SUR LA PRÉSENCE DE DIEU
A une personne séculière.
Votre souhait est tout à fait conforme à celui des meilleurs enfants de Dieu qui, étant blessés du désir de l'aimer, souhaitent de l'avoir toujours présent aux yeux de leur âme. C'est lui-même qui fait cette blessure, et il se plaît à les voir languir dans cette plaie qu'il ne guérit pas; mais il n'en est pas moins Père, et ces âmes n'en sont pas moins fidèles.
Il y a donc ici du mystère et un secret de sa conduite que nous admirerons, quand il nous le découvrira. C'est une grande récompense que d'avoir cette présence actuelle de Dieu et la connaissance sensible de cette présence. Ce sont deux choses que je distingue, car souvent plusieurs bonnes âmes ont cette présence autant qu'elles peuvent l'avoir dans le cours ordinaire de cette vie, sans connaître qu'elles l'ont : Dieu en effet la leur enveloppe de ténèbres pour des raisons très sages et très avantageuses.
I. Ce qui fait leur peine, c'est l'idée d'une certaine présence de Dieu qu'elles se figurent à leur mode. Cette idée, procédant de l'amour et du désir qu'elles ont de lui, leur fait oublier ce qu'elles peuvent, et leur fait croire facilement pour pos-
sibles plusieurs choses qui toutefois ne le sont point.
Elles voudraient rendre Dieu comme sensible, et le mettre dans un tel état que leur esprit l'eût présent avec la même facilité et le même sentiment qu'on a d'un bon ami que l'on voit des yeux du corps. Mais cette présence est une récompense qui est rare en cette vie ; elle n'est point dans les règles ordinaires, et l'on ne peut l'avoir que par une grâce extraordinaire : car dans l'ordre commun de la conduite de Dieu, qui ne porte pas la nature aux extrêmes, cette présence ne saurait être continuelle et sensible, parce que la nature n'est pas capable de la supporter. L'âme est environnée d'un élément sensible, elle ne peut faire d'application sur ce qui est purement spirituel qu'avec interruption : de là vient qu'on ne peut pas prier toujours, ni sans distractions, la faiblesse de l'esprit étant telle qu'elle ne peut se soutenir longtemps sans chanceler et sans se relâcher.
Voilà néanmoins la présence que vous désirez, et dont vous êtes en peine. Si vous l'aviez, chère âme, vous seriez comme S. Pierre sur le Thabor ; mais cet état n'est pas celui de cette vie où les enfants de Dieu sont réduits sous la règle générale que nous exprime David : « Ceux qui sèment, ditil, avec larmes, moissonneront avec joie ; on les a vus marcher en pleurant, jetant leur semence sur la terre, mais on les verra revenir pleins d'allégresse, portant des gerbes et du grain en abondance l ».
1 Qui seminant in lacrymis, in exultatione metent. Euntes ibant et flebant, mittentes semina sua. Venientes autem venient cum exultatione, portantes manipulos suos.Ps.cxxv,5,6.
MÉDITATIONS SUR L'ÉTAT RELIGIEUX 6l
Retenons bien ces paroles ; il n'y a point d'exception : il n'y a que ceux qui sèment dans les larmes qui ont part à la moisson ; il faut pleurer en marchant, et marcher en pleurant, soit dans les combats, soit dans les ténèbres, soit dans les désirs : car ce sont là les trois choses qui causent en cette vie les gémissements des âmes pénitentes et aimantes.
Choisissons notre parti, et si nous voulons nous mettre au rang des plus fidèles enfants de Dieu, prenons une triple résolution :
i° De ne vouloir rien goûter ni sentir que comme Dieu le voudra ;
2° De considérer le renoncement à nous-mêmes comme l'exercice que Dieu attend de nous, et auquel il nous appelle ;
3° De nous établir fermement dans cette vérité, que plus les choses que nous désirons nous semblent justes et raisonnables, plus Dieu a pour agréable le renoncement que nous en faisons de nous-mêmes dans la vue de son bon plaisir.
Et maintenant revenons à notre présence de Dieu. Nous la distinguerons en trois espèces, pour mieux connaître celle qui demande notre application :
i° La présence sensible et continuelle ; c'est celle dont nous venons de parler.
2° La présence de foi, c'est-à-dire celle qui acquiesce souvent à la vue générale que Dieu est partout et qu'il dispose de tout à son gré.
3° La présence de volonté et de pratique, c'està-dire celle qui s'exerce à rapporter ses actions à Dieu et à les faire comme devant lui, mais d'une
manière proportionnée à la nature humaine; on l'appelle virtuelle, c'est-à-dire qui continue toujours dans la résolution de la volonté, mais qui se renouvelle seulement de temps en temps par des actes, et qui se perfectionne petit à petit, en devenant plus familière par l'usage qui la fait croître comme les plantes sur lesquelles le Ciel verse la pluie de bénédiction.
Regardons la première, je veux dire, la présence sensible et continuelle, comme nous regardons le soleil, sans vouloir que Dieu fasse des miracles pour nous le faire voir fixement. Si cela nous arrive quelquefois, il faudra l'en bénir, sans nous attendre à ce qu'il continue toujours, car ce n'est pas sa conduite habituelle.
« Cherchez le Seigneur, dit David, et soyez fortifiés, cherchez toujours sa face1. » Si ces bonnes âmes et la vôtre avaient cette présence actuelle et continuelle qu'elles se figurent, elles ne chercheraient plus sa face, et elles n'auraient plus besoin de la chercher, comme la sainte Ecriture nous dit en plusieurs endroits qu'il faut le faire sans cesse et toute notre vie. Elles seraient hors de la nécessité commune de cette belle et aimable mais laborieuse occupation : car elles auraient sa présence actuelle.
II. Contentons-nous donc de la présence de foi et de celle de volonté qui travaille, qui cherche toujours, et que le désir de trouver et de posséder presse aussi fort que si elle n'avait rien. Dieu se plaît à être ainsi cherché, et, comme dit la sainte
1 Quaerite Dominum, et confirmamini ; quœrite faciem ejus semper. Ps. civ, 4.
Ecriture, « il se fait voir à ceux qui marchent avec une foi pleine de confiance en lui, de même qu'il est enfin trouvé par ceux qui ne le tentent point ' ».
Qu'est-ce à dire, ceux qui ne le tentent point? C'est-à-dire ceux qui ne veulent pas l'engager à faire des miracles, quand il leur plaît, comme cette présence actuelle sensible et continuelle en serait un sans aucun doute.
Pour bien pratiquer la présence de foi, il faut se servir le moins qu'on peut de l'imagination, afin que l'âme puisse devenir plus libre dans son application, et que la nature ne soit pas surchargée d'un travail fatigant, comme est celui de l'imagination : car notre nature ressemble aux animaux qu'il faut ménager sagement, si l'on veut qu'ils portent longtemps et loin une charge pesante. Il faut donc perdre l'imagination de vue pour entrer dans la pureté des sentiments de la foi.
III. Quant à la présence de volonté, que j'ai nommée plus haut présence laborieuse, il faut pour la bien pratiquer, s'y appliquer avec suavité, sans se laisser aller à certains élans de ferveur qui enflamment l'esprit et qui le fatiguent excessivement par une application trop humaine et trop violente : car l'axiome des philosophes qui dit que tout ce qui est violent ne dure pas, tombe sur la vie spirituelle aussi bien que sur les autres choses.
Quand vous découvrirez que l'oubli vous aura fait passer trop de temps sans honorer la présence de Dieu, ne vous inquiétez point; mais lorsque vous vous en apercevrez, faites vers lui une petite
1 Invenitur ab his, qui non tentant illum : apparet autem eis, qui fidem habent in illum. Sap. i, 2.
saillie d'esprit, en vous jetant plus amoureusement dans son sein avec une douce confusion de vousmême de l'avoir tant oublié, comme vous feriez dans la surprise de la rencontre d'un ami intime que vous trouvez auprès de vous et que vous n'aperceviez pas.
La présence de foi présente simplement à l'âme l'idée de la vérité de la présence de Dieu ; mais celle de volonté y doit ajouter quelque acte pour l'honorer et ne s'en éloigner jamais dans ses actions.
C'est ce que vous ferez par des oraisons jaculatoires, que vous produirez de temps en temps sans violence d'esprit, ou bien par de simples effusions de vous-même et de tous vos désirs dans le sein de Dieu, comme pour vous y abîmer. Je dis sans violence d'esprit, autrement il se trouverait trop d'humain dans ces sortes d'applications : car c'est la grâce qui fait que cette sainte présence devient suavement familière par l'usage, et non pas par l'industrie de l'esprit. C'est pourquoi je la compare aux plantes qui ne deviennent pas grandes à force de les tirer, mais qui croissent avec le temps, avec la bénédiction du Ciel et avec le travail du jardinier. En tirant trop sur les plantes, on les brise, on les arrache au lieu de les faire croître. Il en arrive souvent de même dans la vie spirituelle, quand on y suit un zèle qui n'a ni expérience, ni discrétion et qui regarde les extrêmes comme s'il n'y avait pas de milieu à passer. Je vous répète souvent cette leçon; mais l'expérience m'apprend qu'il faut la répéter souvent aux âmes qui veulent aimer Dieu, et qui sont aux prises avec la nature; car elles l'oublient facilement.
Il faut aussi faire cet exercice d'une manière continue ; autrement on n'avancera pas plus dans la familiarité de cette sainte présence que dans la pratique des vertus, si elle est interrompue. L'écolier qui va trois jours en classe, et qui est un mois sans y retourner, emploiera toute sa vie à l'étude sans devenir savant : c'est la même raison qui fait que tant d'âmes demeurent ignorantes et lâches toute leur vie. Au lieu d'être maîtresses après avoir fait si longtemps profession de piété, elles sont si novices, lorsqu'il se présente quelque chose à faire pour Dieu ou quelque tribulation à supporter, qu'à peine pourraient-elles passer pour des écolières. Exercez-vous donc avec fidélité et avec suavité dans cette sainte présence laborieuse, et espérez que, quand vous aurez travaillé longtemps, Notre-Seigneur vous fera goûter cette première présence que vous souhaitez, comme il arriva à Jacob d'être satisfait aux noces de Rachel.
Mais il faut encore vous avertir d'une secrète conduite de Dieu sur les âmes qui sont tout à lui, c'est-à-dire sur celles qui ont une véritable détestation de ce qui est opposé à son amour et une bonne volonté de pratiquer toujours de mieux en mieux ce qui y est conforme : c'est que sa sagesse fait quelquefois s'éclipser en elles le sentiment de sa présence, et elle en laisse seulement un grand désir dans leur volonté ; mais cette éclipse leur sert d'un remède correctif et préservatif, qui produit trois bons effets : i° Le dégoût de la conversation inutile du monde, d'où se retire l'âme possédée de ce désir, s'en sentant comme blessée; 20 l'affection à observer un peu de solitude pour ne paraître
qu'aux yeux de Dieu seul; 3° la circonspection, afin de ne point se répandre en vaine complaisance envers les créatures.
Ayez donc toujours la présence de Dieu dans votre volonté ; étudiez-vous à ne rien faire qui la choque; et si le sentiment s'en éclipse à vos yeux, tirez-en fidèlement les profits que je vous marque : car ce sont des fruits qu'il veut faire naître de cette conduite secrète.
Enfin retenez bien ceci : lorsque nous sommes appliqués à faire une bonne action pour Dieu et que nous nous étudions à la bien faire, nous marchons en sa présence, quand même nous n'aurions pas la pensée de sa présence. Et c'est à cette vérité qu'il faut ramener votre âme, quand l'inquiétude la veut prendre de ce qu'en faisant quelque action, elle ne s'est point souvenue de la présence de Dieu : car il vaut bien mieux honorer la divine présence par œuvres et par actions que par pensées et affections.
Je termine par une remarque importante : L'attache imprudente aux créatures est un grand obstacle à l'acquisition de la familiarité de la présence divine. Plus en effet nous paraît innocent l'objet que nous aimons, plus aussi est subtil et véhément le sentiment affectueux qui nous entraîne facilement vers lui. Nous perdons alors la défiance de nous-mêmes, et c'est à peine si nous pouvons reconnaître la qualité de notre attachement, à moins qu'il ne soit si violent que nous sentions notre liberté comme liée par cette affection. Aussi la privation fait que nous éprouvons une vive douleur, et grâce à cette privation nous pouvons connaître ce
qui sans cela nous serait inconnu. Nous apprenons alors par l'expérience combien l'attache aux créatures est opposée au pur amour de Dieu. C'est donc là un point très important sur lequel les hommes spirituels doivent être très attentifs et très prudents, surtout lorsqu'il s'agit d'amitié spirituelle; c'est pourquoi il faut toujours se rappeler la parole de Jésus-Christ : « L'esprit est prompt, mais la chair est faible ' ». Je l'avoue, la chose est tellement subtile qu'on n'en peut découvrir la mesure et le degré que d'après l'expérience, tant le propre amour est fin et rusé pour nous tromper et fasciner.
Imprimez cet avis au fond de votre âme : car pour croître dans la liberté des enfants de Dieu, il vous servira beaucoup ; puisque de là dépend souvent le sentiment si doux et la familiarité de la divine présence.
Voilà, pour le moment, ce que j'ai cru devoir vous écrire. Adieu.
1 Spiritus quidem promptus est, caro autem infirma. Matth. xxvi, 41.