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RÉFLEXIONS SUR LE PROGRES CONTINUEL DANS LA VERTU

L'autre demande que vous me faites regarde l'importance qu'il y a de ne point s'arrêter dans le chemin de la perfection et de ne point se relâcher, La comparaison de l'horloge nous servira encore à vous expliquer ce point notable.

Une bonne horloge doit toujours marcher, et ne s'arrêter que lorsque le poids vient à lui manquer. De même l'âme doit toujours avancer et faire paraître sur son cadran spirituel qu'elle suit fidèlement le cours du Soleil divin, jusqu'à ce que la vie du corps lui manque, ce qui est signifié par ce poids qui s'arrête. Qu'arriverait-il si outre la poussière et la crasse que contracte l'horloge on y jetait en-

MÉDITATIONS SUR l'ÉTAT RELIGIEUX 78 I

core quelque chose qui pût la retarder ou qu'on l'arrêtât tout exprès? Elle deviendrait sans doute importune par son irrégularité, et elle ferait déshonneur au maître qui l'a faite et qui ne l'a mise en bon état qu'afin qu'elle marquât avec ordre les heures du jour et de la nuit. Ce serait aussi tenter la patience du maître que d'arrêter cette horloge à divers intervalles ; ce serait même l'obliger d'abandonner tout à fait le soin de son propre ouvrage. Or celui qui s'arrête dans le chemin de la perfection, fait tout cela envers Dieu; il lui devient importun et il déshonore le Maître, qui dit : « Je vous ai établis pour que vous alliez l » ; mais il doit bien craindre aussi que le Seigneur ne cesse de prendre soin de sa conduite, en l'abandonnant à ses propres dérèglements.

Plus les soins de Dieu s'étendront sur nous, plus nous aurons de grâce, de force et de facilité pour tout faire et tout supporter; mais nous éloignerons Dieu de prendre soin de nous à proportion que nous négligerons d'avancer et de le suivre : car nous cesserons alors de vouloir approcher de lui.

Ne portons-nous pas incessamment l'image de Dieu dans nos âmes ? Pourquoi donc cesser de la représenter dans nos œuvres? Or nous cesserons dès aussitôt que nous nous relâcherons : car sa charité est toujours active sur nous, et nous ne saurions la représenter que par l'activité d'un amour réciproque.

Si la bonté de Dieu ne cesse pas un moment de nous faire du bien, pourquoi cesserions-nous de

1 Posui vos ut eatis. Joann. xv, 16.

nous étudier à lui plaire? Mais si le pur amour ne peut l'obtenir de nous, il faut du moins que la nécessité nous presse d'avancer : car l'expérience ne nous apprend que trop qu'une âme qui se propose d'en demeurer où elle est, ou de se relâcher, s'expose à tout perdre. Le malade qui se décide à ne plus prendre qu'une seule médecine, ou qui veut choisir quelque chose de plus agréable à son goût que les médicaments dont il a besoin, ne renoncet-il pas à sa guérison et ne s'expose-t-il pas au danger de perdre la vie? Il doit continuer à user des remèdes prescrits et observer la diète jusqu'à ce qu'il soit guéri ; autrement c'est comme s'il ne faisait rien. Il en est de même pour nos âmes : elles sont malades d'une maladie spirituelle d'une bien plus grande conséquence que toutes celles du corps, et cette maladie durera tant que nous vivrons dans la prison de notre corps. Que nous arrivera-t-ii donc si nous discontinuons de prendre les remèdes que Dieu nous a préparés contre nos passions et d'observer cette diète des mortifications que ce Médecin spirituel nous ordonne contre le trop-plein de notre amour-propre? Nous nous en trouverons de plus en plus mal, nos âmes sentiront chaque jour les passions se fortifier, les vertus dans un plus grand danger de décroître et la vie spirituelle tomber dans les langueurs et les douleurs de la mort.

Toujours et partout nous portons avec nous le venin de la concupiscence, qui est tempéré par la grâce, en sorte qu'il ne nous fera point de mal si nous ne le voulons ; et même ce venin nous servira de remède purgatif contre la corruption de notre

conscience, comme l'antimoine, qui est un poison entrant dans la préparation de l'émétique, sert de remède contre la corruption des corps. Mais pour peu que nous donnions aux sollicitations de cette concupiscence, en nous arrêtant ou en nous relâchant ; pour peu que nous nous éloignions de la poursuite de ce qui attire la grâce à se complaire et à s'augmenter en nous, la concupiscence cherchera subtilement à prendre le dessus, et elle ne cessera point de le chercher jusqu'à ce qu'elle l'ait trouvé. Il n'y a point de juste milieu ni d'arrêt dans la concupiscence ; elle ira toujours à toutes les extrémités du mal pour peu qu'on la laisse régner ; il ne faut donc pas qu'il y ait ni arrêt, ni milieu dans la poursuite de ce qui lui est opposé et qui empêche ses mauvais effets. Prenons un exemple vulgaire : un malade veut manger une pomme crue ; mais il n'en a pas sitôt avalé quelques morceaux que les tranchées de la colique le saisissent; il s'agite, se tourne et se retourne de tous les côtés sans trouver de soulagement. Il sent alors ce que lui coûte la satisfaction d'un appétit dans une chose qui lui paraissait de peu d'importance. La même chose arrive souvent aux âmes qui se sont relâchées : le morceau leur demeure sur le cœur, et elles sont dans des douleurs et des alarmes mortelles.

Si, ayant avancé dans la vertu, nous avons mis notre homme animal sous la domination de notre homme spirituel, tenons-l'y bien soumis : car il a fallu beaucoup de fatigues et de combats pour l'y mettre; mais pour peu que nous le relâchions et que nous le rapprochions indiscrètement de ce qui s'accorde avec ses inclinations, il se retrouvera in-

continent lui-même, et tâchera de reprendre de nouvelles forces. L'âme ne s'en aperçoit le plus souvent que quand elle veut le ramener au devoir et à la raison ; mais alors il lui fait sentir qu'il est toujours lui-même, et il imite les enfants qui font les méchants, criant et résistant pour ne point quitter ce qu'ils tiennent. Il faut donc qu'il en coûte à la pauvre âme pour reprendre ce qu'elle a accordé ; aussi elle se voit réduite à recommencer tout de nouveau ses premiers travaux pour le réduire à sa domination.

Quand quelqu'un a le bras nouvellement remis d'une fracture, il ne faut pas qu'il le remue avant le temps nécessaire pour le raffermir : car s'il le remue, il lui faudra revenir aux douleurs et aux larmes, comme dans les premières opérations; il en arrive autant à l'âme qui se relâche ou se rapproche des anciens usages de l'homme animal.

Voilà ce que l'Apôtre nous veut enseigner en disant : « Je crains que vos sens ne se corrompent ». Il faut bien du temps et du travail pour réformer un peu ces sens et les rétablir sous le domaine de l'homme spirituel ; mais il en faut fort peu pour reprendre les habitudes de l'homme animal : c'est pourquoi S. Paul nous avertit d'y prendre bien garde.

Enfin nous pouvons dire que si Dieu, dans la sagesse de ses conseils, a résolu de nous laisser toujours les attaques de la concupiscence qui nous font la guerre ou qui sont toujours prêtes à nous la faire, ce n'est que pour nous mettre dans la nécessité de nous avancer toujours vers lui afin d'être en sûreté, et pour nous ôter l'occasion de nous reposer

dans l'oisiveté ou la lâcheté. Ce ne serait plus faire la guerre que de se reposer ainsi, mais attirer l'ennemi sur soi pour être dépouillé ou pris par surprise, et c'est ce que l'ennemi s'étudie de faire sur les âmes qui s'arrêtent dans la vertu : car elles lui donnent occasion d'espérer, au lieu que celles qui avancent toujours le mettent au désespoir.

Et maintenant, âme pieuse, écoutons pour conclusion les dernières paroles que, sur le point de mourir, le grand S. Antoine dit à ses disciples avec une tendresse maternelle, ainsi que nous le rapporte S. Athanase.

« Je n'ai, dit-il, ni or ni argent à vous laisser, mais recevez cette recommandation qui vous sera commune à tous : Que personne d'entre vous ne s'attiédisse dans la poursuite de ce que vous vous êtes proposé en prenant l'état que vous avez embrassé ; mais qu'il s'applique toujours à perfectionner ce qu'il a commencé. Pour moi, mes chers enfants, j'entre dans la voie de mes Pères, ainsi que parle l'Ecriture : car le Seigneur m'appelle, m'invitant d'aller à lui, et le désir de voir les biens célestes me presse. Quant à vous, enfants chéris de mon cœur, je vous en supplie, prenez garde de perdre en un moment le fruit de tant de travaux. Pensez que c'est aujourd'hui même que vous avez commencé la pratique de la vie religieuse, et faites que la force de votre volonté et de votre première résolution s'accroisse de jour en jour plutôt que de diminuer. »

Cet homme si saint fait ici paraître par la tendresse de ses paroles combien il désirait que les cœurs de ses enfants en fussent bien pénétrés :

car sa longue expérience lui en avait fait connaître l'importance. La vie est courte, mais bien longue est l'éternité; la mort nous presse, pourquoi nous arrêter? « Marchons comme des enfants de lumière ', » pendant que le jour luit sur nos têtes, et que « l'aujourd'hui se compte encore pour nous2 » : car peut-être le lendemain ne viendra jamais ; et puisque « nous appelons Dieu notre Père, ne cessons pas de marcher après lui 3 » : en effet c'est une de ses volontés qu'il nous a signifiée par la bouche de son Prophète. Si nous ne l'accomplissons,nous ne le traiterons pas comme notre Père, et il est à craindre qu'il ne nous traite point comme ses enfants. Ayons donc autant de résolution d'avancer et de le suivre que nous avons de désir qu'il nous montre partout et en tout qu'il est notre Père; et c'est là ce que je vous souhaite vivement.

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