‹ Avis spirituels et méditationsChapitre 127 sur 164 · A VOTRE ÉGARD · texte numérisé non relu

A VOTRE ÉGARD

CONSIDÉRATIONS

i. Qu'est-ce que Dieu ne mérite pas par luimême, puisqu'il est la toute bonté, la toute sainteté, la toute grandeur, la toute sagesse, la toute puissance ? Qu'avons-nous et que pouvons-nous faire qu'il ne mérite de nous, puisqu'il est notre Dieu ? Il n'y a point de réserve à faire dans ce que nous avons de lui, car tout nous vient de sa main. Il mérite donc infiniment que nous soyons à lui sans restriction aucune et entièrement consacrés à ses voiontés, qui sont tout le bien de la vie.

2. Ses desseins sur nous sont éternels, adorables, paternels et nécessaires ; et selon ses desseins il

nous a créés pour sa gloire et pour satisfaire à sa volonté et à son amour. Il ne vous a donc jamais donné l'être et toutes les autres choses, si ce n'est dans cette vue que, par un retour amoureux, vous lui renverriez tout sans réserve et que vous seriez toute à lui : car autrement il faudrait qu'il eût fait en vous quelque chose pour un autre que pour lui-même. Ce n'est que pour bien accomplir ce dessein qu'il vous a donné la faculté et l'inclination d'aimer avec la liberté. Vous seriez donc opposée à ses desseins, si vous vouliez faire quelque réserve à son égard.

3. Vous ne pouvez pas vous plaindre qu'il vous ait faite entièrement pour lui et qu'il ne vous laisse pas de réserve pour vous : car en vous faisant pour lui, il a fait tout ce qu'il pouvait faire de plus avantageux pour vous, puisqu'il vous a faite pour posséder le souverain bien et pour entrer dans le rapport le plus intime et dans l'union la plus douce avec son amour. Pouvez-vous rien désirer de meilleur? N'espérez-vous pas qu'il sera votre tout dans l'éternité, sans avoir autre chose que lui ? Pourquoi donc dans le temps refuseriez-vous de commencer d'être à lui entièrement?

4. Notre-Seigneur a-t-il fait des réserves à votre égard pour opérer votre salut? Il ne s'est rien réservé pour l'amour de vous, ni biens, ni honneurs, ni plaisirs, ni même la vie. Quelles raisons pouvezvous donc alléguer pour vouloir user de quelque réserve envers lui? Ne serait-ce pas faire une injure véritable à son mérite, à ses desseins et à tout ce qu'il a fait pour vous? Voyez si ce que vous avez à lui donner vaudra jamais ce que vous avez

reçu de lui ; mais regardez de plus ce qu'il fait encore incessamment pour vous. Fait-il des réserves dans le concours continuel qu'il vous donne pour subsister dans l'être naturel, et dans les secours de sa grâce pour persévérer dans l'être moral ? S'il faisait la moindre réserve, que deviendriez-vous ? Pourquoi donc en faire à son égard?

AFFECTIONS

Reconnaissez devant Dieu que son mérite est incompréhensible, et rendez vos hommages à ce mérite infini de tout ce que vous êtes et de tout ce que vous avez, en confessant que vous ne pouvez rien réserver sans commettre un larcin, une ingratitude et un dérèglement de volonté. Dites de cœur ces paroles de la sainte Ecriture : « Seigneur, toutes choses vous appartiennent, et nous ne pouvons vous rendre que ce que nous avons reçu de vous ' ».

Confessez que ses desseins vous doivent être également précieux et aimables, puisqu'ils sont formés si avantageusement pour votre salut éternel ; et ceîui-ci est intimement lié à la gloire qu'il veut tirer de vous en vous faisant du bien éternellement. Eh quoi ! Seigneur, ne serait-ce pas être insensée et cruelle à moi-même que de ^uloir apporter la moindre opposition à vos desseins?

Avouez que ce serait s'opposer aux conseils divins que de vouloir vous réserver quelque chose, comme vous étant propre et n'appartenant pas au

1 Tua sunt omnia ; et quae de manu tua accepimus, dedimus tibi. I Par. xxix, 14.

Seigneur; et reconnaissez qu'agir ainsi serait quitter le Dieu de la paix, pour vous livrer au Dieu de justice et de colère : car, hélas ! Seigneur, quoi que nous fassions, ne demeurons-nous pas toujours renfermés dans vos desseins et dépendants de vos conseils? — Ajoutez encore cette réflexion : Je le reconnais, ce serait commettre une grande injustice : car cette réserve ne se peut faire, ô mon Dieu, que de quelque chose de moi-même ou de quelque créature; or, si c'est de moi-même, je me dois tout entière à vous; si c'est des créatures, elles vous appartiennent : quel droit ai-je donc de les retirer de vous pour me les attribuer à moi ? Appliquez-vous tout ce que Jésus-Christ a fait pendant sa vie mortelle, et pensez qu'il vous dit : Vois de quelle manière pour l'amour de toi je me suis privé de mes propres biens, des honneurs, etc. Parcourez ainsi tout ce qu'il a fait et ce qu'il fait incessamment pour vous. Répondez-lui sur chaque point, et voyez si vous auriez bien la hardiesse de lui dire sur l'un ou sur l'autre : Mais pourtant, Seigneur, je voudrais bien me réserver cet honneur, ce plaisir, cette estime de moi-même ou autre chose semblable.

RÉSOLUTIONS

Comparez ce qu'il a fait avec ce que vous faites, et ne pouvant l'égaler en rien, proposez-vous fermement d'être dorénavant à lui, sans faire de réserve avec connaissance et volonté.

MÉDITATIONS SUR L'ÉTAT RELIGIEUX 63o,

EXAMEN

Faites-le sur l'usage des créatures, et voyez si vous ne réservez point quelque chose.

BOUQUET SPIRITUEL

i° « Benedic, anima mea, Domino; et omnia quse intra me sunt, nomini sancto ejus. » Ps. en, i. — O mon âme, bénis le Seigneur, et que tout ce qui est en moi loue son saint nom.

2° « Nemo nostrum sibi vivit, et nemo sibi moritur. Sive enim vivimus, Domino vivimus; sive morimur, Domino morimur. Sive ergo vivimus, sive morimur, Domini sumus. » Rom. xiv, 7, 8. — Nul de nous ne vit pour soi-même, et nul ne meurt pour soi-même. Soit que nous vivions, c'est pour le Seigneur que nous vivons ; soit que nous mourions, c'est pour le Seigneur que nous mourons. Ainsi donc que nous vivions ou que nous mourions, nous sommes au Seigneur.

3° « Estote imitatores Dei, sicut filii charissimi ; et ambulate in dilectione, sicut et Christus dilexit nos, et tradidit semetipsum pro nobis oblationem et hostiam Deo in odorem suavitatis. » Ephes. v, 1,2. — Soyez les imitateurs de Dieu, comme étant ses enfants bien-aimés, et marchez dans l'amour, comme Jésus-Christ nous a aimés, et s'est livré lui-même pour nous, en s'offrant à Dieu comme une oblation et une victime d'agréable odeur.

DEUXIEME MEDITATION

DEUXIÈME MOTIF '. LA RESERVE EST INJURIEUSE A DIEU ET NUISIBLE A L'AME.

CONSIDÉRATIONS

1. L'expérience commune de l'amour fait assez connaître que, quand on fait des réserves à son égard, il en éprouve de la douleur, de l'ennui et même du dégoût; et plus l'amour est grand et généreux, plus il en est offensé. Or la charité de Dieu envers vous surpasse infiniment tout autre amour. Voudriez-vous donc lui donner ce mécontentement et ce dégoût? Ne craindriez-vous pas qu'en le contristant ainsi, il ne se retirât pour vous laisser dans votre tiédeur, et qu'en continuant vos réserves, votre tiédeur ne s'augmentât jusqu'à l'obliger enfin « à vous vomir ' » ? Voudriez-vous vivre dans le danger d'un si grand malheur?

2. Consultez bien votre âme, et voyez combien de fois elle a été convaincue de l'obligation qu'elle avait d'être à Dieu sans réserve et des avantages qu'elle y trouvait : car ceux à qui il a donné des mouvements de grâce plus forts et plus fréquents, qui les ont convaincus qu'il demandait cela d'eux, font à son amour une plus grande injure que les autres. C'est en effet un rejet et comme un rebut qu'ils font de ses sollicitations et de ses recherches,

1 Quia tepidus es... incipiam te evomere ex ore meo. Apoc. m, 16.

MEDITATIONS SUR l'eTAT RELIGIEUX 64 1

et cela peut le provoquer lui-même à faire des réserves à leur égard. Hé ! que savez-vous sur quoi portera cette réserve? Ne sera-ce pas sur certaine chose où la privation d'un secours tout particulier de grâce divine deviendra pour vous la cause d'une grande peine d'esprit et de beaucoup de dangers?

3. Si vous faites quelque réserve, ce ne sera que par l'amour de vous-même, amour tout d'inconstance, de misères et de pur néant, qui n'a pas de quoi pouvoir se satisfaire. Cependant cet amour misérable, en faisant ses restrictions, s'oppose à celui que vous devez à Dieu, et vous empêchera d'accomplir pleinement le grand commandement de son amour en la manière qu'il peut s'accomplir en cette vie. Quelle perte ne faites-vous donc pas, puisqu'en vous retirant hors du chemin de l'accomplissement parfait de ce commandement, vous vous privez de la richesse incomparable de l'accroissement de cet amour, seul capable de donner à votre âme la consolation, la paix et la liberté?

AFFECTIONS

Pesez ces paroles d'un Prophète : « Vous avez fatigué le Seigneur par vos mauvais discours ' », et dites à Dieu que vous comprenez facilement qu'une infidélité ou une réserve est très injurieuse et importune à un amour ardent et bienfaisant comme le sien. Reconnaissez avec un cœur contrit

1 Laborare fecistis Dominum in sermonibus vestris. Malach. ii, 17.

les injures que vous avez faites à cet amour par l'un ou l'autre de ces désordres.

Pensez que David vous adresse ces paroles : « Qui pourra soutenir la rigueur de son air glacial ' ? » Et épanchant votre âme devant Dieu, remerciez-le de ce que son cœur ne s'est pas refroidi sur vous, comme vous avez fait à son égard, et priez-le de détourner de vous la rigueur de son refroidissement.

Dites-lui bien que vous voulez, moyennant sa grâce, éviter la réserve qui produit la tiédeur de la volonté. O Seigneur ! il ne faut pas s'étonner si elle est opposée aux effets de votre amour : car la sainte Ecriture nous enseigne « que vous êtesr ô Dieu, un feu dévorant2 »; mais la réserve lui veut comme ôter la matière, et il ne reste plus que froideur et imperfection. La froideur afflige l'inclination instinctive de l'âme, et l'imperfection la rend faible; or il est juste que nous soyons punis par les mêmes choses que nous voulons nous réserver.

Représentez à Notre-Seigneur ce qu'il dit à S. Pierre : « qu'il fallait pardonner soixante-dix fois sept fois 3 ». Confessez que vous l'avez offensé un grand nombre de fois, en reprenant si souvent ce que ses inspirations vous sollicitaient de lui donner entièrement ; mais que vous savez qu'il fait beaucoup plus que ce qu'il enseigne. Développez cette pensée dans votre âme.

1 Ante faciem frigoris ejus quis sustinebit? Ps. cxlvii, 17.

2 Deus noster ignis consumens est. Hebr. xn, 29.

3 Quoties... dimittam?... Usque septuagies septies. Matth. xviii, 21, 22.

Reconnaissez devant lui que presque toujours c'est vous qui êtes la cause de vos peines, et qui l'obligez à détourner sa face de vous pour vous faire ressentir bien douloureusement ce que coûte la privation de sa lumière. O Seigneur ! devrais-je donc me faire un jeu de vous retirer quelque chose, puisque vous pouvez me punir si rigoureusement, en retirant de moi un de vos regards, et que tout ce qui vient de vous est si précieux? Hé! Seigneur, à quoi m'a servi l'amour de moi-même? qu'y ai-je gagné? qu'y ai-je rencontré?

RÉSOLUTIONS

Proposez-vous de ne plus vouloir jamais écouter l'amour de vous-même au préjudice de celui que vous devez à Dieu, qui fait votre richesse et votre bonheur, et protestez d'être à lui désormais sans aucune réserve.

EXAMEN

Faites-le sur l'estime et l'amour de vous-même, et voyez si vous ne voulez point vous réserver quoi que ce soit.

BOUQUET SPIRITUEL

i°« Sic Deus dilexit mundum, ut Filium suum unigenitum daret. » Joann. m, 16. — Dieu a tellement aimé le monde qu'il a donné son Fils unique.

2° « Diliges Dominum Deum tuum ex toto cor-

de tuo, et in tota anima tua, et in tota mente tua. » Matth. xxii, 37. — Vous aimerez le Seigneur votre Dieu de tout votre cœur, de toute votre âme et de tout votre esprit.

3° « Charitas Dei diffusa est in cordibus nostris per Spiritum sanctum, qui datus est nobis. » Rom. v, 5. — L'amour de Dieu a été répandu dans nos cœurs par le Saint-Esprit qui nous a été donné.

TROISIEME MEDITATION

TROISIÈME MOTIF \ ETRE A DIEU SANS RESERVE C'EST LA PAIX ET LE BONHEUR.

CONSIDÉRATIONS

1. Quelle est cette chose que vous voulez réserver soit dans vous-même, soit dans les créatures ? Considérez-la bien et vous verrez qu'elle est d'une valeur très médiocre, voire même que ce n'est qu'une matière de contradiction et d'affliction : car c'est là ce que produit en nous tôt ou tard l'attachement volontaire à quelque objet. Or pour si peu de chose que vous dénieriez à Notre-Seigneur, voudriez-vous donc perdre le bonheur d'être à Dieu parfaitement et vous accumuler des sujets d'amertumes et d'afflictions? Oh ! combien l'amour de nous-mêmes se trompe, puisqu'en se recherchant il se fait un si grand tort !

2. Le souhait que Dieu forme de nous avoir à lui sans réserve ne se connaît pas seulement par

MÉDITATIONS SUR l'ÉTAT RELIGIEUX 646

la foi, mais aussi par les témoignages qu'il a donnés sensiblement de la gloire et de l'honneur que lui rend une âme qui veut être toute à lui. Il dit à Ste Thérèse qu'une âme en cet état l'honore plus que cinq cents autres qui sont dans une vertu médiocre. Il est aisé de se convaincre de cette vérité et de comprendre que Dieu préfère à tout autre celui qui approche le plus de sa ressemblance, de son amour, de ses desseins et de ses désirs; pour cela il suffit de faire cette comparaison : un peintre excellent jette les yeux avec plus de complaisance sur un beau tableau que sur cinq cents qui ne sont que médiocres.

3. Qu'avez-vous au monde de plus précieux que la paix de l'âme? Or, connaissant par la foi, par l'attrait de la grâce et par la raison, que Dieu souhaite que vous soyez tout à lui, sachant aussi la justice et l'obligation que vous avez de lui appartenir entièrement, si vous refusez de le vouloir avec résolution et d'y travailler efficacement, vous n'aurez jamais la véritable paix de l'âme, vous ressentirez toujours le reproche d'une infidélité continuelle ; et ainsi votre réserve ne servira qu'à vous affliger : car vous la trouverez toujours gâtée par cette punition de votre infidélité. Voudriez-vous donc quitter le chemin de la paix pour vous engager par une seule réserve dans cette souffrance, châtiment de votre désordre?

AFFECTIONS

Souvenez-vous devant Dieu de l'histoire d'Esaii, qui vendit son droit d'aînesse pour un plat de len-

tilles, et appliquez ce trait à l'âme, qui pour une vile réserve quitte l'honneur d'être entièrement à Dieu. Combien chèrement acheta-t-il cette satisfaction? Ses larmes ne purent rien changer et n'attirèrent sur lui qu'une bénédiction limitée aux biens de la terre ; mais la plénitude de la bénédiction resta sur Jacob, qui pour avoir laissé volontiers une portion de ses lentilles obtint cette faveur de son père (Gen. xxv, xxvn). O Seigneur ! quel exemple frappant! Mais une réserve est bien moindre que ces lentilles; qu'est-ce donc que je perds en m'y attachant, et qu'est-ce que je ne gagne pas en la quittant?

Confessez qu'en se retirant du bonheur d'être entièrement à Dieu pour s'attacher à une chose que l'on se réserve, c'est mériter le reproche des enfants d'Israël « d'avoir changé leur gloire en une idole vaine, en la ressemblance d'un veau qui mange du foin ' ».

Souvenez-vous de ce jeune Machabée qui, au milieu des plus cruels supplices, se consolait de ce qu'en souffrant « il donnerait de la consolation à Dieu2 »; et si vous ne pouvez faire autrement que de l'estimer heureux d'avoir eu ces sentiments et ces affections dignes de tout honneur, avouez que vous êtes une âme lâche et insensible, si vous refusez de consoler Dieu en quittant une chétive réserve, où il n'y a pourtant aucun supplice à souffrir.

Ecoutez encore ces paroles de Jésus-Christ :

1 Mutaverunt gloriam suam in similitudinem vituli comedentis fœnum. Ps. cv, 20.

2 Dominus Deus... consolabitur in nobis. II Mach. vu, 6.

« Celui qui perdra son âme pour moi, la sauvera ' ». — « Laissez les morts ensevelir leurs morts; mais vous, marchez et annoncez partout le royaume de Dieu2. » — « Soyez parfaits, comme votre Père céleste est parfait3. »

Ecoutez aussi le Prophète qui dit à Dieu : « Nous avons attendu la paix, et au contraire nous voilà tout en trouble »; et il en donne, aussitôt la raison : « O Seigneur ! nous avons reconnu nos péchés4 ». Appliquez cela à la réserve, car cet aveu lui convient fort bien.

Admirez Dieu de ce qu'il a mis dans votre âme des caractères de sa ressemblance ; mais admirezle plus encore de ce qu'il y a mis des preuves et des caractères de conviction de ce que vous lui devez et de ce qu'il vous doit être, c'est-à-dire, tout.

Confessez-lui que vous avez beau tâcher de vous échapper et de vous cacher dans des réserves secrètes, vous lui serez partout parfaitement connue ; la guerre intestine et les peines vous livreront des combats incessants. Le fugitif qui est poursuivi par sa propre conscience et qui lui livre la guerre, ne trouve le repos en aucun lieu.

0 mon Dieu ! votre grand serviteur Augustin a dit excellemment : « Vous nous avez faits pour

1 Qui perdiderit animam suam propter me, salvam faciet illam. Luc. ix, 24.

2 Sine ut mortui sepeliant mortuos suos ; tu autem vade, et annuntia regnum Dei. Ibid., 60.

3 Estote vos perfecti, sicut et Pater vester cœlestis perfectus est. Matth. v, 48.

4 Expectavimus pacem,... et ecce turbatio... Cognovimus, Domine, impietates nostras. Jer. xiv, 19, 20.

vous, Seigneur, et notre cœur sera toujours dans l'inquiétude jusqu'à ce qu'il se repose en vous1 ».

RESOLUTION

Confirmez-vous dans la résolution d'être à Dieu entièrement et sans aucune réserve.

EXAMEN

Faites-le sur vos propres avantages et satisfactions, et voyez si vous n'en voulez rien réserver.

BOUQUET SPIRITUEL

i°« Deus meus es tu : in manibus tuis sortes meae. » Ps. xxx, i5, 16. — Vous êtes mon Dieu, mon sort est entre vos mains.

20 « Eritis mihi sancti, quia sanctus sum ego Dominus. » Lev. xx, 26. — Vous serez saints parce que je suis saint, moi, le Seigneur.

3° « Exhortamur ne in vacuum gratiam Dei recipiatis. » II Cor. vi, 1. — Nous vous exhortons à ne point recevoir en vain la grâce de Dieu.

' Fecisti nos ad te, Deus, et irrequietum est cor nostrum donec requiescat in te. .S. August.

MÉDITATIONS SUR l'ÉTAT RELIGIEUX 649

QUATRIÈME MEDITATION

QUATRIEME MOTIF '. RIEN DE PLUS AVANTAGEUX QUE L'ABSENCE DE TOUTE RESERVE.

CONSIDÉRATIONS

1. Vous pourriez peut-être alléguer le combat qu'il faut livrer contre vous-même pour ne rien réserver ; mais si vous considérez que la vie de l'homme est une milice sur la terre, et que pour se gouverner raisonnablement il faut nécessairement combattre, vous verrez que même en faisant quelque réserve on ne s'exempte point du combat. En effet les inclinations naturelles ne tiraillent-elles pas la raison sans ordre ni mesure? et pour ne point les suivre, ne faut-il pas résister et combattre? Aussi dans cette nécessité de la lutte, on doit se procurer ce qui est le plus utile pour n'être pas vaincu. Or rien ne peut être plus avantageux que le retranchement de toute réserve : car il ôte tout ce qui se peut joindre au parti des ennemis, et il attire sur l'âme un secours abondant de la grâce. Peut-on donc mieux pourvoir à cette nécessité ? Le plus fort est fait quand la résolution est bien prise, car Dieu fait le reste.

2. Rien ne peut être plus utile aux hommes que le combat spirituel engagé comme il faut : car n'ayant rien de plus précieux qu'eux-mêmes, et tout le reste ne devant être estimé pour rien, s'ils ne se possèdent, ce combat les met en possession d'euxmêmes. Mais la lutte qui se fait contre les réserves

est utile par-dessus toute autre lutte : car elle établit l'âme dans une liberté qui la met au-dessus de tout, en bannissant tout ce qui peut la retenir ou s'interposer entre elle et Dieu, son souverain bien.

3. Si Jésus promet le centuple à ceux qui quitteront leur père et leur mère, leurs parents et leurs biens1, que ne donnera-t-il pas à ceux qui sont résolus de se quitter eux-mêmes pour lui, sans se rien réserver, et qui se font violence pour accomplir en tout sa sainte volonté? Pouvez-vous rien désirer de plus consolant en cette vie que les grâces qu'il donne aux âmes fidèles? Or c'est là ce dont il compose ordinairement ce centuple. Quelle comparaison y a-t-il entre la satisfaction d'une réserve et la consolation de l'esprit?

4. Et encore pouvez-vous rien faire de plus glorieux que de combattre pour Dieu et de détruire en vous-même l'opprobre du péché, qui a souillé votre gloire en vous réduisant aux sentiments de l'être sans raison. Or, tout ce que vous voudriez réserver favoriserait ce vil sentiment. Puis donc que c'est une nécessité de combattre et de souffrir quelque chose en combattant, et puisque le combat spirituel vous est si utile et si avantageux pour la gloire de Dieu et pour la réparation de votre honneur, ne vaut-il pas mieux souffrir quelque chose en luttant et en travaillant selon les desseins de Dieu, étant assisté de son secours et de sa consolation, honoré de sa présence et de sa complaisance, que de souffrir en n'osant attaquer une ré-

1 Omnis qui reliquerit domum, aut patrem, aut matrem..., aut agros propter nomen meum, centuplum accipiet. Matth. xix, 29.

MÉDITATIONS SUR l'ÉTAT RELIGIEUX 65 I

serve qui d'ailleurs vous fera la guerre d'une autre manière ?

AFFECTIONS

En considérant devant Dieu la nécessité que vous avez de combattre vos inclinations, faitesvous l'application de ces paroles de David, et entrez dans ses sentiments : « Béni soit le Seigneur mon Dieu, qui forme mes mains à la guerre et dresse mes doigts au combat. C'est lui qui est ma miséricorde et mon refuge ; c'est lui qui entreprend ma défense, et qui est mon libérateur. Il est mon protecteur; aussi j'ai mis en lui mon espérance : car c'est lui qui réduit mon peuple à m'être soumis \ »

Pesez bien toutes ces paroles et appliquez-les à votre combat spirituel. O Seigneur! si je m'écarte de ces sentiments, je ne peux pas espérer de victoire ; mais en travaillant dans cet esprit je viendrai à bout de tout.

Confessez à Dieu que, puisqu'il vous doit être tout dans ce combat, vous ne mériteriez pas qu'il vous assistât dans ceux que pourrait vous occasionner quelque réserve, si vous en vouliez faire à son égard.

Considérez cette parole de Jésus-Christ en reconnaissant qu'il n'y a rien de plus vrai : « Que sert

1 Benedictus Dominus Deus meus, qui docet manus meas ad praelium, et digitos meos ad bellum. Misericordia mea, et refugium meum ; susceptor meus, et liberator meus; protector meus, et in ipso speravi : qui subdit populum meum sub me. Ps. cxliii, i, 2.

à l'homme de gagner l'univers, s'il vient à se perdre et à se nuire à lui-même ' ? » Remontrez au Seigneur les multiples expériences qui vous ont trop appris cette vérité, et demandez-lui son secours pour en faire dorénavant le moins que vous pourrez.

Dites-lui que vous ne vous étonnez pas s'il promettait à ses disciples pour récompense « que par leur patience ils posséderaient leurs âmes2» : car cette possession est plus douce à la raison que le souverain domaine sur le monde entier.

Comparez la suavité de ses consolations, la douceur de ses grâces avec ce qui frappe les sens, et confessez que la moindre goutte de ses douceurs célestes l'emporte au centuple sur toutes les satisfactions du monde. Condamnez-vous, en sa présence, d'extravagance et d'infidélité envers lui et envers vous-même, si vous mettez obstacle à quelqu'une de ses consolations par la plus petite réserve.

Considérez encore attentivement ces paroles de la sainte Ecriture, qui dit, d'un homme de bien : « Dieu lui a donné un grand combat à livrer, pour lui faire remporter la victoire et lui apprendre que la vraie sagesse est plus forte que tout 3 ». Voyez ce que vous répondriez, si Dieu vous proposait la même chose.

Adorez la suavité de ses conseils, qui ne nous donnent à combattre que pour nous procurer l'hon-

1 Quid proficit homo, si lucretur universum mundum, se autem ipsum perdat et detrimentum sui faciat? Luc. ix, 25.

2 In patientia vestra possidebitis animas vestras. Ibid. xxi, 19.

3 Certamen forte dédit illi ut vinceret, et sciret quoniam omnium potentior est sapientia Sap. x, 12.

neur de travailler pour sa gloire, pour nous faire remporter des victoires, et pour nous amener à connaître par expérience quel est le prix et le mérite du secours de la sagesse.

RÉSOLUTION

Promettez bien au Seigneur que vous ne serez pas de ces lâches, de ces efféminés, qui ne cherchent qu'à fuir ou à éviter les belles occasions de lutter, sous prétexte d'aller fourrager sur quelque misérable réserve.

EXAMEN

Faites-le sur les devoirs de votre état, et voyez s'il n'y a rien qui ne soit tout à Dieu.

BOUQUET SPIRITUEL

i ° « Tuus sum ego, salvum me fac. » Ps. cxvm, 94. — Je suis tout à vous, Seigneur, sauvez-moi.

20 « Praeparate corda vestra Domino, et servite ei soli, et eruet vos de manu Philistiim. » I Reg. vu, 3. — Préparez vos cœurs pour le Seigneur, ne servez que lui seul, et il vous délivrera de la main des Philistins.

3° « Domine, dabis pacem nobis : omnia enim opéra nostra operatus es nobis. » Is. xxvi, 12. — Seigneur, vous nous donnerez la paix : car c'est vous qui avez fait en nous toutes nos œuvres.

CINQUIÈME MEDITATION

CINQUIÈME MOTIF I LE RENONCEMENT A TOUTE RESERVE EST UNE PÉNITENCE SALUTAIRE.

CONSIDÉRATIONS

i. S. Paul nous le dit : « Les dons de Dieu sont sans repentance ' », c'est-à-dire que Dieu n'a jamais de regret de ceux qu'il nous fait; mais il ne peut pas remettre nos péchés sans notre repentir : car ce serait détruire l'ordre de ses perfections et de sa justice. Il faut donc choisir ou de faire pénitence en cette vie avec douceur et facilité, ou de la faire en l'autre par de grandes peines. Or si nous voulons faire une véritable pénitence, n'est-il pas juste qu'elle soit accompagnée de la résolution d'accomplir des actes qui donnent des preuves manifestes de notre regret, qui tendent à détruire, s'il était possible, les fautes commises contre Dieu, et qui au moins punissent nos dérèglements par des privations volontaires et par des exercices de mortification généreusement entrepris?

2. Jusqu'à quel point nos ingratitudes, nos négligences et nos dérèglements ne sont-ils pas parvenus? Dans toutes vos actions et dans les devoirs que vous deviez à Dieu, en est-il un seul où quelque faute ne se soit glissée? Puis donc que vous avez commis des abus en toutes choses et qu'ils se, doivent réparer par la pénitence, n'est-il pas juste

1 Sine pœnitentia sunt dona Dei. Ro?n. xi, 29.

MÉDITATIONS SUR l'ÉTAT RELIGIEUX 655

que vous ne fassiez de réserve en rien ? car autrement votre réserve ne serait plus une réparation, mais une nouvelle faute, et cependant vous êtes redevable à Dieu d'une grande et diligente réparation pour chacun de vos dérèglements passés.

3. Mais de plus la grâce de votre vocation vous y engage par de nouveaux titres : en effet par cette grâce Dieu vous ayant heureusement poursuivie pour vous remettre sous son empire, et ayant pourvu à votre salut en faisant votre âme sa prisonnière, vous vous devez entièrement à lui par raison de devoir naturel et par raison de tribut à sa main victorieuse.

Vous ne pouvez rien faire qui accomplisse mieux votre pénitence que le renoncement à toutes les réserves : car si, en esprit de punition, vous ne voulez rien réserver de ce que vous vous êtes accordé outre mesure, vous vous donnez tout entière, par esprit de pénitence, à Celui à qui vous deviez déjà tout en mille manières. Vous condamnez ainsi tout ce qui ne se fait pas pour Dieu, et n'exceptant rien, vous lui faites amende honorable, en vous déniant beaucoup de choses pour venger le Seigneur sur vous-même. Pouvez-vous donc rien choisir de plus convenable pour bien faire pénitence et pour nourrir et augmenter l'esprit de votre vocation et conversion ?

AFFECTIONS

Epanchez votre cœur devant Dieu en reconnaissant les obligations que vous avez de faire pénitence, confessant aussi que tout vous y engage, sa

bonté, ses bienfaits, son amour, sa patience, et avouant que tout votre temps et toutes vos actions ne sont rien en comparaison de la grandeur de votre obligation. Entrez ici dans les sentiments de David, en disant à Dieu : « Je reconnais mon iniquité, et mon crime est toujours contre moi ' », et il me reproche incessamment mon ingratitude.

Considérez la pénitence que Jésus-Christ a faite pour vous, et confessez que quand même vous pourriez éviter de faire pénitence, celle qu'il a faite pour vous devrait vous y attirer par amour. Eh quoi ! Seigneur, mes péchés sont punis dans le Fils de Dieu par la croix, et moi je me reposerais sans m'étudier à les punir sur moi-même qui en suis l'auteur ! Dites avec admiration et confiance ces paroles de David, en regardant les fautes de toute espèce que vous avez commises : « Seigneur, si vous examinez nos iniquités, Seigneur, qui pourra subsister 2 ? »

Appliquez-vous à vous-même tous les égarements de la brebis perdue, et à Notre-Seigneur toutes les qualités du bon Pasteur qui a donné son âme pour vous, qui est allé vous chercher bien loin et qui vous a enfermée dans sa bergerie. Reconnaissez les obligations que vous avez d'être toute à lui, puisque c'est de lui seul que vous pouvez attendre tout, la nourriture, la défense et la direction. O Seigneur! les brebis ont-elles quelque chose à elles? Tout n'est-il pas à leur Pasteur? Puis

1 Iniquitatem meam ego cognosco ; et peccatum meum contra me est semper. Ps. l, 5.

2 Si iniquitates observaveris, Domine : Domine, quis sustinebit ? Ps. cxxix, 3.

MÉDITATIONS SUR l'ÉTAT RELIGIEUX 65^

donc que vous m'avez si chèrement achetée et retrouvée, comment et combien ne dois-je pas être toute à vous?

Pensez que Dieu, après vous avoir reproché le partage injuste que vous avez fait en donnant à vous-même et aux créatures beaucoup de ce que vous lui devez à lui seul, vous adresse ces paroles de son Prophète : « Le lit de votre cœur est trop resserré, et la couverture trop petite pour couvrir deux amours ' ». Faites là-dessus votre choix d'y recevoir le sien uniquement, sans rien réserver qui ne soit à lui et pour lui.

RÉSOLUTION

Priez Dieu d'agrandir votre cœur afin qu'il y soit mieux reçu, et proposez-vous de faire noblement pénitence en chassant bien loin toute réserve.

EXAMEN

Faites-le sur tous les événements qui peuvent se rencontrer en votre vie, et voyez si vous êtes résolue d'y être toute à Dieu.

BOUQUET SPIRITUEL

i° « Benedic, anima mea, Domino; et noli oblivisci omnes retributiones ejus. » Ps. en, 2. —

1 Coangustatum est stratum... et pallium brève utrumque operire non potest. Is. xxvm, 20.

O mon âme, bénis le Seigneur, et n'oublie jamais toutes les grâces que tu as reçues de lui.

2° « Qui propitiatur omnibus iniquitatibus tuis, qui sanat omnes infirmitates tuas. » Ps. en, 3. — C'est lui qui te pardonne toutes tes offenses; c'est lui qui guérit toutes tes langueurs.

3° « Qui redimit de interitu vitam tuam ; qui coronat te in misericordia et miserationibus. » Ps. en, 4. — C'est lui qui rachète ta vie de la mort; c'est lui qui te couronne de miséricorde et de bienfaits.

CONCLUSION

La conclusion de toutes ces Méditations se fera par quelques réflexions sur les paroles suivantes de S. Paul : « Je vous conjure, moi qui suis dans les liens pour le Seigneur, de marcher d'une manière qui soit digne de la vocation à laquelle vous avez été appelés ' ».

L'Apôtre ne pouvait point trouver dans sa charité de paroles plus fortes, ni plus tendres pour émouvoir les cœurs. Il emploie la supplication pour obtenir de nous l'accomplissement de ce qui nous est le plus nécessaire, et il se sert de la considération de ses chaînes pour nous rendre dociles à ce qu'il souhaite de nous. Il faudrait avoir renoncé à la raison pour ne point se laisser vaincre par la prière d'un Apôtre si saint, qui ne nous demande rien que pour Dieu et pour nous-mêmes; il fau-

1 Obsecro itaque vos ego vinctus in Domino, ut digne~ambuletis vocatione, qua vocati estis. Ephes. iv, 1.

MÉDITATIONS SUR l'ÉTAT RELIGIEUX 65g

drait même avoir perdu tout sentiment pour n'avoir point de considération pour ses chaînes, qui sont les témoignages de sa charité.

Il nous demande que nous marchions dignement : y a-t-il rien de plus juste? Ne sommes-nous pas des étrangers et des voyageurs toujours en marche sur cette terre? Notre vie s'écoule comme l'eau d'un torrent qui tombe du haut d'un rocher. Notre état naturel change sans cesse ; tout fuit devant nous, « et la figure de ce monde passe à nos yeux ' », comme un paysage qui change à mesure qu'on avance en marchant.

Nous marchons toujours, soit que nous le voulions, soit que nous ne le voulions point. Ni les sollicitudes, ni l'industrie, ni l'abondance des honneurs, des richesses et des plaisirs ne sont capables de nous faire arrêter un moment : il faut marcher.

Or, si la nécessité de marcher nous presse indispensablement, pouvons-nous refuser notre acquiescement à une demande si raisonnable et dont l'accomplissement nous est si nécessaire?

Donc marchons bien, puisqu'il faut marcher. Marchons dignement, puisque la dignité de celui qui nous a choisis et la grâce de son appel le méritent, et que la raison nous apprend que si nous ne nous étudions à le faire, nous serons indignes de l'un et de l'autre.

Où irons-nous en effet, si nous ne marchons bien ? Nous nous égarerons, nous courrons en vain, et après de longues courses nous nous trouverons éloignés de Dieu et sur le bord du précipice de la dam-

c Prœterit figura hujus mundi. I Cor. vu, 3i.

nation. Pour éviter ces dangers, il faut nous étudier à marcher d'une manière qui soit digne de notre vocation ; mais pour nous y aider, pensons souvent à ces trois points : i° Devant qui nous marchons ; 2° Avec qui nous marchons ; 3° Où nous allons.

Premier Point : Xous marchons devant Dieu.

Il suffit aux hommes pour être sages et réservés dans leurs gestes et dans leurs paroles, pour être propres et décents dans leurs habits, et pour marcher modestement, de savoir que des personnes de qualité les regardent ; pour peu qu'ils aient de cœur, ils rougissent d'être surpris en quelque badinerie ou quelque action que la bienséance doit cacher. Si les veux des hommes misérables nous font marcher et agir ainsi, que ne devons-nous point faire par respect pour le regard de Dieu qui est sans cesse appliqué sur nous et qui nous suit avec autant d'attention que s'il n'avait que nous seuls à regarder?

Ses regards méritent-ils moins de respect que ceux des hommes et auraient-ils moins de pouvoir sur nous? L'Ecriture nous le dit : « Les veux du Seigneur sont beaucoup plus brillants que le soleil, ils regardent alentour toutes les démarches des hommes, ils voient jusqu'au fond des abîmes, et ils découvrent dans les cœurs des hommes les choses les plus cachées l ». Ils sont purs, d'une

1 Oculi Domini multo plus lucidiores sunt super solem, circumspicientes omnes vias hominum, et profundum abvssi, et hominum corda intuentes in absconditas partes. Eccli. xxm, 28.

MÉDITATIONS SLR l'ÉTAT RELIGIEUX 66 1

telle pureté « que devant eux les cieux ne sont pas purs l »; ils découvrent des taches dans ce qui paraît le plus pur : « ils jugent les justices2 ».

Ce sont les yeux d'un Père tout céleste, qui ne prétend rien de moins « que de nous voir parfaits, comme il est parfait ; ».

Enfin, ce sont les veux « d'un juste Juge qui se tient à notre porte 4 », prêt à nous juger et à rendre à chacun de nous « le fruit de nos démarches, et ce fruit nous le mangerons 5 » pendant toute l'éternité, ou avec la douceur de la béatitude, ou avec l'amertume de la damnation.

Si ses regards de Père sont très doux et très avantageux aux âmes qui marchent devant lui avec respect, sa face de Juge est terrible pour ceux qui marchent indignement devant lui. David nous le dit : « Les yeux du Seigneur sont ouverts sur les justes, et ses oreilles sont attentives à leurs prières ; mais la face du Seigneur est tournée contre ceux qui font mal, afin d'anéantir leur mémoire sur la terre6 ». L'exemple de Pharaon prouve cette vérité, puisqu'un seul regard de ce Juge à la face irritée fut suffisant pour le submerger, car dit la sainte Ecriture : « Voici que le Seigneur jeta les yeux sur ie camp des Egyptiens, et il extermina

1 Coeli non sunt mundi in conspectu ejus. Job xv, i3.

2 Ego justitias juiicabo. Ps. lxxiv, 3.

Estote ergo vos perfecti, sicut et Pater rester cœlestis perfectus est. Matth. v. 48.

* Ecce juiex ante januam assistit. Jacob, v, 9.

s Comedent fructus vias suae. Prov. 1, 3i.

1 Oculi Domini saper justos, et aures ejus in preces eorum ; vultus autem Domini super facientes mala, ut perdat de terra memoriam eo.um. Ps. xxxm, 16, 17.

toute leur armée, et il renversa les roues de leurs chars, et ils étaient emportés dans l'abîme ' ».

Voilà devant qui nous marchons ; mais si nous considérons que c'est dans lui-même que nous marchons, nous devrons avouer :

i° Qu'il faut avoir renoncé à la saine raison pour négliger de marcher d'une manière digne de celui de qui les regards sont la source de tous les secours dont nous avons besoin ;

2° Qu'il faut avoir perdu le sentiment naturel pour ne point s'étudier à marcher de façon à ne pas blesser la vue de celui qui peut par un seul de ses regards nous plonger dans l'abîme ;

3° Qu'il faut enfin avoir abdiqué tout sentiment d'amour, de reconnaissance et d'honneur pour ne point s'appliquer à marcher d'une manière qui soit digne d'un Père, dont la paternité fait tout notre bien et toute notre gloire.

Si nous pensons bien que nous avons Dieu pour Père et que nous marchons devant lui, et bien plus, en lui-même, cela nous suffira pour marcher dignement et devenir parfaits. Dieu n'en dit point davantage à Abraham : « Marche devant moi, et sois parfait ».

La séparation du monde et des créatures est un grand moyen pour bien apprendre cette leçon. Vous en avez un bel exemple en S. Bruno, votre saint Fondateur, qui s'est caché aux yeux du monde pour n'être vu que de Dieu seul et pour

' Ecce respiciens Dominus super castra /Egyptiorum... interfecit exercitum eorum ; et subvertit rotas curruum, ferebanturque in profundum. Exod. xiv, 24, 25.

se rendre sa sainte présence familière. Il s'est éloigné de tout ce qui pouvait lui faire oublier qu'il marchait devant Dieu : car il savait que l'esprit humain tombait facilement dans cet oubli parmi le bruit des créatures qui dérobe l'attention, parmi la variété des objets qui dissipe le cœur, et parmi les tracas des affaires du monde qui, en occupant l'esprit, bannissent souvent de la mémoire cette sainte présence, à moins qu'on n'y apporte beaucoup d'attention et de diligence. Il a choisi la solitude, parce que c'est un excellent moyen pour recueillir l'âme tout entière, afin qu'elle soit plus attentive à Dieu pour éviter la dissipation dans les objets, et pour ne point tomber dans les sollicitudes qui sont annexées aux affaires du monde. Il n'y a donc rien de plus convenable pour marcher dignement devant Dieu ; mais demandons-nous encore :

Deuxième Point : Avec qui marchons-nous?

C'est avec le Fils de Dieu qui est descendu du ciel pour marcher et pour courir devant nous. Il n'a rien omis dans ses paroles et dans ses actions pour nous apprendre à bien marcher. Il s'est réduit à reproduire les soins vigilants et maternels « de la poule, qui ramasse ses poussins sous ses ailes 1 », afin de nous apprendre à nous retirer sous sa protection ; et pour nous apprendre à nous envoler, il a imité « l'aigle qui voltigeant au-dessus

1 Quemadmodum gallina congregat pullos suos sub alas. Matth. xxiii, 37.

de ses petits, les provoque à prendre leur vol1 ». II a étendu les ailes de sa charité, sur lesquelles il nous a pris pour nous élever au-dessus de la terre, et il nous a portés sur ses épaules, comme un bon Pasteur qui a retrouvé sa brebis égarée.

Il a choisi les états les plus douloureux de la vie pour nous enseigner à bien marcher partout, et il a préféré la mort de la croix aux joies qui lui étaient dues, afin de nous attirer à marcher avec lui, en quittant nos vaines satisfactions pour le suivre d'une manière qui soit digne de Dieu.

La dignité et la charité d'un guide si excellent nous doivent attirer à le suivre, « puisqu'il n'a souffert que pour nous servir d'exemple, afin que nous marchions sur ses pas2 ». Mais l'honneur qu'il nous a fait de nous choisir pour être à sa suite doit aussi nous y engager. Il nous le dit lui-même: « Ce n'est point vous qui m'avez choisi, mais c'est moi qui vous ai choisis et qui vous ai établis, afin que vous alliez, et que vous portiez du fruit, et que votre fruit demeure3». Si donc c'est luimême qui nous place dans l'état où nous sommes, pour marcher après lui et pour avancer dans ses voies ; et si nous, nous ne pouvons profiter qu'en marchant comme lui, voudrions-nous lui faire injure et rendre ses desseins et son choix inutiles,

1 Sicut aquila provocans ad volandum pullos suos, et super eos volitans. Deut. xxxn, 1 1.

2 Christus passus est pro nobis, vobis relinquens exemplum ut sequamini vestigia ejus. I Petr. 11, 21.

3 Non vos me elegistis; sed ego elegi vos, et posui vos ut eatis, et fructum afferatis, et fructus vester maneat. Joann. xv, 16.

en ne nous étudiant pas à marcher d'une manière qui soit digne de lui ?

Nous péchons contre la raison, si nous ne marchons près de Jésus-Christ en suivant ses pas, puisque l'expérience nous apprend que les chemins de cette vie sont tout remplis de pièges et de dangers, dont nous ne pouvons être préservés que par un puissant secours comme est le sien, et aussi parce que si nous nous arrêtons pendant qu'il poursuit sa course, nous nous éloignons de lui au lieu de nous en rapprocher.

Nous péchons encore contre l'amour et la reconnaissance que nous devons à un Dieu qui s'est fait notre guide et notre voie, si nous discontinuons de marcher avec lui, ou si nous marchons d'une manière qui ne soit point digne de lui.

Enfin nous péchons contre l'amour que nous nous devons à nous-mêmes, si nous nous privons des secours des grâces, de la richesse des vertus et « des consolations qui se trouvent auprès de lui et qui continuent sans fin 1 »,ou bien en jouissance, ou bien en espérance, mais qu'on ne peut avoir qu'en marchant avec lui.

Troisième Point : Où allons-nous ?

Notre guide divin veut nous mener à la véritable paix, à la vraie charité et à la bienheureuse éternité.

Si la raison, l'amour et le bon sens nous enga-

1 Delectationes in dextera tua usque in finem. Ps. xv, n.

gent à marcher dignement, puisque nous marchons devant Dieu et avec Dieu, notre propre intérêt nous doit enflammer à le suivre où il veut nous mener, puisque nous y trouvons tout ce que nous devons souhaiter.

En effet, que serait notre vie sans la paix? Rien autre chose qu'un tourment continuel, qui serait d'autant plus sensible qu'il serait spirituel et que l'âme s'éloignerait du repos de sa conscience.

Que serait encore la vie sans amour? Elle serait privée de toute consolation, puisque, parlant même humainement, là où il n'y a point d'affection, là il n'y a point de joie. L'inclination à aimer est la plus noble et la plus naturelle des inclinations, et où elle ne se trouve pas, les autres ne sont rien.

Que serait enfin notre vie sans l'éternité bienheureuse qui doit la suivre? Elle serait pire que la mort ; et il vaudrait mieux pour nous qu'elle n'eût jamais été.

Ces vérités n'ont pas besoin de preuves : car tous les chrétiens en sont convaincus. Ne seronsnous donc pas avec justice déclarés les ennemis de nous-mêmes, si nous ne suivons volontiers notre Maître qui nous mène à ces biens, sans lesquels notre vie ne mériterait point le nom de vie?

Or, pour bien marcher vers la paix, il faut jeter les yeux sur la sainte Enfance de Jésus. Les anges y annoncent la paix aux hommes de bonne volonté, et avec raison, puisque c'est l'humilité que notre Sauveur y pratique, qui en ouvre le chemin, et cette vertu est la médiatrice de notre paix avec Dieu, et elle nous enseigne aussi le moyen de l'avoir en nous-mêmes.

MÉDITATIONS SUR l'ÉTAT RELIGIEUX 667

Les théologiens définissent la paix, en disant qu'elle est une concorde des appétits selon la tranquillité de l'ordre. Distinguons deux sortes d'appétits: les uns sont corporels, les autres sont spirituels. Les corporels tendent à fuir le travail et à jouir du plaisir; mais il ne faut point attendre de paix dans l'accomplissement de ce qu'ils demandent, puisque le péché y a mis le désordre, et que l'ordre n'y étant point, ils ne peuvent jamais être apaisés, ni unis selon la tranquillité de l'ordre. L'ordre ne peut pas y être, si la raison ne l'y met en retranchant et mortifiant tout ce qui lui est opposé. Mais si c'est la raison qui doit régler les appétits corporels pour y mettre la paix, elle doit encore bien plus se régler elle-même. En effet elle n'aura jamais de paix en suivant ses appétits spirituels : car ils sont plus éloignés de la tranquillité de l'ordre que les corporels, et leurs dérèglements s'étendent beaucoup plus loin.

Ces appétits de la raison sont de présumer ce qu'elle ne peut pas, de s'estimer ce qu'elle n'est point, de juger ce qu'elle ne connaît pas, et de ne point se soumettre à ce qui est au-dessus d'elle. Tous ces dérèglements sont comme autant d'accidents, qui ne sont soutenus que par la superbe qui est comme leur substance. On ne peut avoir de paix qu'en extirpant cet orgueil qui soutient tous les dérèglements opposés à la tranquillité de l'ordre. Or l'humilité est l'unique moyen qui le puisse extirper ; et par conséquent nous ne pouvons trouver de paix que par l'humilité qui, ayant réduit dans la raison les dérèglements de ses appétits spirituels et les ayant rappelés à la tranquillité de

Tordre, la dispose aussi à réduire les appétits corporels par l'exercice de sa domination.

Après cela nous ne nous étonnerons plus s'il est dit dans la sainte Ecriture : « Il n'y a pas de paix pour les impies1 »; et encore : « Ils n'ont point connu le chemin de la paix 2 » ; mais nous confesserons que l'enfance sacrée de notre Maître est l'unique chemin de la paix, et que ce qu'il y pratique nous apprend à détruire ce qui nous empêche de l'avoir. Il nous y montre la manière de réformer nos appétits spirituels selon la tranquillité du bon ordre. En effet sa sagesse veut y passer pour enfance, afin que nous nous réduisions à l'ordre en reconnaissant ce que nous sommes ; il se soumet aux créatures, pour nous apprendre à nous soumettre à Dieu ; il se met dans l'état de ne pouvoir rien désirer, ni même rien demander, afin de nous enseigner à modérer tant de désirs qui tiennent le cœur dans l'agitation, « comme une mer irritée qui ne peut point avoir de repos3 », et qui troublent toujours la paix, s'ils ne sont réduits à ne convoiter que Dieu seul absolument et rien autre chose, sinon sous la condition de son bon plaisir. En marchant donc avec l'idée de cette sainte enfance, nous trouverons un trésor de paix.

Considérons encore la vie de Jésus, si nous voulons bien marcher vers la charité, et nous y trouverons la doctrine et l'exemple de la véritable charité. Il nous y apprend une manière d'aimer, qu'il appelle nouvelle : car celle du vieil homme était

1 Non est pax impiis. Is. lvii, 21.

2 Viam pacis non cognoverunt. Ps. xm, 3.

3 Quasi mare fervens, quod quiescere non potest./s.Lvn,20.

toute défigurée et toute corrompue. L'homme en effet ne savait plus que s'aimer soi-même; il n'aimait Dieu que par manière d'acquit et le prochain qu'autant qu'il y trouvait avantage et satisfaction. Cet amour n'avait point de fondement, puisqu'il était séparé de son principe qui est Dieu ; aussi il ne faut pas s'étonner s'il était la cause de mille douleurs ; même il ne méritait plus de porter le nom d'amour, puisqu'aimer c'est sortir de soimême pour vouloir et faire du bien à ce qu'on aime, et que ce vieil amour n'en sortait que pour tout ramener à son intérêt et à sa propre satisfaction.

S'aimer seulement soi-même, c'est déshonorer l'amour, puisqu'on s'attache à la moindre partie, pour rejeter la plus grande et la plus noble. Dieu est la source de l'amour, et il est un en tous. Il faut donc renoncer aux avantages de l'amour, ou aimer tout ce qui est aimable, par le principe du véritable amour; mais il n'y a que le nouvel amour que Jésus-Christ nous a enseigné, qui soit capable de nous faire aimer de cette manière. Il abolit le vieil amour de l'homme animal, et en nous montrant sa pauvreté et ses chaînes, il nous fait goûter qu'il n'y a rien de plus libre, de plus riche et de plus doux que l'amour de la charité. En marchant donc après notre Maître selon l'idée et l'exemple de sa vie, nous trouverons un trésor de charité.

Si nous voulons bien marcher vers l'éternité, il faut que nous regardions la mort de Jésus, puisque c'est elle qui nous donne entrée dans la bienheureuse éternité. Cette mort nous apprendra à mourir à nous-mêmes par amour ; et si nous re-

gardons bien avec quelle douceur, avec quelle compassion des pécheurs et avec quelle ardeur de charité notre Seigneur et Maître meurt, nous dirons volontiers avec l'apôtre S. Thomas : « Allons aussi nous autres, pour mourir avec lui ' ». Mais pour bien honorer cette mort vivifiante qui nous ouvre la porte de l'éternité bienheureuse, souvenons-nous que nous avons heureusement embrassé un « état de mort qui cache en Dieu notre vie avec celle de Jésus-Christ2 ». Laissons-y notre vie tout entière sans en rien retirer : car hors de là elle ne serait plus en sûreté. Souvenons-nous aussi que Jésus- Christ a voulu mourir suspendu en l'air pour nous apprendre à mourir séparés des biens de la terre. Méprisons donc tout ce qui n'est que temporel : car cela passe ; il n'y a que l'éternité où nous allons qui demeure.

Voilà ce que je pense touchant la voie et les moyens pour marcher dignement dans sa vocation; mais pensons encore que le même apôtre S. Paul, qui nous a suppliés si tendrement, nous dit ces paroles : « Mes chers enfants, pour qui je souffre de nouveau les douleurs de l'enfantement jusqu'à ce que Jésus-Christ soit formé en vous 3 » ; si vous voulez bien accomplir mes désirs en marchant d'une manière qui soit digne de votre vocation, souvenez-vous que votre vie passe sans cesse, et que vous marchez aussi vite que le temps

1 Eamus et nos, ut moriamur cum eo. Joann. xi, 16.

2 Mortui estis, et vita vestra est abscondita cum Christo in Deo. Coloss. m, 3.

3 Filioli mei, quos iterum parturio, donec formetur Christus in vobis. Galat. iv, 19.

qui vous entraîne sans que vous puissiez en arrêter le cours. Pensez que ce n'est pas seulement devant les yeux de Dieu que vous marchez, mais que c'est dans lui-même. Rappelez-vous que votre marche se fait en la compagnie de Jésus qui s'est fait votre guide, et voyez quelle reconnaissance et quel amour mérite la bonté d'un si bon Maître, qui s'est réduit à vos misères pour vous conduire et vous consoler. Réfléchissez qu'il ne prend la peine de marcher que pour vous guider, et qu'il y va de tout votre bonheur de le suivre, puisqu'il vous mène à la paix sans laquelle votre vie sera misérable, à la charité sans laquelle votre vie sera sans consolation, et à l'éternité glorieuse sans laquelle votre immortalité sera malheureuse.

Le Seigneur vous le dit lui-même : « Je suis la voie, la vérité et la vie ' ». Considérez-le comme voie dans son enfance, comme vérité dans sa vie, et comme vie dans sa mort.

Marchez dans l'esprit d'humilité pour honorer son enfance ; marchez dans la dilection pour honorer sa vie, et marchez dans le détachement de vous-même et des créatures pour honorer sa mort.

En marchant ainsi, vous marcherez digne de Dieu, et il vous récompensera aussi d'une manière qui sera digne de lui.

Je n'ajoute plus à ces paroles que mes souhaits pour que vous en profitiez bien, et je me recommande instamment à vos prières.

' Ego sum via, et veritas, et vita. Joann. xiv, 6.

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