QUATRIÈME POINT
Si, en produisant les affections, l'esprit tombe en maintes divagations superflues, en des pensées mauvaises ou ridicules, il ne faut nullement s'en étonner et bien moins encore s'en inquiéter : car
1 Cf. Neuvième Avis.
cela provient de la faiblesse naturelle et de l'inconstance de l'esprit humain, auxquelles se joint la malice des démons pour tâcher de nous troubler et de nous jeter dans l'impatience à la vue de mille sottises dont l'imagination fourmille, ou pour nous faire quitter prise par le découragement. Nous devons penser, quand nous sommes en cet état, que nous ressemblons à ces paysans qui viennent à la ville pour visiter leurs maîtres, et qui, après avoir proféré quelques paroles assez bien agencées, se troublent tout à coup, ne sachant plus ce qu'ils veulent dire. Les maîtres ne se fâchent pas pour cela; mais au contraire ils en rient et se divertissent en les entendant balbutier. De même, Dieu ne s'irrite pas contre une âme qui, malgré elle, est distraite dans l'oraison ; mais au contraire il en a compassion et prend plaisir à la voir dans cet état, pourvu qu'elle en devienne plus douce et plus humble devant lui à la vue de sa propre misère, et qu'elle s'étudie à ramener son esprit auprès de Dieu et à le recueillir le mieux qu'elle le peut.
Ecoutez ce que pense sur ce sujet l'auteur du livre de V Imitation : « Ainsi donc, dit-il, ne soyez point troublé par les imaginations étrangères, quelle que soit la matière de leur provenance. Gardez fermes vos bons propos et bien droite votre intention vers Dieu. Ne vous faites pas illusion ; parfois vous serez emporté subitement à des hauteurs excessives, et tout aussitôt vous retomberez dans les inepties coutumières. Mais c'est à contre-cœur que vous les souffrez plutôt que vous ne les faites; aussi bien tant qu'elles vous déplaisent et que vous
les rejetez, c'est un mérite pour vous et non pas un démérite '. »
Si la distraction revient cent fois, ne vous étonnez pas plus de la centième que de la première; et quand vous vous en apercevrez, remettez doucement votre esprit en la présence de Dieu comme s'il n'y avait pas eu de divagation, sans faire réflexion sur la matière de vos distractions. Quand les mouches piquent, on se contente de les écarter avec la main; mais on ne court pas après elles pour les tuer ; et si après en avoir chassé une, il en revient une autre, on fait encore la même chose, sans s'étonner de leur retour. Il faut agir de même à l'égard de la distraction, et ne pas courir après elle, car ce serait temps perdu : je veux dire qu'il ne faut pas y appliquer les réflexions de son esprit pour s'en faire ou bien des reproches à soi-même, ou des lamentations intérieures (qui ne sont que des productions de l'impatience du cœur), ou des considérations pour tâcher de l'étouffer ou de l'empêcher de revenir : car agir ainsi c'est comme courir après les mouches. Laissons-les donc voltiger; mais, pour nous, marchons à Dieu avec ardeur et passons outre sans nous amuser. Il n'importe en rien, dit Ste Thérèse, que le traquet du moulin fasse du bruit pourvu que le moulin ne cesse pas
1 Non ergo te conturbent aliénas phantasiœ, de quacumque materia ingestœ. Forte serva propositum, et intentionem rectam ad Deum. Nec est illusio, quod aliquando in excessum subito raperis, et statim ad solitas ineptias cordis reverteris. I lias enim invite magis pateris, quam agis : et quamdiu displicent et reniteris, meritum est, et non perdit'io. (Imitât ioni s lib. III, cap. vi, 5. Edit. Augustae Taurinorum, Pet. Marietti, an. i885.)
gS AVIS SPIRITUELS SUIVIS DE
de moudre. Cela veut dire qu'il n'importe pas que l'imagination fasse du bruit, pourvu que la volonté tourne toujours sur son centre qui est Dieu, qu'elle demeure attachée à lui, et qu'elle accomplisse ses ordres.
Cependant, quand l'esprit se voit comme accablé par une foule de pensées, il peut se soulager par quelque représentation, et adoucir son chagrin en se figurant, par exemple, l'idée d'un homme qui se trouve en pleine campagne, pendant que la grêle tombe de toutes parts. Cet homme a beau faire, il ne peut l'esquiver, puisqu'il n'y a pas de lieu où il puisse se mettre à couvert. Il lui faut donc se résoudre à voir tomber la grêle, et à la souffrir avec patience, sans se tourmenter et sans perdre son temps à se reprocher inutilement que, s'il avait fait ceci ou cela, il ne serait pas tombé dans cet inconvénient ; mais bien plutôt il doit s'appliquer à élever son cœur vers Dieu et à soupirer vers le Ciel pour bénir le Seigneur dans ses œuvres, en demeurant néanmoins toujours dans la tranquillité de la patience.
Vous n'avez qu'à faire l'application de cette comparaison aux distractions dans l'oraison : car elle y convient fort bien. Quand vous ne feriez autre chose pendant toute votre heure, comme dit S. François de Sales, que de reprendre tout doucement votre cœur et le remettre auprès de Notre- Seigneur, et qu'autant de fois que vous l'y remettriez, ce pauvre cœur s'en détournerait, votre temps serait très bien employé, et vous feriez un exercice très agréable à Dieu.