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III. Ce que Dieu peut faire

D'après le deuxième degré vous pouvez conjecturer le troisième; mais comme en mâchant le poivre on en ressent bien plus vivement la pointe, ainsi en considérant ce degré en détail nos faibles esprits en seront plus facilement pénétrés. Je ne vous présenterai que des exemples et des paroles de l'Ecriture sainte : car notre raison n'est point capable de pénétrer dans cet abîme, et il faut qu'elle retourne ici à l'école comme un enfant. Les uns et les autres vous serviront d'un bon sujet de méditation, et Dieu en fera jaillir des flammes par les impressions de sa grâce.

I. L'exemple de Job nous suffira tout seul pour nous faire connaître sensiblement ce qu'il peut sur les biens et sur la santé. En effet nous y voyons un homme riche et puissant dont la qualité était ennoblie par la vertu, et qui sans avoir presque le temps de se reconnaître perd tous ses biens par des accidents imprévus qui se suivent les uns les autres. Ses bestiaux sont enlevés par des Sabéens, le feu du ciel tombe sur ses troupeaux de brebis et sur ceux qui les gardent et les réduit en cendres. Les Chaldéens lui ravissent ses chameaux, tuent ses serviteurs, et enfin ses enfants, assemblés chez leur frère aîné pour se réjouir, sont écrasés sous les ruines de la maison qu'un grand vent jette par terre. Toutes ces disgrâces étaient comme autant de degrés de chaleur que la grandeur de Dieu communiquait à sa vertu pour l'épurer et pour l'affiner dans la fournaise de la tribulation,

où sa sagesse fait éclater la force de sa grâce et l'augmente à proportion que la tribulation grandit. Mais voyant que cette âme généreuse pouvait encore aller plus loin et s'élever plus haut, puisque rien de ce qui lui était arrivé n'avait ébranlé sa constance, le Seigneur la met à l'épreuve de la perte de la santé. Aussi le voilà chargé de plaies depuis les pieds jusqu'à la tête, destitué de toute assistance et de tout secours, abandonné de tous, n'ayant qu'un misérable tesson pour racler l'ordure de ses plaies, et gisant enfin sur un fumier. Et là il est dans un tel état que trois de ses amis, venus pour le visiter, en demeurent tout interdits, et qu'ils restent sept jours sans avoir le courage d'ouvrir la bouche pour lui parler. Or pour accomplir tout cela, Dieu ne fait que donner au démon la permission d'agir. Que pourrait-il donc faire lui-même, si sa grandeur y mettait sa propre main ?

O grandeur de mon Dieu ! si cet exemple fait paraître ce que vous pouvez sur les biens temporels et sur la santé du corps, et s'il nous apprend à ne les regarder que comme des choses que vous nous avez prêtées, que vous ôtez quand il vous plaît, il nous démontre davantage ce que nous pouvons avec l'assistance de votre grâce.

II. Que ne peut pas encore la toute-puissance de Dieu sur le corps et sur la vie elle-même ? En voici quelques exemples. Le roi Ochozias envoie au prophète Elie deux capitaines, l'un après l'autre, chacun avec cinquante soldats, et ils lui disent de sa part : « Homme de Dieu, le roi vous mande de descendre », de venir le trouver. Et le Prophète de

répondre : « Si je suis homme de Dieu, que le feu descende du ciel, et qu'il vous dévore, vous et vos cinquante soldats ' ». Aussitôt dit, aussitôt fait; et voilà les corps de ces hommes réduits en cendres. Alors survint un troisième capitaine ; mais « lorsqu'il fut arrivé, il fléchit le genou devant Elie, le supplia et dit : Homme de Dieu, je vous supplie de ne pas mépriser ma vie, ni la vie de vos serviteurs qui m'accompagnent2 ». Et ce troisième messager ne meurt pas comme les autres, mais au contraire : « L'ange du Seigneur parla à Elie, et lui dit : Descends avec celui-ci, ne crains rien3 ». Et le Prophète descendit, et de la part de Dieu il alla porter au roi une sentence de mort. Mais d'où vient que ce troisième capitaine ne meurt pas comme les autres? C'est que les deux premiers parlaient d'une manière arrogante, comme des personnes envoyées de la part d'un roi, tandis que celui-ci s'humilie beaucoup et ne parle qu'avec un respect qui montre assez qu'il ne doutait pas qu'Elie ne pût lui infliger le même sort s'il l'avait ordonné. Or ce Prophète, qui était en cette rencontre le ministre de la grandeur de Dieu, nous fait bien voir de quelle manière elle traite l'arrogance, et comment au contraire elle est pleine de clémence

• Homo Dei, rex praecepit ut descendas... Si homo Dei sum, descendat ignis de cœlo, et devoret te et quinquaginta tuos. IV Reg. 1, 9, 10.

2 Qui cum venisset, curvavit genua contra Eliam, et precatus est eum, et ait. : Homo Dei, noli despicere animam meam, et animas servorum tuorum qui mecum sunt. Ibid., i3.

3 Locutus est autem angélus Domini ad Eliam, dicens : Descende cum eo, ne timeas. Ibid., i5.

pour les humbles, jusqu'à se réduire à faire tout ce qu'ils désirent.

Autre exemple. L'arche du Seigneur est prise par les Philistins qui veulent en faire un trophée triomphal de leur victoire. La description que l'Ecriture sainte nous trace de cet événement fournit de quoi méditer avec consolation la sublimité de la grandeur de Dieu. Ces pauvres Philistins pensent traiter l'arche avec honneur en la mettant dans le temple de leur idole ; mais le lendemain ils trouvent les mains et les pieds de celle-ci coupés et sur le seuil de la porte, et leur dieu même, Dagon, couché contre terre comme un tronc d'arbre. La main du Seigneur s'appesantit ensuite sur ce peuple, et sa grandeur prend plaisir à le charger de confusion en le frappant de plaies douloureuses aux plus secrètes parties du corps. Elle produit encore sur la terre une espèce d'ébullition d'où naissent des rats et des souris, en sorte que tous ces fléaux causent dans leurs villes une étrange confusion de mort. Alors ces idolâtres prennent la résolution de ne pas garder plus longtemps l'arche du Dieu d'Israël, parce que, disent-ils, « sa main est bien dure sur nous et sur notre dieu Dagon ' ».

Néanmoins ils veulent encore conduire l'arche de côté et d'autre, comme pour une sorte de procession et de prières publiques; mais cela ne sert qu'à communiquer la mort partout où ils passaient : car, nous dit la sainte Ecriture, « il se faisait une épouvante de mort en toutes les villes, et la pesanteur de la main de Dieu leur devenait de plus en plus

1 Dura est manus ejus super nos et super Dagon deum nostrum. I Reg. v, 7.

MÉDITATIONS SUR L'ÉTAT RELIGIEUX 7û3

insupportable ' ». Enfin ils sont contraints de se résoudre à fabriquer des sortes de présents qui pouvaient les rendre la risée de tous, et à renvoyer l'arche qui tuait tout le peuple Philistin, mais qui ne faisait aucun tort aux deux vaches qui la portaient ; au contraire elle les conduisait elles-mêmes, et les cris de leurs veaux retenus dans l'étable n'étaient capables de tirer d'elles que des mugissements, tandis qu'elles obéissaient à l'arche en marchant sans se détourner ni à droite ni à gauche. De plus, cette arche du Seigneur fait périr encore cinquante mille hommes en passant chez les Bethsamites, et tous de gémir en confessant le Seigneur et de s'écrier : « Qui pourra se tenir devant la face du Seigneur, de ce Dieu si saint 2 ? »

Et pourtant qu'était-ce que cette arche? De simples morceaux de bois que Dieu avait commandé d'assembler pour renfermer la loi écrite et pour être le signe de sa présence. Si donc pour cette arche sa grandeur accomplit toutes ces merveilles, que ne pourrait-elle pas faire pour elle-même si elle le voulait ?

Citons encore deux passages de l'Ecriture sainte touchant ce que peut la grandeur de Dieu sur la vie et sur les corps. Daniel prédit au roi Balthasar qu'il devait mourir la même nuit, et voici la raison qu'il lui donne : « Tu as osé t'élever contre le Dominateur du ciel, et les vases saints de la maison de Dieu ont été apportés devant toi pour y boire le

1 Fiebat enim pavor mortis in singulis urbibus, et gravissima valde manus Dei. I Reg. v, 12.

* Quis poterit stare in conspectu Domini Dei sancti hujus ? Ibid. vi, 20.

vin, toi et les puissants de ta cour... Tu as honoré de tes louanges des dieux d'or et d'argent, de fer et d'airain, de bois et de pierre, qui ne voient rien, n'entendent rien, ne sentent rien ; mais tu n'as pas rendu gloire au Dieu qui tient en sa main le souffle de ta vie1. » C'est ainsi que par son Prophète le Seigneur parle de notre vie : il n'a donc qu'à fermer la main pour nous étouffer; mais l'expérience journalière nous apprend qu'il peut le faire encore à moindres frais. Aussi Jésus-Christ appelle avec très juste raison insensé, celui qui dans l'Evangile se proposait de détruire ses granges pour les faire plus grandes afin d'y amasser quantité de biens pour plusieurs années : c'est qu'il faisait son compte comme s'il avait pu se rendre indépendant de la grandeur de Dieu, qui dès la nuit suivante devait reprendre l'âme qu'elle lui avait prêtée, et alors, dit le Sauveur, « à qui seront toutes ces choses si bien préparées 2? » Si donc il n'y a rien de plus véritable ni de plus raisonnable que cette parole de Jésus-Christ, il faut avouer que le monde regorge d'insensés, puisqu'il y a si peu d'hommes qui considèrent leur vie comme Notre-Seigneur nous enseigne ici à la considérer, et que la plupart travaillent pour amasser du bien comme s'ils ne devaient jamais mourir.

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