‹ Avis spirituels et méditationsChapitre 20 sur 164 · TROISIEME POINT · texte numérisé non relu

TROISIEME POINT

Il faut ensuite entrer en entretien avec son Dieu, sans se mettre en peine de la composition des paroles, ni faire grand état de la suite du discours; car cela nuit aux bonnes affections, et appartient plutôt à l'étude qu'à l'effusion sincère d'un cœur qui vient, comme une eau limpide, se répandre devant Dieu.

L'entretien doit commencer par ces trois exercices :

i° La reconnaissance de notre néant, et l'adoration de la divine Majesté que nous croyons si sainte et si redoutable que nous n'aurions pas la hardiesse de nous tenir en sa présence, si par une singulière bienveillance elle n'avait la bonté de nous le permettre ;

2° La contrition sincère, de nos péchés ;

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3° L'intention d'unir notre prière à celle de Jésus-Christ, protestant que nous voulons la faire, parce que telle est la volonté de Dieu.

Après ces actes préliminaires on entre en considération de quelque point de méditation, pris dans un livre pieux que l'on peut même avoir ouvert devant soi, spécialement dans les commencements.

La manière de se diriger dans cet entretien avec Dieu se comprendra mieux par un exemple familier que par une multitude de paroles. Comment, dites-moi, se comporte un pauvre mendiant, qui à sa pauvreté joint de nombreuses blessures, et qui manque d'éloquence pour toucher le cœur d'un grand prince, quand il se présente devant lui pour demander l'aumône? Il se jette à ses pieds, lui découvre ses plaies, et dit ce qui lui arrive à la pensée pour l'émouvoir à compassion.

Si les paroles lui manquent, il ne cesse de lui montrer ses plaies et de se tenir en sa présence avec obstination jusqu'à ce qu'il le regarde. Quand il s'aperçoit que le prince jette sur lui les yeux, il recommence à lui exposer son indigence, ses misères, avec un nouveau sentiment de douleur et d'affection. Mais si le prince lui donne quelque pièce d'argent, sa joie éclate, il l'exprime par des paroles de reconnaissance, telles que l'abondance de son cœur le lui suggère, sans recherche ni composition de discours.

Tels sont aussi les trois modes d'action que Dieu observe ordinairement dans ses communications avec les âmes pieuses.

Quelquefois il aime à les voir prosternées de-

vant lui, sans les regarder ni leur parler, afin d'exercer et d'éprouver leur patience et leur humilité.

Quelquefois encore il les regarde, il est vrai, un instant, mais se détourne aussitôt, afin d'avoir le plaisir de constater leur résignation dans la privation de ce rayon de lumière céleste qui avait pénétré leur cœur, mais qui bien vite s'est évanoui pour remettre leur fidélité à l'épreuve.

D'autres fois enfin il les regarde, leur fait entendre sa voix ; et pour lors le cœur d'une amante fidèle se fond d'amour, quand son bien-aimé lui fait présent d'un mot de ses lèvres '.

Et c'est ainsi qu'une âme fidèle doit imiter ce pauvre mendiant. Il faut que, comme un autre Lazare, se jetant en esprit devant Dieu, couverte de plaies, mais brûlant du désir de recueillir les miettes qui tombent de sa table, elle lui découvre ses misères et lui expose ses besoins. Ensuite, sachant bien par une foi vive qu'il connaît mieux qu'elle-même ce qui lui convient le mieux, et étant persuadée par l'espérance qu'il a la volonté de le lui donner, cette âme, si les paroles lui manquent, n'a qu'à persévérer à se tenir en sa présence avec patience, avec humilité, et à se contenter de recommencer de temps en temps à lui exposer ses besoins avec confiance, sûre d'être exaucée en temps opportun.

C'est ainsi que Notre-Seigneur Jésus-Christ, notre cher Maître, a fait dans son oraison du jardin des Oliviers. Là, se trouvant triste jusqu'à

1 Anima mea liquefacta est, ut locutus est. Cant. v, 6.

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la mort, il a employé le temps à répéter plusieurs fois la même prière, pour nous donner l'exemple de la patience, de la résignation, et nous apprendre la manière de nous comporter devant Dieu en l'état de sécheresse, soit dans nos paroles, soit dans nos affections. Mais si Dieu vous jette un de ses regards bienveillants, et si votre affection s'enflamme pour un instant, je vous le répète encore une fois, ne cherchez point à composer des discours élégants; mais produisez vos affections avec naïveté, confiance, sincérité, comme fait un petit enfant qui parle à sa mère et qui se jette dans son sein quand les paroles lui font défaut. Car c'est ainsi qu'il faut nous jeter avec un amour tout respectueux dans cet adorable sein de Dieu pour nous y reposer, pour y remettre tous nos soins et toutes nos défiances, et pour y faire doucement la répétition de nos demandes ; il se plaît en effet à être importuné, et à nous voir persuadés de la tendresse de son amour paternel.

Vous serez sans doute, âme pieuse, en peine de savoir comment vous pouvez vous exercer dans la considération des mystères de la vie, de la passion et de la mort du Fils de Dieu, et produire des affections différentes sur ces sujets ; je vous donnerai encore un exemple bien connu et tout ordinaire qui vous le fera comprendre.

Si vous aviez pour ami un grand prince qui revînt d'une bataille après avoir remporté une brillante victoire; et si vous appreniez qu'il a souffert les plus grands outrages du monde, qu'il s'est réduit à cacher sa dignité et à passer pour le dernier des hommes ; si encore vous saviez qu'il a entrepris

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tout cela, combat, souffrances, déguisement, pour vous délivrer de la misère, de la captivité : que diriez-vous, lorsque, à son retour, vous iriez à sa rencontre pour le féliciter et lui témoigner votre reconnaissance ?

Assurément vous lui feriez ce qui, dans le monde, s'appelle un compliment, et le plus affectueux possible, témoignant votre admiration pour sa charité, sa valeur, sa prudence, ses brillants exploits et sa bonté singulière à votre égard. Vous seriez heureuse de lui rappeler à lui-même, et en détail, ses actions héroïques, et, en exprimant votre gratitude pour tout ce que vous lui devez, vous joindriez à l'expression des espérances que vous fondez sur lui vos regrets de l'avoir offensé, votre douleur d'avoir été la cause de ses souffrances et vos protestations de l'honorer, de l'aimer et de le servir désormais toute votre vie, et vous produiriez d'autres semblables affections, toutes jaillissant de l'abondance du cœur.

Si les paroles vous manquaient, vos sentiments ne laisseraient point que d'être dans votre cœur et dans votre volonté, tout aussi bien que s'ils se produisaient par des paroles. Et ce bon prince verrait assez sur votre visage et dans vos gestes ce que vous voudriez lui dire; mais Dieu, dont le regard pénètre le fond de notre âme, y voit tout ce qu'elle veut et tout ce qu'elle désire, sans qu'il ait besoin pour cela de nos paroles.

Appliquez donc cette idée et cet exemple aux mystères de la vie et de la mort de Jésus-Christ, notre Sauveur, et mettez-les en pratique à son égard.

Il en est de même aussi dans les mystères de la résurrection de Jésus-Christ, et dans ceux qui l'ont suivie.

Allez à lui, comme vous iriez vers ce grand prince, après avoir ouï dire qu'il est monté sur le trône ; allez lui témoigner votre joie de son élévation à la dignité royale, allez lui présenter vos congratulations, lui demander sa protection, lui représenter vos besoins, lui donner mille acclamations, mille louanges et lui faire connaître que vous fondez sur lui seul toutes vos espérances.

Mais si vous le considérez comme votre juge, faites tout ce que vous feriez, dites tout ce que vous diriez à un juge qui aurait une sentence à prononcer dans un procès de la dernière importance pour vous, et où il y va de votre fortune et de votre vie ; agissez comme si vous alliez le solliciter pour vous le rendre clément et favorable.

En méditant sur les actions et sur la gloire de la très sainte Vierge et des Saints, faites comme si vous deviez aller visiter de grands seigneurs qui vous honorent de leur amitié, et leur rendre vos devoirs pour les congratuler de leur gloire, leur demander leur protection et la continuation de leur bienveillance, pour leur déclarer vos besoins, leur demander leur faveur auprès du roi, et leur dire avec respect tout ce que l'affection vous suggérera.

Si les paroles vous manquent, soyez persuadée qu'ils voient en Dieu, comme dans un miroir, tout ce que vous avez la volonté et le désir de leur dire.

Il n'y a point d'autre secret mystérieux à cher-

cher pour s'entretenir et s'occuper dans l'oraison. Prenez donc cette idée et suivez-la simplement, bonnement.

De là vous pouvez facilement connaître de quelle manière on doit se servir des méthodes que donnent les Pères spirituels pour entretenir la méditation et former les affections sur les sujets que l'on y considère. Cela doit se faire doucement et sans empressement ; il faut bien se servir des méthodes, mais sans attache, ni obstination.

Si Dieu vous attire à quelques affections aussitôt que vous serez en sa présence, il ne faut pas insister sur le point de méditation, mais suivre l'affection ; et plus elle sera simple et paisible, et meilleure elle sera. Il faut y aller simplement, à la bonne foi et sans art, soit pour se tenir auprès de Dieu, soit pour l'aimer, soit pour s'unir à lui; car, comme dit notre cher S. François de Sales, le véritable amour n'a guère de méthode. Mais si votre âme se trouve sèche dans ses considérations, vous devez rejeter le découragement aussi bien que l'inquiétude et demeurer avec simplicité en la présence de Dieu, pour y faire l'exercice du pauvre mendiant dont nous venons de parler. Vous direz une fois, par exemple : Mon Dieu ! vous savez qui je suis; je voudrais avoir le bonheur de vous entretenir, mais je ne le mérite point, et ma stupidité m'apprend assez combien ma faiblesse est grande et mon esprit incapable de s'unir à vous. Que votre sainte volonté soit faite ! pourvu que vous me donniez votre crainte et votre saint amour, cela me suffit. Cet acte étant produit, vous tâcherez de rappeler votre esprit à la considération

de quelque point de méditation avec douceur, avec suavité et sans impatience. Que si votre pauvre esprit se trouve encore sec ou s'égare en distractions comme auparavant, vous recommencerez la même pratique en produisant quelque aspiration, telle que la dévotion vous le suggérera, jusqu'à ce que le temps de la méditation soit achevé ; et ce temps doit durer au moins une demi-heure chaque matin. Vous finirez toujours l'oraison par des actions de grâce de tous les bienfaits reçus de Dieu tant en général qu'en particulier, par une récapitulation de tous vos bons propos et de vos demandes aussi bien pour l'âme que pour le corps, et enfin par la recommandation de vos amis et des âmes du purgatoire qu'il ne faut jamais oublier dans toutes vos prières.

Mais pour vous mieux former à cette sainte pratique, n'oubliez jamais de porter à l'oraison cette pensée, ainsi que dit le même S. François de Sales, que l'on s'y approche de Dieu et qu'on se met en sa présence pour deux raisons principales :

i° La première, c'est pour rendre à Dieu l'honneur et l'hommage que nous lui devons; et cela se peut faire sans qu'il vous parle, ni vous à lui. Car ce devoir se rend en reconnaissant qu'il est notre Dieu et que nous sommes ses faibles créatures, et en demeurant devant lui comme prosternés en esprit, attendant ses commandements.

Combien n'y a-t-il pas de courtisans qui, cent fois, se présentent devant le roi, non pas afin de lui parler ou de Fentendre, mais simplement pour être vus de lui, et témoigner par leurs assiduités qu'ils sont ses fidèles serviteurs? Or cette rai-

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son, de se présenter devant Dieu, seulement pour témoigner et attester la soumission de notre volonté et notre attachement à son service, est vraiment chose excellente, très sainte et très pure, et par conséquent de très grande perfection.

2° La seconde cause pour laquelle on se présente devant Dieu, c'est afin de nous entretenir avec lui et de l'entendre nous parler, soit par ses inspirations, soit par les mouvements intérieurs qu'il excite en notre âme; et d'ordinaire cela se fait avec affluence de bonheur, de saintes délices, parce que le plus grand bien pour nous est de parler avec un si grand Seigneur; aussi, quand sa réponse se fait entendre, il répand en nous mille douceurs, et, je dirais volontiers, mille liqueurs précieuses qui remplissent l'âme d'une grande suavité.

Or l'un de ces deux biens ne peut jamais nous manquer dans l'oraison. Si nous pouvons parler à Notre-Seigneur, parlons-lui, louons-le, prionsle, écoutons-le. Si nous ne pouvons lui parler, étant comme des gens enroués, demeurons néanmoins à la cour du divin Roi, faisons-lui la révérence. Il nous verra là, il agréera notre patience et se complaira dans notre silence.

Parfois nous serons tout étonnés de le voir nous prendre par la main, nous accompagner et faire avec nous cent tours dans les allées de son jardin d'oraison ; et quand bien même il ne le ferait jamais, soyons contents de faire notre devoir en restant à sa suite : car c'est pour nous une grande grâce et un honneur trop grand qu'il nous souffre en sa présence.

Et par suite nous ne nous empresserons pas

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pour lui parler, puisque l'autre occupation de nous tenir auprès de lui et de jouir de sa présence ne saurait nous manquer; et elle ne nous est pas moins utile, peut-être beaucoup plus avantageuse, bien qu'elle soit moins agréable à notre goût.

Quand donc vous viendrez auprès de Notre-Seigneur, parlez-lui, si vous pouvez ; demeurez là sous ses yeux, faites-lui entendre les désirs de votre cœur, ainsi que nous l'avons dit, mais ne soyez ni inquiète ni empressée pour quoi que ce soit.

Voilà tout ce qu'il y a à pratiquer avec patience, avec confiance, avec persévérance, pour éprouver ce que Dieu a coutume de produire dans une âme qui se comporte ainsi devant lui. Nous en avons un exemple dans Ste Thérèse et dans un grand nombre d'âmes pieuses qui en font encore tous les jours l'expérience.

On pourrait ici s'étendre plus longuement sur les sécheresses d'esprit, dont l'admirable sagesse de Dieu se sert comme d'un stratagème pour se rendre maîtresse de nos cœurs, pour les soumettre et les réformer; mais ce sera pour une autre occasion \

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