ut sit Deus omnia in omnibus. I Cor, xv
2 Deus meus, misericordia mea. Ps. lviii, 18.
MÉDITATIONS SUR l'ÉTAT RELIGIEUX I I 5
sence, vous ne vous trouverez pas élevée à l'union, descendez volontiers aux affections. Si vous ne trouvez rien dans ces affections, revenez doucement à la considération ; et enfin si vous vous sentiez tout aride dans la considération, descendez encore volontiers à l'exercice d'anéantissement, en vous tenant tout abîmée en la présence du Seigneur, mais avec douceur, avec confiance et avec patience, lui exposant les désirs de votre cœur; et, comme dit S. François de Sales, votre cœur sera de ceux qui ne rompent jamais, car ils se plient à toutes les volontés de Dieu.
Il ne faut pas croire que ces états d'âme doivent avoir une telle durée et une telle stabilité qu'ils ne souffrent point d'éclipsés; aussi on ne doit pas se troubler quand elles arrivent, mais s'humilier et adorer la divine Providence, qui en dispose ainsi pour ôter l'occasion de se méconnaître soi-même et d'agir avec précipitation, ou bien pour punir quelque négligence, ou enfin pour empêcher que l'on ne s'attache à ces états avec une affection immodérée.
L'iisprit de Dieu est un esprit de liberté, et non seulement pour vous, mais aussi pour lui-même; c'est pourquoi vous devez demeurer non seulement dans la résignation, mais encore dans une sainte indifférence, pour être prête à suivre les voies par lesquelles sa libre volonté voudra vous faire avancer, et pour ne vous attacher à rien autre chose qu'à modeler toutes les actions <ie votre vie sur celles de son Fils bien-aimé.
S'attacher à vouloir méditer par des considérations, c'est vouloir ôter à Dieu la liberté de vous
Il6 AVIS SPIRITUELS SUIVIS DE
conduire par d'autres voies. S'attacher à vouloir produire des affections sans considérations précédentes, c'est vouloir l'obliger de vous donner ce qui ne dépend que de sa pure libéralité. S'attacher à ne vouloir produire aucun acte, mais à demeurer comme abîmée dans le souvenir et dans la vive foi de sa présence, c'est vouloir enlever à Dieu la liberté de vous rappeler à l'humble connaissance de vous-même, à laquelle vous ramène l'éclipsé qu'il vous fait souffrir quelquefois dans cet état. En un mot, c'est vouloir toujours obliger Dieu à vous offrir des festins continuels, et comme vouloir se mettre à sa table à votre gré sans y être invitée.
Il est donc bien juste que Dieu soit libre dans ses opérations sur nous ; mais il veut aussi nous rendre véritablement libres par le même moyen. Or, nous n'aurons jamais la vraie liberté, si notre volonté n'est pas soumise à son bon plaisir, et disposée à observer les voies de son Esprit et à les considérer pour les suivre pas à pas.
De là vous pouvez encore mieux comprendre ce que j'ai voulu vous dire et que je vous répète encore une fois : Il ne faut pas tant philosopher ni subtiliser sur ces états intérieurs, mais aller simplement selon que l'Esprit de Dieu vous attire. Si donc, vous étant mise en la présence de Dieu, vous vous trouvez seulement disposée à méditer par des considérations, méditez ainsi. Si vos affections s'enflamment, ou si vous jouissez d'un attrait comme habituel, qui vous permette de les produire par un seul regard de votre objet, sans qu'il vous soit nécessaire de méditer davantage, laissez-vous aller à ces affections et à cet attrait sans plus vous
occuper de la considération : car ce serait vouloir étoulfer le feu qui est allumé. Si, en produisant vos affections, vous vous sentez comme illuminée par ces connaissances profondes que la foi produit ou plutôt, pour mieux dire, que Dieu met en l'âme par une vue vive et lumineuse de sa grandeur, de sa bonté, de sa sainte présence, et qui vous élève à l'exercice de l'union, abandonnez-vous avec une entière effusion, et restez en cet état tant que Dieu vous y souffrira, mais sans vous y attacher aucunement, afin que si Dieu veut user de sa liberté pour vous remettre en la méditation, votre libre volonté soit toujours prête à le suivre promptement, comme le petit enfant obéit à sa mère.
Gardez-vous bien surtout de vous laisser surprendre par cette grande erreur qui est d'estimer ces états, quels qu'ils puissent être, comme des perfections très élevées : ils en sont seulement la marque, mais non la substance. En effet notre perfection, qu'elle soit grande ou petite, ne doit pas être jugée selon la mesure de ces états d'esprit, en spéculation, mais uniquement d'après notre fidélité à imiter les vertus de Jésus-Christ par le vrai renoncement à notre volonté, par la mortification de nos passions, par la charitable douceur dans le support de nos propres misères et des infirmités du prochain, par l'humilité, la patience et l'exercice des autres vertus qui font vraiment les saints, et non point par ces états d'un esprit absorbé dans ses spéculations. Ces vertus sont comme les fruits naturels qui doivent naître de la plante : si elle ne les produit point, ce n'est qu'une plante stérile; elle a,
il est vrai, des feuilles qui paraissent au dehors, mais qui ne servent qu'à tromper.
Ceux qui ont à passer par des chemins difficiles et dangereux, où l'on rencontre plusieurs mauvais pas, ne marcheraient pas en sécurité, mais bien plutôt ils se heurteraient et se blesseraient même souvent, s'ils avaient les yeux toujours levés vers les étoiles pour les regarder. Il nous en arriverait tout autant, si nous nous attachions trop à la spéculation, sans prendre garde à nos pieds, pour marcher droit et ne pas tomber. Nous marchons de nuit en cette vie, et sur un chemin où, comme il y a des passages faciles, il est aussi beaucoup de mauvais pas à éviter. Regardons donc à nos pieds, je veux dire à nos actions, pour les perfectionner selon le bon plaisir divin. Quant au reste, qu'il nous suffise de savoir que Dieu nous regarde toujours d'un œil protecteur. Telle au ciel l'étoile brille, et immobile au-dessus de nos têtes, semble nous contempler.
La meilleure disposition qu'on puisse apporter à l'oraison, c'est celle d'une parfaite résignation, et d'un entier abandon de nous-mêmes au bon plaisir de Dieu.
Quand je parle ici d'abandon, ce n'est pas de celui qu'enseigne le livre censuré ', mais de celui que met en pratique le bon laboureur. Voyez en effet, il cultive et il sème ; mais il abandonne le succès de son travail à la disposition de la Providence : car c'est elle qui donne le beau temps et la pluie, c'est elle qui produit le germe et le conserve,
1 Cf. Propositions diverses de Molinos et Maximes des Saints de Fénelon, livre censuré en 169g.
donnant aussi l'accroissement et la maturité aux biens de la terre.
J'appelle donc oraison d'abandon, celle d'une âme soumise en tout au bon plaisir de Dieu ; or en voici les dispositions principales :
i° Cette âme s'applique à l'oraison de bonne foi, sans rechercher curieusement les noms qu'on a donnés à ses degrés et à ses qualités, puisqu'il lui suffit d'être bien persuadée que Dieu en est le souverain Maître, que tout dépend et vient de lui, et que tout lui doit être attribué.
2° Elle ne tend qu'à s'anéantir devant Dieu pour s'unir à lui intimement.
3° Elle est dans une sainte résignation pour être mise à la première ou à la dernière place, selon qu'il plaira à la divine volonté, se contentant de son côté de faire ce qu'elle peut et ce qu'on lui enseigne de faire.
4° Elle ne désire qu'une chose, plaire à Dieu et l'aimer d'un amour, prouvé par ses œuvres et par sa fidélité, comme il le demande d'elle en son état.
On doit avoir ces dispositions en quelque état d'oraison que l'on se trouve, mais être bien éloigné de l'inaction et de la quiétude des faux mystiques : car on doit toujours se tenir dans l'exercice de la coopération à la grâce.
Enfin les âmes qui, après avoir passé par tous les degrés de l'oraison, se trouvent dans l'habitude d'être occupées de Dieu, et qui sont pénétrées de sa sainte présence dès qu'elles veulent se mettre en état de faire oraison, ces âmes, dis-je, ne doivent point sortir de leur recueillement intérieur, pour se servir de leur entendement ou de leur mémoire;
mais elles n'ont qu'à se tenir dans l'état où était David, quand il s'écriait : « J'écouterai ce qu'il plaira au Seigneur de me dire l ». Alors aussi elles n'ont qu'à épancher avec effusion leur volonté dans le sein de Dieu, à s'anéantir devant lui et à s'abandonner pour toutes choses à son bon plaisir. Elles peuvent encore, par un seul regard intérieur, lui exposer tous leurs besoins, imitant en cela les sœurs de Lazare, à qui Jésus-Christ demandait : « Où l'avez-vous mis? » et elles répondirent simplement : « Venez et voyez2 ».
Les âmes que Dieu occupe entièrement de lui, n'ont rien à dire : car leur regard intérieur dit tout et contient tout ce qu'elles voudraient dire.
Mais il est à remarquer pour toutes les âmes qui se trouvent dans la sainte quiétude d'oraison, qu'elles doivent s'abstenir de tout leur pouvoir de se replier sur elles-mêmes, comme aussi de se complaire dans le repos intérieur dont elles jouissent; car, au dire de S. François de Sales, qui l'affectionne trop, le perd. Et la raison de cela, c'est que l'âme se recherche elle-même dans ce retour et se détourne de son souverain objet, en se considérant elle-même. C'est pourquoi dès que l'on s'aperçoit qu'on est distrait par la curiosité de savoir ce qu'on fait dans l'oraison, il faut aussitôt remettre son cœur dans la douce et paisible attention à la présence de Dieu dont on s'était écarté. La même chose est à faire, et sans inquiétude, quand l'esprit et la mémoire se sont échappés pour suivre des
1 Audiam quid loquatur in me Dominus Deus.Ps.LXxxiv,9.
2 Et dixit : Ubi posuistis eum? Dicunt ei, Domine, veni et vide. Joann. xi, 34.
pensées étrangères et inutiles, car la volonté se trouve toujours attachée à cette sainte présence, malgré les distractions et évagations qui sont involontaires.
Quant aux autres états d'âme en l'oraison, tels que les extases, les suspensions, les ravissements, etc., je crois que le mieux est de laisser agir l'Esprit de Dieu et de n'en rien dire, surtout après avoir vu tant de preuves des illusions que le démon et l'esprit humain ont fait naître dans certaines âmes, par les fausses applications et par les imaginations de ceux qui croient être dans des états semblables à ce qu'ils ont vu décrit dans quelque livre. Mieux vaut, dis-je, n'en rien dire et s'en tenir aux preuves de toute bonne oraison. « L'Esprit de Dieu souffle où il lui plaît ; vous entendez sa voix, mais vous ne savez ni d'où il vient, ni où il va'. »
ARTICLE V