III. Mais de plus, qu'est-ce que cette grandeur
1 Adversum Dominatorem cœli elevatus es; etvasa domus ejus allata sunt coram te ; et tu, et optimates tui... vinum bibistis in eis ; deos quoque argenteos et aureos, et œreos, ferreos, ligneosque et lapideos, qui non vident, neque audiunt, neque sentiunt, laudasti ; porro Deum, qui habet flatum tuum in manu sua..., non glorificasti. Dan. v, 23.
2 Quae autem parasti, cujus erunt? Luc. xn, 20.
MÉDITATIONS SUR l'ÉTAT RELIGIEUX yo5
de Dieu ne peut pas sur le repos de la vie? Il dit par Isaïe : « Je suis le Seigneur, et il n'y en a point d'autre. C'est moi qui forme la lumière et qui crée les ténèbres, qui fais la paix et qui crée le mal '. » il entend par ce mal, celui de la peine, et non pas celui du péché ; et c'est en ce sens qu'il faut aussi entendre ces autres paroles de la sainte Ecriture : « Sera-t-il un mal dans la cité que le Seigneur n'ait fait 2 ? »
Considérons en effet de quelle façon se forment les guerres qui sont ce qui trouble le plus le repos de la vie des hommes, et ce qui la livre à la misère et à la mort. Il ne faut qu'une petite injure ou quelque différend survenu entre des princes, et voilà une guerre déclarée et tout le repos d'un peuple sacrifié. Aussi dans cette rencontre, Dieu, sans produire aucun acte de son côté, n'a qu'à ne point détourner ces malheureuses occasions, et tout est en combustion. Par conséquent, lorsque parfois sa grandeur ordonne et soulève des guerres, comme elle l'a fait contre les Chananéens par le moyen des enfants d'Israël, et contre les Juifs par les Chaldéens, par les Romains et par d'autres peuples, ne nous étonnons pas si l'on a vu le fer, le feu, la mort sanglante et le carnage se porter aux extrêmes, à tel point que des mères ont été réduites à manger leurs enfants, et tant d'autres choses horribles que l'Ecriture sainte nous apprend en les décrivant. Mais sur ce point remarquons cette
1 Ego Dominus, et non est alr.er, formans lucem, et creans tenebras, faciens pacem, et creans malum. As. xlv, 6, 7.
2 Si erit malum in civitate, quod Dominus non tecerit ? A?nos m, 6.
énergique expression de menaces que la grandeur de Dieu fait par son prophète Ezéchiel : « Fils de l'homme, prends une épée qui soit si bien aiguisée qu'elle puisse raser le poil, et la saisissant, tu la passeras sur ta tête et sur ta barbe ; tu prendras aussi une balance et des poids pour peser les poils qu'elle aura rasés, et pour les diviser. Tu en brûleras la troisième partie au milieu de la cité jusqu'au dernier jour du siège ; tu en prendras un autre tiers que ton glaive divisera autour de ses murailles; quant au dernier tiers, tu le jetteras au vent, et alors je les poursuivrai l'épée nue à la main \ » Voilà une expression qui convient bien à la grandeur de Dieu. Ces peuples sont comparés à des cheveux que le rasoir jette facilement à terre et en grand nombre ; dès qu'ils sentent le feu, ils sont incontinent consumés, sans qu'il soit besoin de souffler sur lui ; et jetés au vent, ils sont emportés rapidement. Mais ce n'est pas assez, ces peuples sont encore poursuivis à coups d'épées, et voilà de quelle manière la grandeur de Dieu traite ces hommes qui sont moins que des cheveux à son égard, et comment elle accomplit sur les rebelles qui n'ont point voulu lui rendre leurs hommages de bon gré, ce qu'elle dit dans un autre endroit de la sainte Ecriture : « Je régnerai sur vous d'une main puissante, le bras étendu pour frapper et
1 Et tu, fili hominis, sume tibi gladium acutum, radentem pilos ; et assumes eum, et duces per caput tuum et per barbam tuam ; et assumes tibi stateram ponderis, et divides eos. Tertiam partem igni combures in medio civitatis, juxta completionem dierum obsidionis ; et assumes tertiam partem, et concides gladio in circuitu ejus ; tertiam vero aliam disperges in ventum, et gladium nudabo post eos. E^ech. v, 1,2.
dans toute l'effusion de ma fureur ' ». Hélas ! Seigneur, si nous forçons votre grandeur à régner ainsi sur nous, quel repos pouvons-nous avoir dans la vie ?
Que le pain, par exemple, vienne à manquer : et alors que devenir? Pour cela cependant il n'a fallu qu'une parole d'Elie, et le ciel fut fermé pendant trois ans, et les hommes mouraient de faim. Le Seigneur en avait fait la menace en plusieurs endroits de la sainte Ecriture par des paroles bien expressives : « Je vous romprai le bâton de votre pain2 », signifiant ainsi qu'il est plus facile à sa grandeur d'envoyer la famine qu'il n'est facile de rompre un bâton...
A cet exemple, joignons, comme nous le savons par l'expérience, ce qui est arrivé pour la cherté du blé dans les temps de stérilité, et nous concevrons plus facilement ce que la grandeur de Dieu peut sur le repos de notre vie.
De plus venons encore à quelque chose dont l'expérience nous est plus commune. Rappelons à notre pensée les tempêtes qui arrivent souvent l'été, qui remplissent les plus hardis de frayeur par les éclairs, le fracas du tonnerre, les vents, la grêle, et par les tourbillons qui déracinent les arbres séculaires, enlèvent dans les airs les gerbes de blé comme si c'étaient de simples fétus de paille, renversent les bâtiments et font une telle violence qu'ils tordent les arbres comme la vis d'un pressoir, ainsi qu'il est arrivé cette année, et comme
1 In manu forti, et in brachio extento, et in furore eff'uso regnabo super vos. E\ech. xx, 33.
2 Postquam confregero baculum panis vestri.Le^.xxvi, 26.
je l'ai vu de mes propres yeux. Considérons en quel état se trouvent alors les hommes. Ils passent ce temps, bien court pourtant, dans une morne tristesse ; et si ces tempêtes devaient durer deux, trois et quatre jours avec la même violence, les uns trouveraient la vie fort pénible, et les autres, peut-être, la perdraient de frayeur. Et cependant que sont ces tempêtes? Ce n'est que l'agitation de l'air, un effet de la nature, un simple vestige de la terreur que peut donner la grandeur de celui qui, selon la sainte Ecriture, « marque les chemins aux tempêtes bruyantes l ».
O grandeur de Dieu ! si par une simple agitation de l'air vous faites trembler les hommes de frayeur, et si vous réduisez leur vie à être toute languissante, les mettant hors d'état de pouvoir prendre plaisir à aucune chose ; je n?ai pas de peine à concevoir que, lorsque vous voudrez tirer vengeance des méchants et mettre fin à leurs crimes en détruisant le ciel et la terre, « les coups de votre foudre iront tomber directement sur leurs têtes, comme une flèche qui part d'un arc bien tendu, portant partout l'extermination2 »; et alors les méchants inviteront les rochers à s'ouvrir, les montagnes à tomber sur eux, pour pouvoir les cacher devant la face de votre fureur.
IV. Que ne peut pas encore la grandeur de Dieu sur l'esprit des hommes? Le Seigneur n'a qu'à retirer le rayon de sa lumière, et aussitôt ils se trouveront dans des ténèbres plus épaisses que
1 Ponebat... viam procellis sonantibus. Job xxviii, 26.
2 Ibunt directe emissiones fulgurum, et tanquam a bene curvato arcu nubium exterminabuntur. Sap. v, 22.
MEDITATIONS SIR L ETAT RELIGIEUX 70g
celles de l'Egypte. Consultons l'Ecriture sainte sur ce sujet, et nous v verrons bien des exemples.
Pharaon étant près d'être submergé, s'avise de s'écrier : « Fuvons Israël, car le Seigneur combat pour lui contre nous l ». Pauvre insensé! tu t'avises trop tard ; l'aveuglement où ta malice t'a jeté te coûtera la vie : il faut périr. Voilà un exemple qui nous apprend jusqu'où l'aveuglement conduit les hommes, et jusqu'à quelles extrémités il les fait passer, quand la grandeur de Dieu détourne sa lumière de dessus leurs esprits. Aussi David avait bien raison de prier ardemment et de dire : « Mon Dieu, illuminez mes ténèbres2 » ; « Eclairez mes yeux, de peur que je ne m'endorme dans la mort 3 ». C'est comme s'il disait : Mon Dieu, j'ai des yeux ; mais ils ne me serviront de rien, à moins que vous ne répandiez sur moi votre lumière : ils sont faibles et trompeurs, et ils me feront prendre l'ombre pour le corps ; je ne connaîtrai peut-être la réalité des choses que quand i! ne sera plus temps, comme fit Pharaon : Seigneur, éclairez-moi.
La sainte Ecriture nous donne encore un autre exemple. Ainsi Dieu lui-même infatué tellement l'esprit d'Achitophel qu'il va se pendre dans sa maison, et Dieu dit avec vérité : « Je suis le Seigneur qui fais tout, et qui seul étends les cieux ; j'affermis la terre sur son centre sans l'aide de personne; je rends inutiles les signes des devins et
1 Fugiamus Israelem : Dominus enim pugnat pro eis contra nos. Exod. < v, 25.
D211S meus, illumina lenebras meas. Ps xvu, 29.
3 Illumina oculos meos, ne unquam obdormiam in morte. Ps. xii, 4.
je tourne en fureur les enchanteurs ; c'est moi qui renverse les sages, les rejetant en arrière et faisant que leur science devienne une folie l ».
0 Seigneur ! puisqu'il en est ainsi, il faut que nous ayons incessamment recours à votre lumière, à moins que de vouloir passer pour des fous et de vouloir l'être en réalité dans nos actions.
Mais quand il plaît à la grandeur de Dieu que l'esprit des hommes soit trompé, qu'arrive-t-il ? Nous en avons deux exemples terribles dans la sainte Ecriture.
Le premier est rapporté au troisième livre des Rois, chapitre xn. Là nous voyons que Dieu permit au démon de tromper l'esprit des prophètes d'Achab, dont la vie était déréglée et leurs visions par conséquent fort exposées aux illusions. Livré à luimême par le Seigneur, ce prince croit aux illusions de ses prophètes, et il méprise ce que lui prédisait un vrai Prophète, à savoir : qu'il périrait dans cette guerre s'il l'entreprenait. Achab met ce vrai Prophète en prison pour sa récompense ; il va au combat, mais il est tué par un accident fortuit en apparence qui relève encore la grandeur de Dieu : car un soldat tire en l'air une flèche au hasard, et elle vient lui percer le corps entre le poumon et l'estomac ; et voilà ce roi mort !
L'autre exemple est rapporté au second livre des Paralipomènes, chapitre xx. — Une multitude
1 Ego sum Dominus, faciens omnia, extendens cœlos solus, stabiliens terram, et nullus mecum. Irrita faciens signa divinorum, et ariolos in furorem vertens. Convertens sapientes retrorsum ; et scientiam eorum stultam faciens. Js. xliv, 24, 25.
innombrable de Moabites et d'Ammonites s'étaient assemblés pour venir attaquer le roi Josaphat et détruire toute la Judée. Ce prince, se sentant trop faible pour résister à une si grande armée, se tourna entièrement du côté de Dieu pour lui demander son secours et mettre en lui toute son espérance. Le Seigneur lui témoigna qu'il lui donnerait sa protection, et lui manda par son Prophète qu'il le laissât faire, que ce ne serait pas lui qui combattrait, et qu'il n'avait qu'à conduire son armée le lendemain en un lieu désigné. Le roi obéit. Alors le Prophète mit en tête de l'armée les chœurs de musiciens chargés de chanter le « Confitemini », c'est-à-dire, « Confessez au Seigneur que sa miséricorde est éternelle ' ». Mais entre temps que fait la grandeur de Dieu pour détruire l'armée ennemie? Elle ne prend pas la peine d'envoyer un ange pour l'exterminer; elle met seulement le vertige dans l'esprit des soldats placés en sentinelles ou en embuscade, et ceux-ci prenant les leurs pour des ennemis se jettent sur eux, et ainsi ils s'entre-tuent tous les uns les autres avec leurs propres armes. Or les enfants de Juda ignorant ce qui se passait, s'avancèrent jusqu'à un lieu élevé d'où la vue s'étendait au loin sur la campagne. Ils avaient l'intention de livrer le combat; mais ils aperçurent la terre couverte d'un nombre si prodigieux de cadavres que de toute cette armée, ainsi que le remarque la sainte Ecriture, il ne resta pas un seul homme qui eût évité la mort. O grandeur de Dieu ! si vous défaites ainsi des armées entières par leurs
1 Confitemini Domino, quoniam in œternum misericordia ejus. Ps. cxxxv, 1.
propres armes, que ne feriez-vous point si vous vouliez y employer votre bras?
Elle fait aussi une grande menace aux hommes, celle de « les abandonner à la conduite de leur esprit », car elle dit : « Je les livrerai aux désirs de leurs cœurs; ils se conduiront d'après leurs propres investigations l ». C'est donc signe que c'est là un moyen fort propre pour les punir; aussi les laisser suivre leur lumière et leur faiblesse suffit pour les châtier avec rigueur.
Je ne parle pas des accidents de la maladie, qui en un moment dérangent les plus beaux esprits, comme l'expérience nous l'apprend tous les jours.
V. Enfin, qu'est-ce que cette grandeur de Dieu ne peut pas sur les âmes? Elle peut, même dès cette vie, et par des voies inconnues, leur donner des sujets de grandes épreuves et de grandes peines, et auxquelles elle est la seule à pouvoir apporter du remède et de l'adoucissement : car personne, sinon le Père des esprits, n'est capable d'atteindre jusqu'aux âmes, qui sont des substances spirituelles. Nous ne parlerons pas des peines par lesquelles Dieu exerce et éprouve les âmes qu'il veut élever à sa connaissance et à son amour par des ténèbres, des aridités et des tentations : car c'est pour les purifier et leur apprendre à dépendre entièrement de son secours, de sa conduite et de son amour, et c'est par là qu'il les dispose à goûter plus suavement le bonheur de ses consolations ; mais puisqu'il exerce ainsi les âmes pieuses, nous pourrons de là inférer quelles peines il peut, dès cette
1 Dimisi eos secundum desideria cordis eorum, ibunt in adinventionibus suis. Ps. lxxx, i3.
MÉDITATIONS SUR l'ÉTAT RELIGIEUX 7 I 3
vie, infliger aux âmes méchantes et perverses. La sainte Ecriture nous le montre assez par deux exemples.
Caïn tue son frère, il est presque seul sur la terre, et pourtant il demande à Dieu quelque assurance de sécurité, parce que, dit-il, « quiconque me rencontrera me tuera ' ». Ainsi donc il est environné des ombres de la mort, et pour l'avoir donnée une fois à son frère, il la souffre par appréhension à tous les moments de sa vie ; il lui semble que la terre enfantera des hommes pour le tuer.
Saùl conçoit contre David une jalousie qui le porte à la cruauté et à l'injustice ; aussi son propre esprit lui sert de bourreau ; il devient un forcené, un malheureux et un réprouvé.
De même si les consciences des âmes méchantes et perverses nous étaient ouvertes, nous les verrions dans des supplices de remords, de craintes, de fureurs, de désirs étouffés et enragés, d'aversions et de désespoirs, qui nous causeraient plus de frayeur que les supplices des plus criminels ; et toutes ces peines nous marqueraient qu'elles ne sont que le prélude des supplices éternels. Alors nous avouerions que Jésus-Christ avait bien raison de dire : « Ne craignez pas ceux qui n'ont du pouvoir que pour tuer le corps et qui ne peuvent rien sur l'âme ; mais craignez seulement celui qui peut perdre l'âme et le corps et les précipiter dans les enfers2».
Enfin écoutons ici le prophète Ezéchiel, qui nous
1 Omnis qui invenerit me, occidet me Gen. iv, 14.
2 Nolite timere eos, qui occidunt corpus, animam autem non possunt occidere ; sed potius timere eum, qui potest et animam et corpus perdere in gehennam. Matth. x, 28.
décrit en quel état sont dans les enfers ces grands guerriers et conquérants, qui jadis ont jeté l'épouvante sur la terre des vivants : « Là est le prince des Assyriens et autour de lui toute la multitude de ses guerriers,... et leurs sépulcres sont rangés tout au fond du lac infernal... Là est Elam et toute sa troupe autour de son sépulcre... et ils ont porté leur confusion avec ceux qui descendent dans ce lac, et ils sont placés au milieu de ceux qui ont été tués... Ils n'y auront jamais de repos, non plus que les autres puissants qui descendent en enfer, quoiqu'ils aient été enterrés avec leurs armes, et que leurs épées aient été mises sous leurs têtes; mais leurs iniquités étaient enfermées dans leurs os, parce qu'ils ont été la terreur des forts dans la terre des vivants... Là est toute l'Idumée avec ses rois; là aussi tous les princes de l'aquilon l... »
0 grandeur de Dieu ! Job a bien raison de dire : « Le Seigneur rompt le baudrier des rois et ceint leurs reins d'une corde... il répand le mépris sur les princes de la terre2 ». En effet nous en voyons la preuve dans leur mort malheureuse et dans leur
1 Ibi Assur, et omnis multitude» ejus ; in circuitu illius sepulchra ejus... quorum data sunt sepulchra in novissimis laci... qui dederant quondam formidinem in terra viventium. Ibi yKlam, et omnis multitudo ejus per gyrum sepulchri sui... et portaverunt ignominiam suam cum his qui descendunt in lacum ; in medio interfectorum positi sunt... Et non dormient cum fortibus... qui descenderunt ad infernum cum armis suis, et posuerunt gladios suos sub capitibus suis, et fuerunt iniquitates eorum in ossibus eorum : quia terror fortium facti sunt in îerra viventium... Ibi Idumsea et reges ejus... Ibi principes aquilonis omnes... E^ech. xxxn, 22-29.
2 Balteum regum dissolvit, et praecingit fune renés eorum... Effundit despectionem super principes. Job xn, 18, 21.
damnation que nous décrit ici le Prophète. O Dieu ! vous leur ferez payer dans toute l'éternité la témérité qu'ils ont eue de chercher à se forger une grandeur rebelle à la vôtre, et qui entreprenait sur votre grandeur en voulant se faire trop redouter par leurs semblables et en les traitant autrement que vous ne voulez.
Mais ajoutons encore quelques réflexions sur l'état pitoyable de ces grands du monde que le Prophète a vus ensevelis dans les enfers, et considérons quelles raisons peuvent porter la grandeur de Dieu à les traiter ainsi rigoureusement.
C'est que les grands de la terre semblent souvent vouloir se forger une gloire à part, rechercher une félicité autre que celle de Dieu, se rendre indépendants de sa grandeur; et cependant que sont-ils? Les petits enfants nous l'apprennent, quand soufflant dans une paille trempée dans l'eau saturée de savon, ils en font sortir des bulles légères qui volent un petit moment en l'air et qui s'évanouissent aussitôt. Et les enfants luttent à qui fera la bulle la plus grosse, et celui qui en cela surpasse ses compagnons, celui-là croit avoir fait quelque chose de grand. Telle est aussi l'agitation et la rivalité des grands de la terre : ce n'est qu'un jeu d'enfants devant la grandeur de Dieu ; leur gloire n'est qu'une bulle d'eau gonflée de vent, et toute leur arrogance n'était fondée que sur la grandeur de ces bulles qui paraissaient plus grosses les unes que les autres ; mais en un moment tout s'est évanoui. Ils n'étaient donc que des acteurs qui faisaient ainsi les enfants sur le théâtre de la vanité du monde.
De plus, qu'ont-ils fait pendant leur vie? Ils ont peut-être fait beaucoup de misérables par l'injustice et par la violence ; et ceux qu'ils ont voulu rendre participants de leur orgueil et de leurs plaisirs, ne sont montés que pour tomber de plus haut dans le précipice de la damnation. Ils se sont rendus responsables du salut de beaucoup de personnes, et se sont amassé pour eux-mêmes de quoi souffrir de grandes douleurs dans leur mort, une confusion extrême dans le jugement de Dieu et des châtiments éternels dans les enfers. Ils ont pu ôter la vie injustement aux autres ; mais ils n'ont pas eu le pouvoir d'éviter le jugement de la mort. Ils se sont retirés le plus possible des travaux des hommes, et n'ont rien fait pour Dieu; mais à présent personne ne peut rien faire pour eux, et ils ne peuvent trouver aucun moyen de fuir le juste châtiment de sa colère.
Que sont encore devenus leurs plaisirs criminels? Ils sont passés, et ne laissent à leur place que des douleurs horribles et éternelles sans espérance ni consolation. C'est pourquoi dans l'Apocalypse la voix de l'ange prononce sur eux cette terrible sentence : « Autant ils se sont glorifiés et autant ils ont été dans les délices, autant aussi donnez-leur de tourments et d'afflictions l » ; et sur cet ordre les démons s'appliquent et s'animent à les tourmenter.
Qu'avaient-ils enfin qui leur appartînt en propre, lorsqu'ils étaient au nombre des vivants ? Tous les vains ornements de leur gloire étaient tirés de la
1 Quantum glorificavit se, et in deliciis fuit, tantum date illi tormentum et luctum. Apoc. xvm, 7.
terre ou empruntés aux animaux : la nature ne leur avait donné que la nudité, tout aussi bien qu'aux autres mortels. Toute leur magnificence n'était donc que beauté d'emprunt; mais ils n'avaient point de bonté, ni pour eux, ni pour les autres. Tous ces flatteurs qui leur donnaient des louanges n'étaient que des ministres de mensonge et de misère, qui les haïssaient souvent dans leurs cœurs pendant qu'ils leur applaudissaient du bout des lèvres.
La jouissance de leurs honneurs et de leurs plaisirs a été bien imparfaite, bien courte et bien tourmentée ; mais en voulant faire les grands, comme pour entrer en comparaison avec Dieu, ils n'ont point considéré que sa grandeur tenait leur vie entre ses mains et que sa vengeance était pendue à un cheveu de leur tête : elle n'a fait que rompre ce cheveu pour les écraser et les précipiter dans l'abîme.
Et maintenant si nous cherchons leurs ossements parmi les autres, nous ne pourrons les distinguer d'avec ceux des plus misérables ; mais le Prophète nous fait voir leurs âmes dans les enfers, où ils seront éternellement reconnus pour ce qu'ils sont. Là la triste expérience qu'ils font de la grandeur de Dieu dans ses jugements et dans ses châtiments, leur fait entendre le sens des paroles du grand roi David, quand il dit : « Il est terrible le Dieu qui ôte l'esprit aux princes, il est terrible sur les rois de la terre ' » ; car leur grandeur ne sert à présent que de jouet et d'objet de dérision pour les démons,
1 Tenibili et ei qui aufert spiritum principum, terribili apud reges terrie. Ps. lxxv, 12, i3.
afin de venger le mépris que Jésus-Christ a souffert chez les grands du monde et les injures dont ils ont accablé ses bons serviteurs. Enfin, si elle est vraie cette parole du Sage : « Par où l'homme pèche, par là aussi il est puni " », nous pouvons croire que les méchants princes sont ainsi tourmentés pour punir par ces confusions les mépris qu'ils ont faits de leurs semblables. Assurément c'est une peine et un déshonneur immense de se voir méprisé des bons anges, mais être méprisé des démons eux-mêmes et leur servir d'esclaves, c'est la dernière des hontes et la confusion suprême.
O grands du monde! apprenez donc ici que vous n'êtes grands qu'en vanité, si vous ne l'êtes par rapport et par soumission à la grandeur de Dieu. Ecoutez donc la parole d'un grand roi qui vous dit en vous avertissant de votre salut: «Et maintenant, ô rois, comprenez-le bien; instruisez-vous dans la sagesse, vous qui jugez les autres sur terre, servez le Seigneur avec crainte; réjouissez-vous en lui avec tremblement ; suivez les règles d'une sage conduite, de peur que le Seigneur ne s'irrite contre vous et que vous ne périssiez loin de la voie des justes2». Aussi bien le meilleur conseil que peuvent suivre les grands du monde après celui de David, c'est de ne s'estimer jamais que comme de simples enfants de la terre et de purs rejetons du néant par rapport et à l'égard de la grandeur de Dieu.
1 Per quae peccat quis, per haec et torquetur. Sap. xi, 17.
3 Et nunc,reges, intelligite ; erudimini qui judicatis terram ; servite Domino in timoré; et exultate ei cum tremore. Apprehendite disciplinam, nequando irascatur Dominus, et pereatis de via justa. Ps. 11, loi 2.
MEDITATIONS SUR L ETAT RELIGIEUX 7 I g
Et maintenant nous-mêmes, ô Seigneur, que dirons-nous à votre grandeur pour lui rendre l'hommage de notre soumission ? Nous confesserons que c'est elle qui remplit le ciel et la terre, qu'elle peut tout détruire par un simple signe et en un clin d'œil. Nous avouerons aussi que nous serions non moins insensés que coupables, si nous n'abandonnions partout et toujours nos biens, notre santé, notre repos, notre vie, notre honneur, notre esprit et notre âme à votre conduite et à votre miséricorde, ô mon Dieu ; et après avoir fait cette confession à la grandeur de votre puissance, nous nous adressons à la grandeur de votre bonté, de votre miséricorde et de votre amour, pour obtenir votre grâce afin de ne jamais nous éloigner des devoirs que nous devons à votre grandeur et de ne point la contraindre à nous faire ressentir qu'elle est terrible dans ses châtiments comme elle s'est montrée douce et généreuse dans ses miséricordes.
Ici je m'arrête, âme pieuse; il est vrai, je ne vous ai pas parlé de la grandeur de Dieu dans le ciel et dans sa béatitude qu'il communique aux bienheureux; mais c'est afin de la laisser tout entière à méditer à votre espérance.
Adieu.