RÉFLEXIONS SUR LA RETRAITE ANNUELLE
Réponse à une Religieuse.
Ma chère Sœur,
Que Dieu fasse de votre âme un temple de sa gloire dans lequel il vienne et où il établisse sa demeure, comme il le promet à ceux qui l'auront aimé et qui auront donné des preuves de leur amour par l'observance fidèle de ses paroles sacrées. Il ne dit pas simplement de ses commandements, mais de ses paroles, pour nous faire connaître que tout ce qu'il a dit dans l'Evangile doit être compris dans cette observance. Puisque ses saintes paroles contiennent toute la vérité et qu'il n'y en a pas une qui mérite moins de respect que les autres, étant toutes sorties de la même bouche, il est bien juste que nous les mettions toutes en pratique : car si nous en négligions une seule, nous la déshonorerions en la traitant comme inutile.
Je me hâte de vous envoyer ce mot afin qu'il vous trouve encore dans votre retraite, où vous abondez en désirs de faire un renouvellement de vous-même.
Or le désir de ce renouvellement en est déjà le commencement, car Dieu se plaît à l'exaucer, ainsi que nous l'assure David, qui excite son âme à bénir Dieu en disant : « C'est le Seigneur qui remplit tous tes désirs, ô mon âme, par l'abondance de ses biens; c'est lui qui te renouvelle et rajeunit comme l'aigle ' ». Puis donc que c'est Dieu qui nous donne les bons désirs, il faut croire que ce n'est pas pour les laisser inutiles, et il faut espérer qu'il les comblera des véritables biens que vous souhaitez, qui renouvelleront votre homme spirituel pour lui rendre la vigueur d'une ardente jeunesse.
Ce corps de corruption et de misère que nous portons, pèse toujours sur l'âme, et il ressemble au poids de l'horloge qui descend à terre et qu'il faut relever chaque jour. Mais de plus, de temps en temps, il faut imiter les maîtres horlogers, qui démontent les horloges pour nettoyer la rouille et la crasse qui s'est formée de l'huile servant au mouvement des roues dans les trous où tournent les pivots. Ils visitent toutes les pièces et les présentent au feu pour que la flamme consume toute trace de souillure. Ils essuient soigneusement toutes les roues, et, les ayant remises en place, ils ajoutent de nouveau un peu d'huile, et l'horloge marche ensuite comme si elle était neuve.
Continuons cette comparaison de l'horloge, elle servira pour vous faire comprendre ce que nous voulons dire. Le maître horloger n'y met qu'un peu d'huile, car le trop ne servirait qu'à se convertir
1 Qui replet *in bonis desiderium tuum : renovabitur ut aquilae juvenius tua. Ps. en, 5.
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en crasse, puisque c'est le propre du fer de produire une rouille qui noircit l'huile et la rend toute boueuse. Il remet de temps en temps de l'huile nouvelle, mais c'est toujours en petite quantité, de peur que la poussière ne produise de la crasse et qu'elle n'empêche l'horloge de bien aller ou même qu'elle ne la fasse arrêter.
Faisons à présent l'application de cette comparaison. La nécessité de nous remonter chaque jour, comme le poids de l'horloge, se connaît assez par l'expérience, qui nous fait voir que le poids de nos inclinations tend toujours vers la terre et qu'il s'y reposerait, si on ne le relevait. La nécessité de nous démonter aussi quelquefois nous-mêmes, comme pièce à pièce, par l'examen et par la considération, pour visiter tous les ressorts de notre conscience et de nos habitudes, et pour en réparer les défauts, nous est rendue évidente par notre propre expérience. Mais S. Paul nous en avertit aussi et nous y exhorte parfaitement bien en nous disant « qu'il faut déposer le vieil homme », non pas selon la nature, mais «selon son ancienne conversation », c'est-à-dire selon sa précédente manière de vivre et de désirer : car « il se corrompt en suivant les désirs de l'erreur », et il faut « le renouveler par l'esprit de notre esprit1»; et dans un autre endroit il dit encore : « C'est pourquoi nous ne perdons pas courage ; mais bien que notre homme extérieur se corrompe, toutefois celui qui
1 Deponere vos secundum pristinam conversationem veterem hominem, qui corrumpitur secundum desideria erroris. Renovamini autem spiritu mentis vcstrae. Ephes. iv, 22, 23.
est intérieur se renouvelle de jour en jour1 ».
Que veut dire l'Apôtre en nous avertissant « de nous renouveler par l'esprit de notre esprit »? Il veut dire qu'il faut reporter souvent notre esprit au Père des esprits avec humilité et avec confiance, et le lui exposer comme une horloge qu'on présente au maître ouvrier, afin qu'il y travaille ainsi qu'il jugera à propos et qu'il la fasse bien aller.
L'Apôtre nous indique encore par ces paroles qu'il faut que notre esprit se replie sur lui-même, pour y découvrir ce qui n'est pas conforme aux connaissances que Dieu nous a données de ce qu'il est, de ce que nous sommes et de ce que nous nous sommes engagés à lui rendre, afin de réparer ce qui est défectueux, de même qu'on visite les roues de l'horloge pour en ôter la rouille et la crasse.
S. Paul ajoute « que notre homme intérieur se renouvelle de jour en jour»; cela nous montre le besoin qu'il a d'être remonté chaque jour comme l'horloge, afin de pouvoir marcher tout de nouveau par le secours de la grâce et par notre application à la prière et à la vigilance : car c'est là ce qui relève son poids et ce qui le fait marcher. Cela nous apprend aussi la confiance que nous devons avoir en Dieu, puisqu'il prend soin « de nous renouveler chaque jour », et, comme le dit l'Apôtre, « bien que notre homme extérieur se corrompe ». Ces paroles nous font voir la nécessité de nettoyer la rouille et la crasse qu'il contracte. En effet, âme pieuse, l'homme extérieur se corrompt de bien des
1 Propter quod non deficimus ; sed licet is, qui foris est, noster homo corrumpatur, tamen is, qui intus est, renovatur de die in diem. II Cor. iv, 16.
manières, et même il est cause que l'huile de la grâce et de la consolation de l'esprit ne peut pas garder longtemps sa pureté en nous, et que le péché y produit toujours quelque chose qui souille cette huile, comme le fer noircit l'huile de l'horloge.
De là vient aussi qu'il se produit de la crasse dans nos cœurs par l'effet de nos négligences et de nos lâchetés. Nos actions rendues ainsi rampantes amassent comme une espèce de poussière qui arrête encore davantage notre avancement spirituel. C'est là ce qui engage le grand Maître à nous ménager ses dons et à mettre la main sur nous pour nous purifier, et pour nous disposer à les recevoir, comme une huile qui adoucit et renouvelle tous les mouvements de notre esprit et de notre cœur.
Ainsi la connaissance de nos besoins nous doit porter à correspondre aux desseins de Dieu et à travailler avec lui pour remettre notre homme intérieur en état de bien marcher sans que rien ne l'arrête. Or la retraite est un lieu choisi pour démonter, purifier et réparer cette horloge spirituelle. Prenez donc la résolution d'y bien travailler en la présence du grand Maître qui vous y appelle pour cela, et faites que votre exactitude et votre diligence l'attirent à faire en vous avec complaisance toutes les réparations.
Pour cela démontez les trois grandes roues de cet homme intérieur, qui sont votre entendement, votre volonté et votre cœur, et qui sont la source de vos sentiments naturels. Présentez à Dieu toutes ces roues en le suppliant d'y mettre la main et de vous faire bien connaître ce qu'il faut y nettoyer.
i° Prenez d'abord le rouage de votre entende-
ment et regardez attentivement s'il ne s'y trouve pas de l'estime pour soi-même, de l'attache pour ses propres sentiments, et de la curiosité pour les choses superflues et séculières : car, pour bien faire, le monde et son esprit doivent pour nous être submergés dans l'océan de la foi, comme les Egyptiens furent engloutis dans la mer Rouge pour la délivrance des Israélites.
Voyez aussi si votre entendement ne nourrit pas des soins inquiets et des prévoyances superflues, en négligeant de les rejeter dans le sein de la Providence, comme nous l'avons dit au onzième Avis, page 411 et suivantes.
Voyez enfin s'il ne s'occupe pas à faire des réflexions inutiles sur les choses qu'il connaît assez ou qu'il lui importe peu de connaître, afin qu'en retranchant ces réflexions il puisse donner beaucoup à la pratique et peu aux spéculations.
Et alors considérant les fautes que vous aurez commises sur tout cela, secouez cette poussière et détruisez cette rouille en la présence du grand Maître. Jetez dans le feu de sa charité tout ce qui aura passé jusqu'au péché, afin qu'il le consume, et excitez ce feu par le regret d'une amoureuse pénitence pour qu'il brûle plus ardemment.
20 Visitez encore plus exactement le rouage de votre volonté : car c'est la roue principale qui fait marcher les autres, ou qui les arrête; c'est elle qui est surtout exposée à s'encrasser. Mais au contraire quand elle est bien nette, il importe peu que les autres roues soient un peu poudreuses : car elle ne laisse pas de les faire marcher et de leur faire sonner les heures selon le cours du Soleil éternel.
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Considérez donc cette roue de la volonté et voyez si elle veut autre chose que Dieu et son amour; si elle n'est pas attachée à quelque péché, à quelque imperfection ou à quelque créature; et alors faites aux yeux du grand Maître ce que vous avez fait sur la roue de votre entendement.
3° Enfin visitez le rouage de votre cœur, et considérez s'il n'est point trop engagé dans ses affections et si ses sentiments ne sont pas trop vifs : car quoiqu'il faille faire peu d'état du sentiment comme n'étant point capable de nous rendre coupables sans qu'il y ait consentement, néanmoins la mortification doit en avoir émoussé la pointe, afin que, si elle pique, elle ne puisse percer et pénétrer. Si donc elle perce encore, c'est-à-dire, si non seulement elle pique, mais qu'elle pénètre l'âme en la troublant au delà de ce qui est inévitable à la nature, c'est signe que le sentiment n'est point assez mortifié. Jetez donc tout ce que vous y trouverez d'impur dans le feu de la charité de votre Maître, en lui promettant de vous appliquer à la mortification de vos sentiments. Après cela mettez-vous tout entière entre ses mains, en vous abandonnant à toutes les opérations qu'il lui plaira de faire en vous, et ce sera le moyen de vous voir renouvelée et bien réparée.
Mais ne vous étonnez pas si ce céleste Maître ne vous applique point autant d'huile de consolation sensible, ni aussi souvent que vous le voudriez bien, parce qu'il sait que la poussière de la mollesse et la crasse de la négligence s'attachent facilement à cette huile ; et c'est la raison pour laquelle il ne la donne ordinairement qu'avec mesure. Nous voyons
en hiver que quand les roues d'une horloge sont bien séchées par la gelée, elles vont plus vite ; il en arrive souvent de même aux âmes pieuses que Dieu tient un peu en sécheresse. Il faut donc s'abandonner entièrement à sa conduite, et croire que sa bonté donnera de cette huile autant qu'il en sera nécessaire. Pourvu que notre horloge spirituelle marche et qu'elle sonne bien les heures à son gré, ce nous doit être assez.
Voilà l'idée que vous prendrez pour bien faire votre retraite, et pour le reste vous vous servirez des exercices qui vous sont marqués au chapitre précédent, page 747 et suivantes.
ARTICLE II