DE DIEU
CONSIDÉRATIONS
i. Cet acte d'abandon est le premier pas que l'humilité doit faire pour redresser la raison et éloigner de l'esprit de grandes inquiétudes et des travaux inutiles. Il n'appartient qu'à la Providence de tout gouverner et de disposer de tout; mais l'esprit humain, par le malheureux reste de son péché, a une propension aveugle qui l'incline à vouloir usurper sur les droits de cette Providence. Il veut agir souvent comme si tout devait plier à ses ordres, et il s'empresse dans ses soins, comme si tout dépendait de lui. Mais qu'y gagne-t-il? Rien, puisqu'on ne peut point s'avancer dans la grâce de Dieu, tant qu'on veut s'attribuer ce qui lui appartient. Il faut donc remettre nos soins et sollicitudes sous la domination de la divine Providence, et ne pas plus s'étonner de les voir paraître que de voir surgir les distractions dans l'oraison ; mais si l'on voulait les nourrir, ce serait mettre des obstacles aux soins de la Providence ; et alors quel triste échange on ferait? Ne serait-ce pas lasser et rebuter la divine sollicitude, si grande, si puissante, si sage et si nécessaire,
MÉDITATIONS SUR L'ÉTAT RELIGIEUX 6o3
pour v substituer la nôtre, qui n'est que faiblesse, ignorance, impuissance, misère?
2. Il n'est pas au pouvoir de l'homme de disposer du temps, ni de faire qu'il se mette au chaud ou à la pluie. Il en est de même de son état spirituel : car il est également sous la disposition de Dieu. Nous n'avons à nous que le moment présent qui dépende de notre volonté; tout le reste peut bien être le sujet d'une prévoyance tranquille et modérée, mais non pas d'une sollicitude inquiète et qui s'abuse dans ses projets. Dieu a voulu être notre tout en toutes choses ; et si des soins multiples nous environnent, nous ne devons les considérer que comme des aiguillons, qui nous pressent de recourir à lui et d'attendre tout de son secours. Rien ne manque au soin que Dieu prend de nous, à quoi bon y mêler le nôtre?
3. Dieu ne demande de nous que notre application à travailler, à recevoir l'état où il nous place, à nous servir du temps présent et des moyens qu'il nous met entre les mains ; mais pour le soin de l'avenir, il le veut prendre lui-même, et il attend de nous que nous lui en fassions une remise entière sans en rien réserver avec volonté.
4. Jésus le déclare assez dans l'Evangile où il presse ses disciples de jeter leurs sollicitudes dans le sein de Dieu, même pour les choses corporelles, où il semble pourtant que le bras de l'homme peut quelque chose. Cependant ce serait se tromper aussi lourdement qu'un laboureur qui ne ferait pas de différence entre le travail qu'il fait pour semer et l'accroissement du blé : l'un dépend de lui, mais l'autre n'en dépend aucunement. Si Jésus parle
ainsi des besoins temporels, que devons-nous penser des spirituels? Ne nous dit-il point, « Sans moi vous ne pouvez rien faire ' »? C'est donc à lui de prévenir nos soins, puisque c'est à lui de prévenir nos besoins. Etudions-nous à les constater et à agir, et non point à les prévenir, comme le voudrait faire la vaine sollicitude de l'esprit.
AFFECTIONS
Confessez à Dieu le grand égarement de l'esprit humain, qui par ses soins veut contrefaire la Providence ; mais que fait-il, ô mon Dieu, sinon se troubler et se tourmenter lui-même?
Souvenez-vous avec effusion de cœur devant Jésus de ce qu'il dit à celui qui dans son esprit avait disposé de bâtir des granges pour amasser tous ses blés : « Insensé, cette nuit même on te redemandera ton âme : que deviendront tous tes projets 2 ? » Appliquez cela à vos prévoyances et à vos propres soins, en regardant avec joie la sagesse de Dieu et sa conduite qui se jouent des projets des hommes et de leurs soins. Regardez ces sollicitudes humaines avec un grand mépris.
Entrez dans un vif sentiment de reconnaissance du besoin que vous avez du secours de Dieu en toutes choses, et particulièrement pour rejeter les soins superflus.
Pensez que le Seigneur vous dit ces paroles de l'Evangile : « Qui d'entre vous peut par tous ses
1 Sine me nihil potestis facere. Joann. xv, 3.
2 Stulte, hac nocte animam tuam repetunt a te : quae autem parasii, cujus erunt ? Luc. xn, 2C.
MÉDITATIONS SUR L'ÉTAT RELIGIEUX 6û5
soins ajouter à sa taille une seule coudée ' ? » Considérez aussi qu'il vous renvoie à l'exemple des lis pour vous apprendre à déposer vos soins et vos peines dans le sein de Dieu : « Regardez comment croissent les lis des champs 2 ». O Sauveur de mon âme ! quelle voie de tranquillité vous me découvrez! Vous montrez bien que vous êtes un bon Maître, puisque vous voulez nous ôter les soins empressés, qui sont ce qu'il y a de plus fatigant dans la vie. O Seigneur ! vous m'avez bien dit « que je n'ai qu'à chercher le royaume de Dieu et sa justice, et que vous aurez soin de tout le reste3 ». Je n'ai donc qu'à marcher en votre présence, avançant d'un pas en chacune de mes actions, et comme mettant un pied l'un devant l'autre pour parvenir à ce trésor divin; et vous, Seigneur, vous aurez tout le soin, vous donnerez la force, le secours, l'arrosement, l'accroissement, tout enfin. Quant à moi il suffit que j'aie le regard sur vous, attentive à faire promptement et fidèlement tout ce que vous me marquerez.
Reconnaissez que c'est ainsi que l'esprit humain se trompe, en entreprenant de faire ce qu'il ne peut pas faire ou ce qu'on ne lui demande point, et en négligeant de faire ce qu'il doit faire ou ce qu'il peut faire; et demandez à Dieu la grâce de ne pas suivre ses erreurs.
Jetez les yeux sur la vanité de vos sollicitudes et
1 Quis vestrum cogitans potest adjicere ad staturam suam cubitum unum ? Matth. vi, 27.
2 Considerate 1 i lia agri quomodo crescunt. Ibid., 28.
3 Quaerite primum regnum Dei et justitiam ejus : et haec omnia adjicientur vobis. Ibid., 33.
6o6 AVIS SPIRITUELS SUIVIS DE
de vos prévoyances passées. O Seigneur ! quel fruit en ai-je retiré?
Demandez enfin la grâce de retrancher toute attache aux créatures : car c'est là ce qui excite particulièrement l'esprit à s'embarrasser dans ses soins, dans ses désirs et dans ses prévoyances.
RÉSOLUTIONS
i° De ne point vous étonner des sollicitudes qui assaillent votre esprit, mais de vous appliquer à les ramener dans le centre du repos, qui est Dieu.
2° De vous étudier à retrancher fidèlement et prudemment ce qui fournit l'aliment et l'occasion aux soins superflus.
EXAMEN
i° Voyez si vous ne vous inquiétez pas trop de l'avenir, comme s'il dépendait de vous, et si vous le considérez bien dans la Providence comme une chose qui lui appartient entièrement.
2° Si vous vous contentez de faire ce qui est en votre pouvoir, et si vous vous abandonnez à ce que Dieu voudra pour le succès et les suites.
3° Si vous mortifiez vos désirs, qui sont les racines de la vaine sollicitude.
BOUQUET SPIRITUEL
i°«Omnem sollicitudinem vestram projicientes in eum, quoniam ipsi cura est de vobis. » I Petr,
MÉDITATIONS SUR l'ÉTAT RELIGIEUX 607
v, 7. — Jetant dans son sein toutes vos sollicitudes, parce qu'il a soin de vous.
20 « Jacta super Dominum curam tuam, et ipse te enutriet. » Ps. liv, 23. — Rejetez vos soins sur le Seigneur, et il vous nourrira.
3° « Nihil solliciti sitis ; sed in omni oratione et obsecratione, cum gratiarum actione, petitiones vestrae innotescant apud Deum. » Philipp. iv, 6. — Ne vous inquiétez de rien ; mais en quelque état que vous soyez, présentez à Dieu vos demandes par des supplications et des prières accompagnées d'actions de grâces.
TROISIEME MEDITATION