'usage de sa volonté propre et pour entrer dans le repos de l'âme ; en effet, dégagée de ces soins et de ces soucis, l'âme n'a qu'à regarder les volontés de Dieu, qui lui sont toutes réglées et manifestées clairement, afin de les accomplir.
3. Les supérieurs sont comme des procureurs établis de la part de Dieu pour veiller à l'exécution de l'obéissance, et pour éloigner ces soins superflus qui pourraient empêcher la volonté de se quitter elle-même pour avancer vers son centre et son repos qui est la volonté de Dieu. Il les charge de tout, afin que ceux qui sont sous leur conduite n'aient qu'à marcher et à pratiquer, sans qu'il soit besoin de délibérer.
4. L'engagement volontaire à ne pas suivre sa propre volonté sert à faire voir dans la cessation de ses actes, ainsi que dans une fontaine limpide, les égarements et les précipices qui l'environnent, comme aussi à faire comprendre que la vraie liberté est bien différente de celle qui n'en porte que le nom et qui n'est en réalité « qu'un voile pour la malice l ».
5. La discrétion se trouve également dans l'état religieux, puisqu'il a son principe dans l'inspiration divine qui a conduit ses fondateurs, et dans la grâce octroyée à chaque Ordre qui garde ceux
1 Velamen habentes malitiae libertatem. I Petr. 11, 16.
qui le gardent. L'exemple de plusieurs personnes tendant à une même fin en rend l'usage doux et agréable ; et la fin de toutes ces règles d'obéissance n'est que l'honneur de Dieu et la réformation de nous-mêmes. Tout le profit de nos soumissions retombe sur nous.
Que pouvons-nous donc souhaiter de plus utile et de plus parfait pour nous bien gouverner selon Dieu avec assurance et avec discrétion sous la conduite de l'obéissance religieuse?
AFFECTIONS
Avouez que vous avez bien sujet de dire avec David : « Le Seigneur me conduit, je ne manquerai de rien ; il m'a placée dans un lieu de pâturage 1 ». Appliquez ces paroles à votre état.
Reconnaissez devant Dieu que, puisque vous savez par la foi que le péché tire son origine d'une désobéissance, et que l'expérience de la révolte que vous ressentez dans vous-même en est une preuve, vous ne devez désirer rien plus que le rétablissement de la vertu d'obéissance, dont l'éloignement est la cause de tous les malheurs.
Considérez attentivement devant Dieu les avantages que vous donne votre état pour parvenir à cette vertu, les soins et sollicitudes qu'il vous ôte, les dangers de votre propre volonté dont il vous sépare, les organes vivants qu'il emploie pour vous apprendre à pratiquer l'obéissance aveugle selon le gré de vos supérieurs. O Seigneur ! que l'ins-
1 Dominus régit me, et nihil mihi deerit. In loco pascuae ibi me collocavit. Ps. xxn, i, 2.
MÉDITATIONS SUR l/ÉTAT RELIGIEUX 555
trument soit de terre, d'or ou d'argent, il ne m'importe, puisqu'il me signifie ce que je dois faire pour vous honorer.
Remerciez le Seigneur de ce que vous êtes environnée de toutes parts des règles de sa volonté, qui vous enferment dans l'obéissance afin de vous y garder.
Confessez que vous devez considérer les supérieurs comme des procureurs de sa divine majesté. Hélas ! Seigneur, ils sont chargés de vous répondre de moi, de mes paroles et de mes actions : combien donc dois-je éviter d'augmenter le poids de leur charge ! combien dois-je avoir pitié d'eux aussi bien que de moi-même, en me rendant douce et docile à suivre leurs avis !
Ecoutez enfin la voix de l'Apôtre : « Obéissez, dit-il, à vos supérieurs... en sorte qu'ils vous gouvernent avec joie et non pas en gémissant l ». Demandez à Dieu la grâce de ne pas imiter certaines personnes qui, le murmure en l'âme, ressemblent aux chiens qui courent après la pierre pour la mordre : tels aussi ces esprits critiques cherchent à décrier la conduite des supérieurs, au lieu de considérer que Dieu se sert de leur bouche pour se faire obéir.
RÉSOLUTIONS
i° D'estimer votre Ordre comme le plus parfait pour vous, puisque la Providence vous l'a choisi
1 Obedite praepositis vestris... ut cum gaudio hoc faciant, et non gementes. Hebr. xm, 17.
et que vous pouvez y pratiquer une obéissance parfaite.
2° De ne pas discuter si ce qu'on vous ordonne est raisonnable, ou non, mais de bien vous attacher à cette vérité, que tout ce qui n'est pas péché ni occasion de scandale est une bonne matière d'obéissance.
EXAMEN
i° Voyez si vous pratiquez l'obéissance sans faire trop paraître vos répugnances.
2° Si vous mortifiez votre jugement aussi bien que votre volonté, pour ne point censurer ce que les supérieurs ordonnent.
3° Si vous écartez de votre obéissance tout respect humain, et si vous animez votre obéissance extérieure par la flamme de l'esprit intérieur.
BOUQUET SPIRITUEL
i°« Vir obediens loquetur victoriam. » Prov. xxi, 28. — L'homme obéissant sera victorieux.
20 « Animas nostras castificantes in obedientia charitatis. » I Petr. 1, 22. — Rendez vos âmes chastes par une obéissance d'amour.
3° « Obedite praepositis vestris, et subjacete eis. Ipsi enim pervigilant quasi rationem pro animabus vestris reddituri, ut cum gaudio hoc faciant, et non gementes : hoc enim non expedit vobis. » Hebr. xni, 17. — Obéissez à vos supérieurs et demeurez soumis à leurs ordres : car ils veillent pour le bien de vos âmes comme en devant rendre
MEDITATIONS SUR L'ETAT RELIGIEUX bSj
compte. Obéissez ainsi afin qu'ils s'acquittent de ce devoir avec joie et non en gémissant, ce qui ne vous serait point avantageux.
SIXIEME MEDITATION
DE LA MORTIFICATION DE LA VAINE CURIOSITE d'eSPRIT DANS NOS PROPRES IDEES.
CONSIDÉRATIONS
i. Le péché a rendu l'esprit semblable aux horloges déréglées, qui sonnent les heures quand il ne le faut pas, ou qui sonnent quarante coups au lieu de trois. Cela vient des fantômes de ses imaginations qu'il faut s'étudier d'apaiser, si l'on veut corriger ce désordre et ramener autant que possible l'esprit le plus près de la raison. Si on ne le fait pas, il faut s'attendre à voir l'imagination prendre l'habitude de se former des idées mensongères, se créant des scènes fantastiques, alors que la raison voudra s'appliquer à Dieu. Bien plus, si Fhabitude d'entretenir ces idées chimériques se joint à la faiblesse d'esprit, il se formera en l'âme comme des châteaux en Espagne, peuplés d'illusions et de rêveries, ou des galeries d'idées de pure spéculation dans lesquelles l'esprit ne cherchera qu'à se promener incessamment. La raison aura beaucoup de peine à habiter avec soi-même, comme on a de la peine à demeurer dans un lieu rempli de bruit ou de fumée. On est contraint d'en sortir ou d'ouvrir les fenêtres.
2. L'esprit humain ayant une curiosité de savoir qui n'a pas de bornes et qui est un reste de son péché de superbe « de son désir de fausse divinité l », jusqu'où ne passeraient pas ses idées s'il les entretenait? Elles se multiplieraient et se changeraient autant que les mouvements des affections sont sujets à la variété et à l'inconstance.
3. L'âme occupée de tant de choses serait moins capable d'en bien faire une seule, mais principalement l'unique nécessaire qui est celle du salut. Quelque chose que l'on fasse, l'imagination sera toujours extravagante : car elle a reçu du péché une blessure qu'il faut souffrir avec patience ; mais si l'on ne retranche l'usage d'écouter ces idées nuisibles et de les exciter, l'âme sera toujours comme au milieu du bruit et des orages. C'est donc travailler à sa paix que de mortifier les idées superflues; mais c'est aussi le moyen de représenter et d'imiter Jésus-Christ dans les sens intérieurs.
4. L'état religieux fournit de bons moyens pour diminuer peu à peu le bruit tumultueux de l'imagination et pour s'en rendre indépendant, par le retranchement de tant de vaines occupations, de projets, de nouvelles, de différends et de tant d'autres matières, qui excitent les pensées et les désirs et qui empêchent de parvenir au bonheur de la paix de l'âme.
5. Suivons donc l'esprit de notre état ; n'allons point chercher mal à propos ce qu'il nous retranche si utilement. En voulant s'accorder trop
1 Eritis sicut dii... Gen. m, 5.
MÉDITATIONS SUR l'ÉTAT RELIGIEUX 559
de divertissements, on perd la paix et l'on reconnaît la vérité de cette parole de Jésus-Christ : « Que gagne l'homme à conquérir le monde entier, s'il vient à se perdre lui-même et à nuire à son
âme ' ? »
AFFECTIONS
Confessez, en vous humiliant devant Dieu, que vous concevez en votre esprit des choses vaines, qui méritent d'être plus méprisées que les jeux des enfants. Hélas ! Seigneur, quel jeu ridicule font dans mon esprit ces imaginations et ces désirs fantasques? Jusqu'où ne sont-ils pas capables de me mener, si je ne les méprise et les réprime au lieu de les entretenir et de les suivre? Dites avec une confiance filiale cette parole de David : « Vous savez... la confusion et la honte dont je suis couvert2».
Représentez à Dieu que, puisque dans sa bonté « il a pitié de ceux qui le craignent, comme un père a pitié de ses enfants3 », et que sa patience vous souffre en cet état, vous devez bien vous y souffrir vous-même et supporter cette peine du péché avec la douceur de la résignation, mais sans consentir aucunement à ces pensées chimériques ; et si parfois elles vous tourmentent maigre votre volonté, que votre cœur s'écrie : « Vous qui m'a-
1 Quid enim proficit homo, si lucretur universum mundum, se autem ipsum perdat, et detrimentum sui faciat ? Luc. ix, 25»
2 Tu scis... confusionem meam. Ps. lxviii, 20.
3 Quomodo miseretur pater filiorum, misertusest Dominus timentibus se. Ps. en, i3.
vez fait et façonné de vos mains ' », Seigneur, ayez pitié de moi.
Entrez avec Dieu dans un entretien filial sur les divagations d'esprit que vous souffrez dans l'oraison. Exposez-lui qu'il semble souvent qu'il y ait en vous deux personnes distinctes, et vous direz : d'un côté, Seigneur, mon âme veut vous parler, et d'un autre côté les imaginations surgissant à l'improviste viennent à la traverse comme pour lui imposer silence; mais, ô mon Dieu, j'imiterai l'aveugle de l'Evangile : « je crierai encore beaucoup plus fort 2 ».
Dites-lui que vous croyez fermement que, quand il vous voit souffrir ces distractions sans consentement de votre volonté, alors sa miséricorde a plus de compassion de votre misère que sa justice n'est exacte à remarquer vos défauts.
Demandez l'assistance de sa grâce pour retrancher, autant qu'il vous sera possible, les superfluités qui peuvent nourrir la curiosité de l'esprit et multiplier les idées vaines. La source vient des passions d'un cœur qui est lié par ses affections. O mon Dieu ! il faut donc ne se tenir attaché à rien...
Prononcez enfin avec effusion de cœur ces paroles de David : « Seigneur, dites à mon âme : Je suis ton salut3 », et priez Dieu de donner à votre âme la paix avec une douce confiance en lui et la fidélité pour exécuter vos résolutions.
1 Manus tuse fecerunt me, et plasmaverunt me. Ps. cxviu,
2 Ipse vero multo magis clamabat. Luc. xvih, 3g.
3 Die animae meae : Salus tua ego sum. Ps. xxxiv, 3.
RESOLUTIONS
i° D'éviter l'oisiveté qui met l'esprit humain dans une certaine liberté de produire toutes sortes d'idées, et qui fournit une belle occasion au diable d'y jeter de mauvaises pensées.
2° De ne pas vous laisser aller à la curiosité des bagatelles, qui flattent les affections du cœur, mais de vous contenter de ce qui peut servir avec modération à la récréation raisonnable que votre état permet.
3° De vous retirer auprès de Dieu pour vous humilier et trouver le calme et la paix au milieu de ces imaginations et de ces pensées que vous souffrez contre votre volonté, en attendant avec confiance que le Seigneur « commande aux vents et à la mer et qu'il se fasse un grand calme ' ». Ne recherchez pas curieusement les causes de ces tempêtes : car elles s'irritent encore plus par les considérations et les réflexions ; d'ailleurs elles peuvent naître sans qu'il y ait faute de la part de celui qui les souffre.
EXAMEN
Faites-le sur ces mêmes résolutions, et voyez en quoi vous vous en êtes éloignée dans la pratique. Examinez si vous êtes en ceci patiente et diligente.
1 Imperavit ventis et mari, et facta est tranquillitas magna. Matth. vin, 26.
BOUQUET SPIRITUEL
i° « Spiritus Sanctus disciplina? effugiet fictum, et auferet se a cogitationibus, quse sunt sine intellectu, et corripietur a superveniente iniquitate. » Sap. i, 5. — L'Esprit-Saint, qui est le maître de la science, fuira le déguisement ; il se retirera des pensées qui sont sans intelligence, et l'iniquité survenant le bannira de l'âme.
2° « Evanuerunt in cogitationibus suis ; et obscuratum est insipiens cor eorum. » Rom. i, 21. — Ils se sont égarés dans leurs pensées, et leur cœur insensé a été rempli de ténèbres.
SEPTIEME MEDITATION