AVIS GÉNÉRAL SUR LA RETRAITE
A une Religieuse de la Visitation.
Dieu soit béni, ma chère Sœur, et qu'il soit à jamais l'unique lien de nos âmes, qui les tienne, qui les unisse et qui les gouverne. J'ai reçu avec grande consolation la lettre que vous m'avez écrite, et vous devez être persuadée qu'ayant conçu de grandes espérances de votre chère âme, que je vois attirée et disposée à plaire à Celui qui l'a choisie pour épouse, j'entrerai toujours volontiers en communication avec vous touchant ce qui est conforme aux désirs de l'Epoux. La communication qui se fait entre les âmes de ceux qui veulent être à Dieu, ne peut leur être que très profitable : car cette inclination qu'ils ont à parler des choses saintes et à se les communiquer pour mieux connaître les voies de Dieu et s'aider les uns les autres à les bien
suivre, est un trait de ressemblance avec leur Père céleste, qui se plaît à le voir en eux, comme les pères se plaisent à voir dans leurs enfants ce qui leur ressemble. Sa bonté ne demande qu'à se répandre et à se communiquer, et elle se satisfait elle-même en se répandant ; il ne faut donc pas s'étonner si les communications qui se font de lui et pour lui sont agréables aux âmes : car cela leur est une chose naturelle, puisqu'elles sont faites à l'image de cette divine bonté.
Mais avant que d'entrer en conférence, il faut vous dire une bonne fois pour toutes que j'ai fait profession jusqu'à présent d'honorer et d'apprendre à imiter l'esprit de franchise et la charitable cordialité de votre bienheureux Père S. François de Sales, qui est aussi le mien : c'est pourquoi si vous me voyez un peu suivre son style de charité tout affective, c'est qu'il me semble qu'entre ceux qui aspirent à la dignité d'être de vrais enfants de Dieu, ce style est comme le langage naturel de leur pays.
Puisque nous voilà sur la charité, ma chère Sœur, n'en sortons pas : car sans aller chercher ailleurs nous y trouverons tout ce qui nous sera nécessaire pour servir de matière et de manière à la retraite que vous êtes sur le point de faire.
Voyons d'abord avec quel esprit on doit entrer en retraite. C'est la première chose que vous me demandez. Sur quoi je vous réponds que c'est la coutume d'une dame modeste de se retirer dans une chambre à part pour s'habiller. Là elle a recours à l'aide d'une servante, mettant un miroir devant elle afin d'ajuster ses habits, en sorte que tout y soit bien ordonné, que rien ne manque, que
rien ne choque la bienséance, et qu'il ne s'y rencontre rien qui ne soit dans une décence agréable. Son principal soin est à l'égard du visage, afin qu'il soit net de toutes taches ; mais en ce point le miroir lui sert plus que toute autre chose : car il lui fait voir l'endroit de la tache et de quelle nature elle est. Il lui montre où il faut appliquer la main pour l'ôter; et si après v avoir mis la main, il y reste encore quelque chose, elle le découvre et elle connaît par le moyen du miroir ce qu'on ne pourrait pas lui faire connaître, enfin elle voit ce qu'elle ne pourrait pas voir autrement. On pourrait bien l'avertir qu'il y a une tache sur sa figure, mais elle pourrait aussi se défier qu'on lui en fît accroire, tandis que, le miroir lui étant présenté, il n'y a pas de tromperie possible ; elle peut se convaincre de la vérité, et elle s'empresse d'ôter la tache elle-même. Ainsi, ma chère Sœur, l'âme qui veut bien faire sa retraite se doit considérer comme une dame qui a besoin de s'ajuster pour plaire aux yeux de son époux ; et c'est pour cela qu'elle doit se mettre dans l'état de séparation d'avec le monde, comme pour se dépouiller à son aise et librement, c'est-àdire afin de se dévêtir des dispositions intérieures et extérieures du vieil homme. Pour cet effet elle doit considérer le secours de son directeur comme l'assistance d'un serviteur de son Epoux ; le miroir c'est le secret de la face du Seigneur, qu'elle doit chercher pour y entrer et pour s'y regarder en la manière que nous dirons ci-après, et il lui fera voir ce qu'elle ne pourrait pas connaître par elle-même, en lui découvrant les taches les plus secrètes de son intérieur.
Or pour cela il s'agit d'entrer en retraite avec le désir et le dessein :
i° De reconnaître l'excellence de l'honneur que Dieu nous fait de nous aimer, de vouloir être aimé de nous, et de nous choisir pour l'aimer par état et profession.
20 De découvrir les défauts de notre amour envers Dieu et envers le prochain.
3° De nous animer à perfectionner l'accomplissement de notre amour envers Dieu et le prochain, en appliquant la main sur nous et sur toute autre chose autant de fois qu'il en sera besoin.
Voilà trois points bien importants que je vous prie de ne pas oublier ; nous les retrouverons plus loin dans les considérations que nous ferons pour chaque jour de la retraite; ce sont aussi les trois choses qu'il faut exactement ajuster sur nousmêmes pour former et orner notre état spirituel, en sorte que si quelqu'une manque, nous travaillions aussitôt à l'y remettre, si quelque autre est posée de travers, nous la redressions, et s'il y a des taches, nous les effacions avec l'eau de la pénitence. Ainsi, sortant de cette retraite avec ces dispositions et pleine de désirs et de résolutions de se bien entretenir dans une extrême propreté, c'est-à-dire sans la moindre souillure, l'âme pourra plaire aux yeux de l'Epoux et mériter d'être plus aimée de lui et de ressentir de plus grands effets de son amour.
ARTICLE 11