DE LA PAUVRETÉ RELIGIEUSE
1. La foi nous apprend que le péché du premier homme a été un larcin, et assurément les marques
qui en restent dans nos inclinations en sont une bonne preuve. L'homme n'a pas un moment de vie assurée, il lui faut peu de choses pour le nourrir et l'entretenir, il ne saurait rien emporter en sortant du monde, et néanmoins sa cupidité l'agite de perpétuels désirs et de travaux continuels, comme s'il devait toujours vivre, posséder tout et tout emporter avec lui : n'est-ce pas là une frénésie misérable? Elle l'enchaîne par les liens de l'avarice; mais tous ses soins et ses empressements ne peuvent point détourner les maux de 1 indigence qui en accablent un si grand nombre. L'Apôtre nous assure que « ceux qui veulent devenir riches tombent dans la tentation, sont précipités dans des désirs inutiles et nuisibles, et sont jetés dans les pièges du démon l » après de nombreux combats. Cela seul devrait nous suffire pour nous faire concevoir de la cupidité une juste aversion; mais de plus l'expérience nous apprend que c'est l'article de la possession qui engendre les guerres, les querelles et les divisions; et pourtant c'est bien inutilement qu'on se charge de beaucoup de choses quand le lieu où l'on va est fort proche; or de la vie à la mort, du temps à l'éternité, il n'y a qu'un pas.
2. Jésus nous a fait connaître assez la nécessité d'étouffer cette cupidité, puisqu'il a voulu naître, vivre et mourir dans la pauvreté. Par son exemple il nous a appris qu'il faut retourner à l'état de la première pauvreté d'Adam, pour pouvoir parti-
1 Qui volunt divites fieri, incidunt in tentationem, et in laqueum diaboli, et desideria multa inutilia et nociva. I Tim. vi, 9.
MEDITATIONS SUR L ETAT RELIGIEUX 5û3
ciper au bonheur dont il jouissait avant sa chute; il nous a appris encore que, pour vivre selon la droite raison, il faut prendre seulement en passant ce qui suffit au besoin, et qu'il ne faut que lire dans le livre de la nature, qui nous a fait naître nus, pour y voir écrit en grands caractères que nous ne devons pas plus tenir aux choses de la terre que notre corps ne tient à nos vêtements. Mais à ses exemples Jésus ajoute le poids de sa parole : or il met « les pauvres d'esprit les premiers entre les heureux, parce que le royaume des cieux leur appartient ' ».
3. Cet état de pauvreté imite parfaitement l'état des âmes bienheureuses, qui au ciel sont contentes de tout et ne souhaitent rien. Il éloigne les piqûres douloureuses des pertes et des sollicitudes qui font tant de malheureux, et même il fait quelque chose de plus admirable : car, quoiqu'elle les sente, l'âme du pauvre d'esprit ne perd pas le repos.
4. Les moyens que l'état religieux fournit pour bien faire le retranchement des superfluités sont aussi très avantageux : en effet l'indigence de la pauvreté et l'abondance des richesses en sont discrètement bannis, et l'on y vit comme ceux qui possèdent tout, sans avoir rien en propre.
5. Enfin la pauvreté religieuse bien pratiquée reproduit les plus beaux traits de ressemblance avec le Fils de Dieu qui a voulu, dépouillé de tout, mourir sur la croix pour réparer la perte de la pauvreté ; mais elle a encore le grand honneur de n'avoir rien dans le siècle pour tout posséder avec
1 Beati pauperes spiritu, quoniam ipsorum est regnum cœlorum. Matth. v, 3.
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Jésus-Christ. Il n'y a donc rien de plus prudent que de quitter ce qui périt pour s'attacher à ce qui demeure éternellement; et c'est ce que fait la pauvreté religieuse.
AFFECTIONS
Adorez Jésus dans sa pauvreté et admirez la richesse de cette pauvreté qui sauve, délivre et enrichit tout le monde. Reconnaissez que son indigence est votre patrimoine.
Reconnaissez que sa réparation convient admirablement au péché de nos premiers parents : ils ont voulu posséder un fruit, et Jésus naît et meurt n'ayant pas même à lui la valeur d'une pomme.
Confessez les avantages que la pauvreté vous fournit, en ôtant à l'ennemi le moyen de vous saisir et vous jeter à terre, et dites à Jésus que vous ne doutez pas que si le larcin a fait connaître ce que c'était que le mal, la pauvreté volontaire qui fait profession d'honorer la sienne, fera ressortir quel grand bien c'est de ne vouloir posséder que lui et de n'être qu'à lui.
Dites que vous serez trop heureuse de pouvoir répéter avec l'Epouse : « Mon bien-aimé est tout à moi, et moi je suis tout à lui ! ». Désirez de pouvoir dire avec vérité cette parole, et reconnaissez que l'Epoux divin l'accomplit parfaitement, et qu'il ne reste plus qu'à faire de même, autant qu'il est en votre pouvoir. O Seigneur ! ce serait un larcin criminel, si je retranchais quelque chose de ce qui
1 Dilectus meus mini, et ego illi. Cant. h, i6.
MÉDITATIONS SUR l'ÉTAT RELIGIEUX 5g5
doit vous appartenir en entier à tant de titres et pour tant de raisons.
Remerciez Dieu du grand dégagement que vous fournissent les vœux de votre état, dont l'un éloigne de vous les sollicitudes et les attaches d'une famille, l'autre vous ôte le soin de vous-même, et le troisième vous enlève tous les soucis et chagrins des biens de la fortune, qui dans le monde font tant de malheureux et tant de damnés dans les enfers.
Renouvelez votre désir du vœu de pauvreté, en demandant à Jésus la béatitude de la pauvreté d'esprit, et reconnaissez que c'est une richesse qui surpasse de beaucoup tous les biens du monde et qu'il n'y a que lui qui la puisse donner.
Regardez la pauvreté dans Jésus comme une compagne inséparable de sa vie. Le nécessaire lui manque souvent, mais il veut par là ennoblir et sanctifier la pauvreté.
Considérez enfin comment sa sainte Mère l'a mise en pratique, et, animée par les exemples du Fils et de la Mère, proposez-vous ces résolutions.
RÉSOLUTIONS
i° De retrancher de votre cœur le désir d'avoir des choses inutiles.
2° De n'user et de ne disposer d'aucune chose que selon les règles de votre état, vous contentant de ce qui est nécessaire et utile, sans chercher des superfiuités curieuses et bien moins encore sans vous y attacher.
3° De prendre occasion d'honorer la pauvreté de Jésus Christ dans tout ce qui vous manquera.
5g6 AVIS SPIRITUELS SUIVIS DE
EXAMEN
i° Voyez si vous acceptez volontiers ce qui est le plus vil, sans faire paraître vos répugnances.
2° Si vous considérez la pauvreté d'esprit comme l'âme de la pauvreté extérieure.
3° Si vous n'affectez rien de singulier qui fasse montre de pauvreté extérieure : car en ceci l'affectation ôte à la pauvreté d'esprit pour donner à l'extérieure, et il vaudrait beaucoup mieux ôter à la pauvreté extérieure pour donner à celle de l'esprit.
BOUQUET SPIRITUEL
i° « Propter vos egenus factus est, cum esset dives, ut illius inopia vos divites essetis. » II Cor. vin, 9. — ■ Jésus-Christ étant riche s'est rendu pauvre pour l'amour de vous, afin que vous devinssiez riches par sa pauvreté.
20 « Altissima paupertas eorum abundavit in divitias simplicitatis eorum. » II Cor. vin, 2. — Leur profonde pauvreté a répandu avec abondance les richesses de leur simplicité.
3° « Est autem quœstus magnus, pietas cum sufficientia : nihil enim intulimus in hune mundum ; haud dubium quod nec auferre quid possumus. » I Tim. vi, 6, 7. — C'est une grande richesse que la piété et la modération d'un esprit qui se contente de ce qui suffit : car nous n'avons rien apporté en ce monde, et il est hors de doute que nous n'en pouvons aussi rien emporter.
MÉDITATIONS SUR l'ÉTAT RELIGIEUX 5o,7