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SUR LES BONS PROPOS

Nombre d'âmes n'accomplissent point, par pure négligence, les bons propos qu'elles ont formés dans l'oraison. C'est que, ne veillant pas assez sur elles-mêmes, elles ne s'étudient pas à se faire un peu de violence, et par suite elles oublient facilement leurs résolutions.

D'autres, au contraire, brûlent tellement du désir d'acquérir certaines vertus qu'elles sont tout inquiètes pour les obtenir. Elles font dans l'oraison

avec fermeté, ou plutôt avec obstination, de fermes propos de les pratiquer, mais, dès la première occasion, elles succombent, et tombent aussitôt dans le chagrin. Prenant alors de nouvelles résolutions avec pleine confiance en elles-mêmes de faire des merveilles, elles retombent encore sitôt que l'occasion se présente. La cause de leur chute ne vient pas du défaut de sincérité dans leurs désirs et bons propos, mais elle procède de l'orgueil et de l'amour-propre, qui leur donnent de la présomption d'elles-mêmes. Elles désirent avec avidité ces vertus, non pas purement pour Dieu, mais à cause de la délectation qu'elles y rencontrent.

Et tout ainsi Dieu punit ces âmes, les livrant à leurs propres désirs. Cependant il leur fait plus de bien, en les laissant dans l'impuissance d'accomplir leurs bons propos, que s'il leur en permettait l'accomplissement. Car cela ne servirait qu'à nourrir leur propre estime et la complaisance qu'elles ont en elles-mêmes; au lieu que leur défaillance les conduit à la connaissance de leur impuissance à faire le bien, et du besoin absolu qu'elles ont d'être secourues de Dieu en toutes choses. Le désir violent et anxieux, le chagrin, l'impatience et le dégoût sont les marques infaillibles que le mal procède de cette cause ; mais en voici le remède :

Il faut i° désirer la vertu uniquement parce qu'elle plaît à Dieu ; de telle sorte que s'il voulait, par impossible, nous voir dénués de toute vertu, nous acquiescerions volontiers, en cela comme en tout, à son bon plaisir.

Il faut 2° être persuadé de notre faiblesse qui, bien qu'elle ne paraisse pas en l'absence des objets

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de tentation, se manifeste clairement quand ils sont présents.

Il faut 3° ne rien se proposer, sinon en s'appuvant sur une confiance parfaite en Dieu ; car c'est à Dieu que nos bons propos doivent être attribués plutôt qu'à notre propre esprit. La confiance en Dieu, en effet, doit tellement saisir notre esprit qu'à peine il paraisse lui-même en ses propres résolutions.

Quand l'âme sera bien établie dans ces dispositions, elle se trouvera presque toujours fidèle à accomplir tous ses bons propos ; et elle le fera sans empressement, avec douceur et résignation ; mais avant de parvenir à cet état de perfection, elle fera des chutes d'autant plus nombreuses qu'elle en sera plus éloignée. Toutefois qu'elle ne laisse point de se proposer le bien, et qu'elle profite de l'enseignement de ses chutes pour suivre la vraie voie qu'elles lui indiquent comme du doigt. Au lieu de se laisser aller à l'impatience et au chagrin, quand elle aura failli ; qu'elle ait recours à l'humiliation devant Dieu, à la douceur envers le prochain et au mépris de soi-même : car quand elle sera parvenue à ce degré de perfection, elle aura fait de grands progrès.

Il faut encore user de prudence et de grande discrétion pour ne point multiplier les résolutions : car leur diversité seule suffit pour inquiéter facilement l'âme d'un commençant et pour le jeter dans les angoisses. Pour lui, surtout, il vaut mieux en faire peu à la fois, qui soient suivies de l'effet, que d'en prendre beaucoup et d'y être infidèle.

Les âmes avancées doivent aussi sur ce point ob-

server les règles d'une sage modération. Quand même elles ne formeraient qu'un propos général d'être attentives à Dieu, et de veiller sur leurs actions pour les perfectionner selon Dieu, il suffirait qu'elles en accomplissent chaque jour quelque chose.

Ce conseil est même quelquefois plus utile aux âmes ferventes et fort timorées, dont l'esprit se trouve trop violemment occupé par le détail. D'ordinaire cependant il est très utile de se proposer successivement quelque vertu sur laquelle on s'exerce et l'on s'examine particulièrement. Mais pour éviter l'indiscrétion et l'inquiétude, il convient d'imiter le jardinier, qui s'applique à cultiver une plante, sans toutefois négliger les autres. Il a soin de toutes ses plantes ; néanmoins, de temps à autre, il jette un regard plus attentif et plus vigilant sur sa plante préférée, jusqu'à ce que la voyant en bon état, il porte ailleurs son attention.

Il en est beaucoup qui, en formant leurs résolutions, tombent dans une grande indiscrétion provenant du manque de connaissance d'eux-mêmes. Ils se proposent en effet les choses dans un degré de perfection tel qu'il devient un excès, eu égard à la misère de l'homme : car il s'agit quelquefois d'une matière, où d'ordinaire les hommes commettent toute leur vie quelque faute, comme sont, par exemple, les paroles oiseuses, les émotions trop vives de l'âme, et autres semblables faiblesses. Ils prennent les choses si fort à cœur, les exagèrent tellement et les interprètent si scrupuleusement qu'ils nuisent à leur esprit, toujours agité de crainte et de soucis ; aussi ils tombent le plus souvent dans

les fautes qu'ils redoutent, et en font plus par la crainte de faillir que s'ils ne se proposaient rien du tout.

De là il arrive qu'ils sont comme tout abattus et décontenancés ; dans leur conduite ils semblent toujours à la gêne et dans l'inquiétude ; et enfin la tristesse, desséchant leur esprit, les provoque au dégoût et à la négligence des choses spirituelles.

Ainsi donc ne nous proposons rien d'outré, et contentons-nous de faire de bonne foi des résolutions modérées de corriger en particulier quelque défaut que nous remarquons en nous, et de pratiquer quelque acte de vertu, le mieux que nous pourrons. Rejetons tout à fait les sollicitudes inquiètes, et veillons sur nous avec la douceur de la confiance en Dieu, pour ne pas tomber dans ces excès, qui sont préjudiciables à la nature et au progrès dans la vertu. On ne monte pas tout d'un coup au sommet d'une montagne ; il faut y aller pas à pas. De même la pratique exacte d'une vertu n'est pas l'ouvrage d'un jour; il faut monter beaucoup de degrés, et faire des faux pas souvent, et s'en relever avec esprit de douceur, avant que d'y parvenir et de s'y tenir ferme.

J'ai connu une personne pieuse qui avait tellement pris à cœur de modérer sa langue, pour ne rien dire mal à propos qu'il s'en fallut de peu que son cerveau n'en fût incommodé. La contention de son esprit et la lutte entre ses pensées étaient si grandes que toujours elle doutait si elle avait bien dit, ou si elle n'avait pas trop parlé, ou encore si elle n'aurait pas dû s'exprimer d'une autre manière, etc.... C'était en elle un combat perpétuel,

qui la jetait dans une grande affliction et qui la réduisait enfin à être comme hébétée. Mais Dieu lui fit connaître combien téméraire était l'intention qu'elle se proposait; aussi, s'abandonnant à une douce confiance envers Dieu, elle apprit par expérience qu'en rejetant tous ses soucis et tous ses désirs dans le sein du bon plaisir divin, et qu'en marchant pas à pas sans tant de prévoyance, avec la bonne volonté de ne rien faire, de ne rien dire que ce que Dieu lui inspirerait dans l'occasion, et avec confiance en son secours, on avançait beaucoup ; au lieu que par les autres voies, toutes de labeur et d'anxiétés, on n'arrivait jamais au but désiré.

Voilà comment l'ignorance et l'amour-propre, joints à un zèle immodéré, causent à l'âme beaucoup de peines, empêchent le bien au lieu de l'avancer, et rebutent l'esprit au lieu de l'animer et de le consoler.

Le regret de nos péchés et de nos fautes exige que nous formions un bon propos de nous corriger, et cette résolution doit toujours être accompagnée de l'humble défiance de nous-mêmes, et appuyée sur une ferme confiance en Dieu et en sa grâce qu'on lui demande humblement, instamment et avec fermeté.

Quant à ce qui regarde la pratique des vertus et des œuvres de plus grande perfection, je crois qu'en s'y prenant par l'anéantissement de soi-même devant Dieu, parle simple exposé qu'on lui fait du désir qu'on a de ces vertus, et par une humble demande accompagnée de confiance et de résignation à son bon plaisir, on avancera plus en pratique

que par des bons propos multipliés et obstinés. La cause de cela peut être attribuée à la propre volonté et à une secrète présomption de l'amourpropre, qui fait qu'en se recherchant soi-même, on agit comme si l'on pouvait prévenir la grâce.

Or, d'une part, c'est la grâce qui nous prévient en toutes choses, et pour nous montrer le bien, et pour nous le faire désirer, et pour nous le faire vouloir et accomplir : car sans son secours nous ne pouvons ni vouloir le bien, ni le parachever !.

Mais, d'une autre part, la nécessité de notre coopération à la grâce est si évidente que le saint Concile de Trente déclare «que nous recevons en nous la justification, chacun selon la mesure qu'il plaît au Saint-Esprit de départir comme il veut, et selon la propre disposition et la coopération de chacun en particulier2»; il marque assez par ces paroles et la nécessité et l'effet de notre coopération.

Enfin, pour retirer nombre d'âmes pieuses de l'embarras où elles se trouvent après avoir manqué d'accomplir leurs bons propos, il faut, je crois, leur conseiller de convertir l'acte qu'elles en ont formé en humble demande à Dieu du secours de sa grâce pour faire le bien qu'elles désirent, et cette demande doit être faite avec le plus de confiance et de soumission possible. Parce moyen elles s'approcheront plus près de la grâce qui prévient, qui ac-

1 Deus est enim, qui operatur in vobis et velle et perficere, pro bona voluntate. Philipp. n, i3.

2 Justitiam in nobis recipientes unusquisque suam secundum mensuram, quam Spiritus Sanctus partitur singulis prout vuit, et secundum propriam cujusque dispositionem et cooperationem. — Cap. vu, Sessio 6% Concil. Trident. (Canones et Décréta), Edit. Desclée, Roma, 1860.

compagne et qui suit les bonnes œuvres, ainsi que parle le saint Concile de Trente; et elles s'éloigneront davantage de la présomption de l'esprit humain et de l'amour-propre, qui cherchent plutôt leur utilité et leur satisfaction que la gloire de Dieu, et à qui il semble que par leur propre industrie ils viendront à bout de tout.

ARTICLE III

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