DE LA PÉNITENCE VOLONTAIRE
CONSIDÉRATIONS
1. Le Fils de Dieu ne s'est pas seulement fait homme, mais il s'est fait pénitent tout ensemble. Il a voulu naître dans la privation des secours qui adoucissent les misères de la naissance des hommes
MÉDITATIONS SUR l'ÉTAT RELIGIEUX 58 I
et dans l'exercice de l'obéissance à un prince de la terre. Sa vie n'a point été seulement privée de tous les plaisirs, mais elle a été dépourvue du nécessaire. Il a souffert toutes les fatigues de l'homme criminel, condamné « à vivre de son pain à la sueur de son front ' », et il a enseigné par ses exemples la nécessité de la pénitence, aussi bien que la manière de la bien faire.
Il a persévéré dans sa pénitence jusqu'à la mort et jusqu'à une mort capable d'attirer la compassion des cœurs les plus endurcis, afin d'obtenir la réformation de la sentence de mort portée contre tous. Enfin il a voulu nous montrer que la pénitence devait nous servir de satisfaction et de remède ; l'aurait-il en effet choisie si elle ne nous avait été nécessaire? et n'est-ce point assez qu'il ait fait pénitence pour nous engager à suivre son exemple?
2. Mais puisque les maladies ne se guérissent que par leurs contraires, la pénitence volontaire est un souverain remède pour empêcher le mal de croître dans les inclinations, qui ne cherchent que le plaisir. C'est par le plaisir que la concupiscence précipite l'âme dans la mort; c'est par la pénitence que l'âme se fortifie contre la concupiscence en lui retranchant le plaisir, et qu'elle connaît l'excellence de la domination qu'elle doit avoir sur son corps. La satisfaction que l'âme reçoit de se voir maîtresse chez elle est bien douce; mais c'est l'a pénitence qui lui donne ce bonheur, et si elle veut conserver son domaine, il ne faut point qu'elle
1 In sudore vultus lui vesccris pane. Gen. m, 19.
sorte de l'esprit de pénitence : car l'expérience n'apprend que trop que celui qui veut donner à son corps les plaisirs même licites et le nourrir délicatement, sera bientôt entraîné aux plaisirs illicites. Le Saint-Esprit ne nous dit-il pas, « Celui qui traite son serviteur trop délicatement dès le jeune âge, le verra ensuite révolté contre lui1?» Aussi bien, puisque Jésus-Christ nous a enseigné tout d'abord à quitter le plaisir pour faire pénitence et qu'il n'en a jamais délaissé l'exercice, par quelle raison pourrions-nous nous en exempter? en avons-nous moins besoin que lui ?
3. Jésus n'a embrassé l'état de pénitent que pour exercer parfaitement son amour envers son Père et envers nous, en s'offrant comme une victime de réparation et de satisfaction pour nos péchés, et en se mettant pour nous dans un état capable de nous exciter à cesser de pécher par la compassion de ses peines. Comment porterons-nous dignement le nom de chrétien, si nous ne nous servons du même moyen pour punir en nous ce qui a coûté si cher au Fils de Dieu?
4. L'état religieux vous fournit par ses règles les moyens d'accomplir cette pénitence avec discrétion et avec amour. La discrétion se trouve dans ce que les règles accordent, car cela suffit à la nature, et l'amour se rencontre dans la liberté qui les fait embrasser. Or cette pénitence contient trois choses : la satisfaction, le remède et l'imitation de l'amour du Fils de Dieu. Pou-
1 Qui délicate a pueritia nutrit servum suum, postea sentiet eum comumacem. Prov. xxix, 21.
MÉDITATIONS SUR l'ÉTAT RELIGIEUX 583
vez-vous rien souhaiter de plus utile et de plus noble?
AFFECTIONS
Admirez la patience de Jésus-Christ, qui après avoir pratiqué une si rude pénitence pour des criminels, les voit chercher les délices pendant qu'ils le voient couronné d'épines. Que d'ingratitudes, que d'insolences commises contre vous, ô bon Jésus !
Voyez les injures que vous avez faites à Dieu, et confessez qu'il n'y a point de pénitence, si rude qu'elle soit, qui puisse y correspondre.
Dites avec effusion de cœur ce que disait David : « Votre miséricorde est grande sur moi, et vous avez délivré mon âme du fond des enfers ' ». Hélas! Seigneur, où serais-je si votre miséricorde n'avait retenu le bras de votre justice? Que puis-je donc souffrir qui puisse être comparé à une telle délivrance ?
Remerciez Dieu de ce qu'il vous a séparée d'avec ceux dont parle Job, « qui passent leur vie dans la jouissance des plaisirs, et qui en un moment descendent aux enfers 2 ».
Dites à Jésus que vous comprenez à présent ce que dit S. Paul : « qu'il accomplit dans son corps ce qui manque aux souffrances du Christ3 ».
1 Misericordia tua magna est super me ; et eruisti animam meam ex inferno inferiori. Ps. lxxxv, i3.
2 Ducunt in bonis dies suos, et in puncto ad inferna descendunt. Job xxi, i3.
1 Adimpleo ea quae desunt passionum Christi, in carne mea. Coloss. i, 24.
Cet Apôtre fidèle, ô mon Sauveur, se réjouissait en se trouvant dans les peines, parce qu'elles imprimaient dans son âme les traits de votre ressemblance, et pour mieux vous imiter il ajoutait encore les jeûnes, les veilles et les châtiments du corps; et moi, Seigneur, que dois-je faire?
Reconnaissez que la vie chrétienne a besoin du sel de la pénitence pour l'empêcher de se corrompre.
Souvenez-vous des clameurs que les Juifs poussaient contre Jésus-Christ, en s'écriant : « Crucifiez-le, crucifiez-le l », et répétez ce même cri contre votre corps, en avouant que c'est lui qui mérite ce supplice.
Consacrez à la pénitence de l'état religieux ce qui vous reste de vie, en reconnaissant devant Dieu qu'elle met l'appareil sur les plaies du péché, qu'elle retranche l'occasion des rechutes, qu'elle détache l'âme de son corps, et qu'elle est une imitation de l'état de pénitent que son Fils Jésus a embrassé afin d'y vivre et d'y mourir pour nous.
RÉSOLUTIONS
i° D'accomplir tout ce qui se rencontre de pénible dans vos règles, à l'intention d'honorer la rude pénitence que Jésus-Christ a faite pour vous.
2° De ne recourir à aucune exemption, sans vous être mise auparavant dans l'indifférence de ce que le supérieur ordonnera, conformant votre volonté à la sienne.
1 Crucifige, crucifige eum. Joann. xix, 6.
EXAMEN
i° Voyez si vous reconnaissez bien que vous avez l'obligation de faire pénitence, et que l'énormité du péché surpasse toutes les pénitences que nous pouvons faire.
2° Si vous avez soin d'offrir à Dieu vos petites peines en esprit d'amour et de pénitence.
3° Si vous ne vous relâchez point dans l'observance des austérités de vos règles, ou si vous ne vous rendez point singulière dans la recherche des pénitences extraordinaires : car c'est ici, plus qu'en toute autre chose, qu'il ne faut rien faire qu'avec le mérite de l'obéissance, et qu'il faut acquiescer à un refus sans répliquer.
BOUQUET SPIRITUEL
i°« Misereris omnium, quia omnia potes, et dissimulas peccata hominum propter pcenitentiam. » Sap. xï, 24. — Vous avez compassion de tous les hommes, parce que vous pouvez tout, et vous dissimulez leurs péchés afin qu'ils fassent pénitence.
20 « Ipse autem vulneratus est propter iniquitates nostras, attritus est propter scelera nostra : disciplina pacis nostrae super eum, et livore ejus sanati sumus. » Is. lui, 5. — Il a été couvert de plaies pour nos iniquités, il a été broyé pour nos crimes.. Le châtiment qui nous devait procurer la paix est tombé sur lui, et nous avons été guéris par ses meurtrissures.
3°« Qui autem sunt Christi, carnem suam cruci-
fîxerunt cum vitiis et concupiscentiis. » Galat. v, 24. — Ceux qui sont à Jésus-Christ ont crucifié leur chair avec ses passions et ses désirs déréglés.
DOUZIEME MEDITATION