‹ Avis spirituels et méditationsChapitre 22 sur 164 · CINQUIÈME POINT · texte numérisé non relu

CINQUIÈME POINT

Enfin, âme pieuse, pour connaître la bonté de l'oraison, il faut que les fruits paraissent; car elle est l'arbre dont ils sont inséparables. Il faut donc que la douceur, l'humilité et les autres vertus l'accompagnent, et qu'elles se produisent au dehors par l'accomplissement de la volonté de Dieu, chacun dans sa vocation. Par suite tenez pour certain que quand même vous auriez de hautes élévations d'esprit dans l'oraison, et que vous seriez comme ravie jusqu'au troisième ciel, si hors de là vous étiez entière dans vos passions, obstinée dans votre jugement, froide et négligente à estimer et à pratiquer les solides vertus, vos contemplations ne seraient que de pures illusions, et vos ravissements que de simples fantômes. Mais, au contraire, s'il arrive que vous soyez sèche comme du bois dans l'oraison, sans goût, sans affection sensible, et que d'ailleurs vous avanciez dans l'estime et la pratique des vertus solides, soyez assurée que votre oraison est bonne, et demeurez en repos sous la conduite de l'excellent Guide qui, comme jadis le dispensateur de la maison de Joseph en usa à l'égard de ses frères, a caché l'argent dans votre sac, afin de vous donner l'occasion d'un délicieux étonnement en vous voyant si amoureusement trompée à votre grand avantage. Vous pensiez ne porter que du blé, et son poids vous fatiguait ; mais vous portez aussi de l'or que vous trouverez avec joie, quand sera venue l'heure où il jugera à propos de vous découvrir ce trésor.

Si ce guide céleste vous conduit par des voies obscures et ténébreuses, c'est qu'il sait qu'elles vous sont les meilleures et les plus sûres pour l'usage de cette liberté qu'il a résolu de laisser toujours à l'âme, qui serait peut-être exposée à beaucoup de dangers, si elle marchait par d'autres chemins. Dieu cache la coupe de Joseph dans votre sac, et vous l'ignorez ; mais ayez bon courage : c'est qu'il veut mettre la main sur vous, pour vous faire sa prisonnière, pour vous traiter à sa table, et pour vous surprendre délicieusement par un doux étonnement, quand il se fera reconnaître, comme Joseph le fit à l'égard de son frère Benjamin.

Vous me direz peut-être : Mais quel moyen d'être en repos si la bonté de l'oraison ne se reconnaît que par le progrès dans la vertu ? Souvent il me semble reculer au lieu d'avancer; et puis ne serait-ce pas une présomption de croire à son propre progrès dans la vertu? — A cela je réponds : Dieu a voulu mettre des bornes à notre intelligence, et des mesures à nos connaissances, pour qu'elles ne tombent pas dans l'erreur. Cet état de doute et d'ignorance où il nous a mis par rapport à ce que nous sommes et à ce que nous valons devant lui, ressemble à celui « de ces ténèbres » dont le P^almiste dit « qu'il est environné1 »; mais ce n'est que pour nous fournir le moyen d'approcher plus près de lui et pour mettre notre esprit comme à couvert, afin qu'il puisse plus abondamment et plus facilement participer à l'influence de sa grâce.

1 Posuit tenebras latibulum suum. Ps. xvn, 12.

MÉDITATIONS SUR l'ÉTAT RELIGIEUX 10 1

Demeurons donc humblement dans cet état d'ignorance et de doute sans recherches curieuses, puisque la main de Dieu nous y place, et reposons-nous avec fermeté dans la confiance qui présume tout de sa bonté. Si nous sentons que notre volonté s'anime de plus en plus à corriger nos défauts, qu'elle n'a point d'attache au péché, si petit soit-il, et qu'elle brûle du désir d'être plus que jamais fidèle à Dieu, vivons dans la paix et le repos : car c'est là tout ce que l'on peut attendre de pauvres et misérables pécheurs comme nous, qui de nous-mêmes ne pouvons que pécher et qui n'avons que des imperfections.

Et maintenant pour conclure, disons en peu de mots que le meilleur moyen de faire un grand progrès dans l'oraison et d'y avancer beaucoup en peu de temps, c'est la mortification de nos passions. En nous y appliquant avec soin et comme il faut, nous gagnons tout le temps que la divine Providence emploierait à nous rendre mortifiés.

Voilà, en abrégé, les points que je crois les plus nécessaires pour établir les fondements d'une bonne conduite dans l'oraison. Mis en pratique, comme il faut, ils élèvent l'âme à des connaissances plus relevées ; et ces connaissances ne sont jamais si pures, ni si assurées que quand elles proviennent des expériences que Dieu fait faire à une âme, plus désireuse d'agir que de savoir.

Je m'abstiens, à dessein, d'exprimer ici plusieurs choses qui sont à remarquer pour les âmes avancées dans l'exercice de l'oraison, afin de ne point donner de trouble à l'esprit des commençants par

la multiplicité des discours : plus en effet ils sont courts, et meilleurs ils sont en cette matière. Mais je vous les mettrai à part avec les avis généraux que je vais vous donner sur ce même sujet, afin que cela soit plus clair; car il importe tout à fait, dans les entretiens spirituels, de ne point donner de trouble à l'esprit humain, trop disposé lui-même à s'embarrasser dans ses propres conceptions.

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