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SUR LA MATIÈRE DE L'ORAISON

Le plus grand secret de l'oraison est d'y suivre l'attrait de la grâce en simplicité de cœur, comme nous l'avons déjà expliqué ci-dessus.

Mais néanmoins pour ne point donner d'occasion à la légèreté ou à l'indiscrétion, il faut ordinairement choisir quelque sujet bien déterminé, et s'appliquer à le considérer et à le savourer sans le quitter facilement. Car un esprit vif et ami du changement parcourrait toutes choses et les effleurerait en un moment. Il ne les considérerait que par l'imagination, et non pas par un raisonnement solide. Sans doute aussi il produirait des affections, mais d'imagination pure, et assez semblables à ces fleurs éphémères que l'on admire sur les arbres et qui ne produisent aucun fruit.

Ainsi donc le choix d'une matière déterminée est un moyen sûr pour ne pas lui donner lieu de divaguer et pour la contenir, autant que faire se peut, sous les lois de la raison. Si cependant parfois elle s'échappe, il ne faut pas s'en étonner, mais recourir au remède que nous avons indiqué au

quatrième point, c'est-à-dire la ramener de ses divagations avec un esprit de douceur et de patience. Et maintenant je ne prétends pas traiter encore de la différence qu'il y a entre la méditation, la contemplation et l'oraison du véritable repos intérieur de l'âme; je veux seulement vous marquer ici ce qui regarde la pratique.

ARTICLE IV

SUR LES DIVERS ETATS D'AME DANS l'ORAISON.

Il faut considérer Dieu comme le Maître absolu et le Dispensateur des différents états où l'on se trouve dans l'oraison, et regarder ces états comme dépendants de sa Providence, tout aussi bien que la pluie, le beau temps et les différentes révolutions des saisons, qui roulent, et qui passent, et qui varient selon que Dieu le veut, sans que nos prévoyances et nos soins y puissent rien changer. Il faut donc recevoir ces différents états avec le même respect et la même soumission, avec la même résignation et la même patience que nous recevons la variété du temps et des saisons.

Il est des âmes avancées qui, dès l'instant qu'elles se sont mises en la présence de Dieu, sont aussitôt convaincues et pénétrées de la vérité qu'elles voulaient méditer, Dieu faisant reluire en elles l'un de ses rayons de contemplation; si ces âmes se sentent alors attirées aux affections, elles doivent se comporter de la manière que nous avons indiquée plus haut.

Quant à celles qui se trouvent tellement saisies

par une foi vive de la présence de Dieu que, comme attachées à lui, elles sont en quelque sorte constituées dans un état de suspension qui les empêche de faire des actes d'oraison proprement dits, ces âmes ne doivent point du tout s'empresser pour en faire en se retirant de cet état comme par violence, par la crainte d'être dans l'illusion ou dans l'oisiveté : car c'est un effet de la grâce de Dieu, quand les circonstances que je vous ai marquées au cinquième point s'y rencontrent; et vous verrez plus loin que l'âme fait alors des actes très spirituels. Cependant elles doivent bien se convaincre d'une vérité, et cela sans le moindre doute : c'est que tous ces états de l'âme dans l'oraison ne sont point la sainteté, mais que la sainteté consiste dans la fidélité à accomplir la volonté de Dieu. Il faut donc considérer ces états avec respect, mais avec une sainte indifférence, ne faisant estime que de l'humilité et du saint mépris de soi-même, du renoncement à soi-même et du dépouillement de sa propre volonté, pour accomplir celle de Dieu : car sans cela, ces sortes d'états peuvent n'être qu'un effet d'imagination ou une illusion du démon transfiguré en ange de lumière.

Ces âmes ne doivent faire ni longues, ni nombreuses réflexions sur la manière dont elles se sentent attirées vers Dieu, afin de constater si elle se rapporte bien aux écrits des auteurs pieux et versés dans cette matière : car l'Esprit de Dieu n'est point fixé à telle et telle manière, et ce que ces docteurs ont dit n'est que le fruit de leur expérience personnelle, qu'ils ont consigné dans leurs écrits ; mais ce ne sont pas des règles générales. Leurs paroles

MÉDITATIONS SUR L'ETAT RELIGIEUX Il3

servent seulement à consoler les âmes pieuses : car en y voyant exprimées certaines choses qu'elles ressentent aussi en elles-mêmes, cela les délivre de la crainte, les affermit dans leurs desseins, et sert à leur direction ; mais cela ne donne point ces états d'oraison à ceux qui ne les ont pas; et pourtant beaucoup, sur la foi de leurs lectures pieuses, s'imaginent avoir atteint les sommets, alors qu'ils ne les ont entrevus que par leur imagination vivement impressionnée.

En tout ceci il faut se diriger avec simplicité d'esprit, sans être pointilleux sur les actes, pour savoir, par exemple, s'il ne faut faire aucun acte formel, ou bien si l'on en doit faire; car le soin scrupuleux qu'on se donne pour établir ce discernement, embarrasse, occupe, trouble les esprits et montre de grands mystères, là où il n'y en a pas même l'apparence ; mais vous trouverez ci-après tout ceci expliqué bien au long.

Que ces âmes se présentent donc devant Dieu avec un parfait détachement de tout et une pure intention de lui plaire. Cette disposition en effet doit se trouver en elles, comme d'instinct, si vraiment c'est Dieu qui les a mises en cet état. Qu'elles commencent d'abord par se rappeler le souvenir de quelque pieuse méditation sur la vie de Jésus-Christ, que nous devons regarder partout et en tout état comme la Voie, la Vérité et la Vie.

Mais si, bien que se reconnaissant indignes d'être élevées à un degré supérieur, elles se sentent attirées aux actes affectueux, qu'elles s'y laissent aller volontiers; et si le souvenir de Dieu et de sa divine présence s'empare entièrement de leur pensée,

et qu'elles soient comme tout attachées à lui intérieurement, qu'elles suivent l'attrait, en faisant une effusion de toute leur âme et de toute leur volonté en Dieu.

Cette effusion sera un acte d'union continue qui comprend tous les autres ; mais, pour plus de sécurité, sans néanmoins se distraire de cette adhésion et union à Dieu, elles pourront de temps en temps produire quelques élancements d'affection explicite, tels que ceux-ci :« Mon Dieu et mon tout1»; « Mon Dieu, vous êtes ma miséricorde 2 »; etc.

Allez donc en cela avec liberté d'esprit. Si la simple présence de Dieu vous occupe, tenez-vous-y attachée ; si vous vous sentez attirée à faire quelques actes, ne les différez pas ; servez-vous de l'une et l'autre de ces voies, et que votre seule prétention soit l'amour de Dieu fidèlement pratiqué ; ne craignez ni illusion, ni tromperies tant que vous verrez votre cœur humble, et votre esprit dans l'indifférence d'une sainte soumission à la volonté divine.

Or votre âme sera dans cette sainte indifférence, si vous êtes toujours prête à descendre par les mêmes degrés par lesquels l'Esprit de Dieu vous aura fait monter. Si de la méditation il vous attire aux affections, sans raisonnements préalables, c'est un degré qu'il vous fait monter; il faut vous y tenir, car le raisonnement ne se fait que pour y parvenir. Si des affections il vous élève au recueillement ou à l'union, il faut y demeurer tranquillement, jusqu'à ce qu'il vous en fasse descendre. De même aussi quand il arrivera que vous étant mise en la divine pré-

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