DE LA PATIENCE DANS LES INFIRMITES
CONSIDÉRATIONS
1. L'expérience commune apprend assez que l'homme a besoin de discipline et de répression dans ses inclinations et dans ses habitudes pour être réduit à la droite raison. Dieu a pour lui les soins d'un père, et il en accomplit les devoirs par les corrections qu'il lui inflige. La sainte Ecriture nous le dit : « Le Seigneur châtie celui qu'il aime, et il trouve en lui son plaisir comme un père dans son fils ' ». Aux yeux de Dieu les cœurs des hommes sont enfants toute leur vie, et si l'expérience fait assez connaître le désordre qu'une prospérité tranquille produit dans un cœur peu mortifié, elle sert aussi à établir la preuve du besoin qu'il a que Dieu le corrige en père.
2. La pénitence que nous nous imposerions par notre choix, ne serait pas suffisante pour nous réformer : car notre propre volonté s'y retrouverait, et c'est elle qui a le plus de besoin d'être réformée. Aussi dans la conduite de sa Providence, Dieu s'est réservé des peines spéciales, outre les peines com-
1 Quem enim diligit Dominus, corripit ; et quasi pater in filio complacet sibi. Prov. m, 12.
munes aux enfants d'Adam, pour servir à cette fin. Elles proviennent sans la participation de notre volonté, ou bien de nous-mêmes, ou du prochain pour retomber sur nous, ou encore d'accidents imprévus, et Dieu nous les applique en temps et lieux, avec poids et mesure, comme un prudent médecin, pour nous servir de remède purgatif et préservatif. Qui sait les maux qui nous auraient attaqués, si telle ou telle peine n'avait précédé ou accompagné nos actions?
3. La peine s'y rencontre, mais il ne faut pas s'en étonner : car s'il faut quelque effort pour purger les corps, il en faut aussi pour décharger la propre volonté et les mouvements du cœur de leurs mauvaises humeurs, afin qu'étant ainsi dégagés ils puissent supporter le prochain doucement, agir pour eux-mêmes tranquillement, et devenir souples aux volontés divines. Presque toutes les choses qui servent à la guérison des corps, ne sont-elles pas amères? Elles ne se prennent qu'à contre-cœur : c'est que Dieu, peut-être, a voulu nous signifier par cette disposition la nécessité qu'il y a de donner aussi de l'amertume à l'esprit pour le guérir parfaitement.
4. Dieu met l'homme hors d'état de pouvoir mêler son choix dans ces sortes de souffrances, afin qu'elles soient plus pures et plus efficaces ; mais l'état religieux est l'école où l'on apprend à bien recevoir les remèdes, à les bien connaître, à en profiter et à se conformer ainsi à l'image de son Fils « sur lequel la discipline de notre réconciliation a été imposée ' », pour tirer de ses plaies l'onguent
1 Disciplina pacis nostrae super eum. Is. lui, 5.
de notre guérison. Selon S. Paul, « tous ceux qui sont prédestinés, le sont pour être conformes à cette image ' ». Il n'y a à faire ni calcul, ni exception : on ne peut pas représenter Jésus en son état céleste, sans l'avoir représenté en son état terrestre. Il faut donc se résoudre à la patience et l'estimer plus qu'un trésor : car elle nous rend de vrais et dignes enfants soumis à la correction de notre Père céleste, elle nous met en possession de nos âmes, et nous donne part à l'héritage de son Fils, comme elle nous fait porter sa ressemblance.
AFFECTIONS
Admirez la Providence qui de nos infirmités compose des remèdes ; et pour l'admirer davantage et vous consoler en Notre-Seigneur, voyez comment ce remède opérait dans S. Paul, qui s'écriait : « Je me glorifierai volontiers dans mes faiblesses, afin que la vertu de Jésus-Christ habite en moi : car quand je suis infirme, c'est alors que je suis puissant2 ». Ecoutez encore ce qui lui est répondu à sa demande d'être délivré d'une tentation : « Ma grâce te suffit, car la vertu se perfectionne dans l'infirmité3 ». O mon Seigneur! je ne dois donc rien craindre sous la protection de votre sainte grâce, puisqu'il n'y a que les choses qu'on veut
1 Quos prsedestinavit conformes fieri imaginis Filii sui. Rom. vin, 29.
2 Libenter gloriabor in infirmitatibus meis, ut inhabitet in me virtus Christi... : cum enim inrîrmor, lune potens sum. II Cor. xii, 9, 10.
3 Suflïcit tibi gratia mea : nam virtus in infirmitate perricitur. Ibid., 9.
faire avec délibération qui vous peuvent offenser, et qu'il est toujours en ma liberté de ne les point vouloir.
Confessez que tout ce qui vous arrivera par l'ordre de sa Providence sera parfaitement sage et parfaitement proportionné à vos forces et à vos besoins ; qu'il n'y a que Dieu qui connaisse les choses futures et celles qui sont possibles, et qu'ainsi il n'y a que lui qui puisse bien appliquer les remèdes de préservation et de guérison. O Seigneur! que c'est un grand bien d'être traité de votre main ! Tout s'y trouve, rien ne fait défaut.
Regardez en la présence de Dieu combien d'âmes sont tombées pour avoir été laissées à leur liberté. Si David avait été retenu par quelque infirmité, au lieu de se promener à son aise sur les galeries, il n'aurait pas vu cet objet qui fut cause de sa chute. Si d'autres avaient eu la santé quand telle rencontre s'est présentée, que n'auraient-ils pas fait peut-être? Mais l'épreuve de la maladie les a mis en alarmes et les a fait recourir à Dieu et se connaître eux-mêmes pour en avoir une salutaire défiance ; au contraire une occasion survenant et les trouvant dans la tranquillité oisive, les aurait si bien flattées que ces pauvres âmes se seraient peut-être laissées aller au péché.
O Seigneur ! vous voyez tout cela et vous y donnez ordre ; mon choix serait superflu, inconsidéré, nuisible, mais le vôtre est parfait. Donc pour moi point de choix, mais tout ce qu'il vous plaira.
Reconnaissez que vous devez considérer vos faiblesses et infirmités comme des marques du soin
que Dieu prend de vous, et que vous devez les accepter comme des remèdes.
Repassez aussi dans votre âme ces paroles de S. Paul : « Je me glorifierai volontiers dans mes infirmités, afin que la vertu de Jésus-Christ habite en moi ' », et reconnaissez que cette vertu est l'humilité, qui se nourrit par l'infirmité et avec laquelle tout se surmonte. O Seigneur ! quelle raison peuton avoir de prétendre quelque chose « à votre état glorieux, sans avoir participé à votre état douloureux 2 ? »
RÉSOLUTIONS
i° Proposez-vous, dans vos infirmités, quelles qu'elles puissent être, de vous retourner tout court du côté de la Providence pour l'adorer et pour les accepter.
20 De ne vous appliquer à y rechercher le remède qu'avec résignation et tranquillité, selon les conseils que vous prendrez dans les doutes et les difficultés.
3° De chercher votre consolation dans l'exemple de Jésus-Christ.
EXAMEN
i° Voyez si dans vos peines vous ne vous laissez pas aller à des plaintes qui ressentent le murmure,
1 Libenter gloriabor in infirmitatibus meis, ut inhabitet in me virtus Christi. Il Cor. xu, 9.
2 Si tamen compatimur, ut et conglorificemur. Rom. vin, 17.
MÉDITATIONS SUR l'ÉTAT RELIGIEUX 5q I
et si vous n'êtes point trop empressée pour y chercher des remèdes.
2° Si vous vous contentez de représenter vos besoins avec résignation.
3° Si, dans les rencontres où vous croyez que le prochain vous a offensée, vous êtes fidèle à vaincre vos ressentiments et à ne rien exagérer lorsque vous en parlez.
BOUQUET SPIRITUEL
i° « Doctrina viri per patientiam noscitur ; et gloria ejus est iniqua praetergredi. » Prov. xix, 1 1. — La science d'un homme se connaît par sa patience, et c'est sa gloire que de passer par dessus le tort qu'on lui a fait.
2° « In humilitate tua patientiam habe : quoniam in igné probatur aurum et argentum, homines vero receptibiles in camino humiliationis. » Eccli. ii, 4, 5. — Ayez patience dans votre humiliation : car les hommes qui sont agréables à Dieu, sont éprouvés dans la fournaise de l'humiliation, comme l'or et l'argent sont éprouvés par le feu.
3° « In patientia vestra possidebitis animas vestras. » Luc. xxi, 19. — C'est par la patience que vous posséderez vos âmes.
TREIZIEME MEDITATION