SUR LES ACTES ET LA MANIERE DE LES FAIRE DANS L'ORAISON
Le commun des hommes s'imagine que, pour faire un acte dans l'oraison, il faut composer une sorte de discours tissu de paroles qui aient de l'ordre et de la suite, et qui expriment en bons termes la pensée de l'esprit, l'affection et le désir du cœur. Ils croient que pour parler à Dieu, il faut agir comme celui qui veut faire connaître sa pensée et ses sentiments à un autre. Ils croiraient n'avoir
1 Spiritus ubi vult spirat : et vocem ejus audis, sed nescis unde veniat, aut quo vadat. Joann. m, 8.
fait aucun acte si leur bouche n'avait prononcé des paroles telles que nous les voyons dans les livres de dévotion, où l'on trouve des formules de prières, ou au moins s'ils n'avaient dit en esprit ces mêmes paroles, sans les prononcer de bouche.
Mais on se trompe en ceci, puisqu'il y a une grande différence entre parler aux hommes et parler à Dieu. En effet Dieu voit le fond de nos coeurs et de nos pensées, sans qu'il soit besoin de discours pour les lui faire connaître ; il sait ce que nous voulons lui dire, avant que nous nous en expliquions. « Vous avez écouté, Seigneur, le désir des pauvres, et votre oreille a entendu la préparation de leur cœur »; ainsi parle David1. On voit par là que le désir des pauvres, c'est-à-dire des humbles, est un langage que Dieu écoute, et qu'il a déjà entendu ce qu'ils veulent dire, lors même qu'ils ne font que se préparer pour lui ouvrir leur cœur.
Avant de manifester notre pensée à un autre, cette pensée est en nous claire et comme sans voiles; nous n'avons point besoin de la revêtir de paroles, ni de discours pour la connaître nousmême : car elle se forme en nous, où nous la voyons et la connaissons par une simple vue de l'esprit; nous l'agréons, ou nous la rejetons par le choix de notre raison, et elle produit en nous des impressions, sans qu'il soit besoin pour cela de paroles ni de discours bien ordonnés, nous l'entendons même avant que d'y faire des réflexions délibérées ; mais pour l'agréer ou la rejeter, il faut
1 Desiderium pauperum exaudivit Dominus ; prœparationem cordis eorum audivit auris tua. Ps. x, 17.
que la raison y apporte quelque réflexion, si courte ou imperceptible qu'elle puisse être.
Au contraire, lorsque nous voulons manifester notre pensée à un autre, il est absolument nécessaire que nous la revêtions de paroles et de discours : car un homme n'est pas capable de pénétrer jusque dans nos pensées, ni par conséquent d'en prendre connaissance, si nous ne les lui faisons connaître par nos paroles.
Il n'en est pas de même de Dieu. Il connaît, lui, et voit le fond de nos cœurs et de nos pensées; aussi il a incomparablement moins besoin de nos paroles et de nos discours que nous n'en avons besoin nous-mêmes pour les connaître. A peine ces pensées sont-elles formées, que son regard les voit et les pénètre ; mais elles ne nous sont imputées comme propres, qu'après que nous les avons approuvées ou désapprouvées par la réflexion de notre raison et par un libre choix de notre volonté.
C'est là une vérité qui, étant supposée et établie comme un principe indubitable, vous aidera beaucoup à concevoir comment on doit entendre ce qui se dit de la liberté de faire des actes formels ou de n'en point faire dans l'oraison; mais pour en rendre encore l'intelligence plus facile, il faut distinguer quatre espèces d'actes :
i° Les actes produits par des paroles extérieures.
2° Les actes produits dans l'esprit par des paroles intérieures et par manière de pensées et de raisonnements.
3° Les actes spirituels de la raison, éclairée et animée par une foi vive, qui fait jaillir de l'âme les
affections, non par une suite de raisonnements, mais par des élans et des saillies de raison et de cœur. Les connaissances et les affections se suivent et s'entrecoupent, et l'âme pénétrée de cette foi vive en la présence de Dieu, lui expose ses sentiments et les désirs de son cœur d'une manière à la fois vive et affective, et cependant calme et tranquille.
4° Les actes de simple regard, accompagnés d'une suave effusion que l'âme fait d'elle-même tout entière en Dieu.
Les actes de la première espèce sont censés de moindre valeur, parce qu'ils sont sujets à être produits avec peu d'attention, et exposés à dégénérer en sécheresse, à cause de cette misérable habitude qui s'appelle routine. Rien n'empêche néanmoins que ces actes ne puissent devenir fort spirituels et très relevés, à proportion qu'ils sont accompagnés des qualités qui distinguent les autres actes.
Les actes de la deuxième espèce se font avec attention, et sont ordinairement les plus habituels aux commençants dans cet exercice d'oraison et de méditation, exercice qui se fait par considérations et actes discursifs.
Mais me direz-vous : Que faut-il entendre par considérations et acte discursif? Je répondrai : C'est cette opération qui se fait par une application de l'âme, se servant de son entendement et faisant passer par son raisonnement tout ce qui peut l'aider à lui découvrir les bontés de Dieu et l'excellence de la vertu, et à lui montrer la laideur du péché et du vice, afin de concevoir l'estime qu'elle doit faire de l'un et l'horreur qu'elle doit avoir de l'autre. Quant aux actes qu'elle produit par suite
de ces considérations, ils sont appelés discursifs, parce qu'ils sont des suites du discours, du raisonnement que l'âme a fait en elle-même, pour s'exciter à produire ces actes, soit d'affections, soit de demandes explicites.
Les actes de la troisième espèce sont ceux que forment plus ordinairement les âmes avancées dans le saint exercice de l'oraison. Ces âmes, considérant et regardant les vérités chrétiennes et surnaturelles d'un œil éclairé par la foi, en sont aussitôt pénétrées, sans avoir besoin de considérations discursives, et elles se sentent comme entraînées à produire des actes de foi, d'espérance et de charité, ou à s'unir à Dieu par des actes d'admiration et d'amour, qui sont si spirituels et si subtils qu'il n'y paraît presque point de trace de discours ni de raisonnements. Souvent elles disent tout sans rien dire : car leur cœur parle à Dieu, sans avoir besoin de s'expliquer. Souvent aussi elles ne répètent qu'une même chose, à l'exemple de Jésus-Christ, lorsqu'il faisait sa prière au jardin des Oliviers; mais cette chose comprend tout : c'est le désir actuel de connaître et d'aimer Dieu de plus en plus et d'être fidèle à accomplir sa sainte volonté.
Les actes de la quatrième espèce sont ceux qui sont propres aux âmes que Dieu élève à la contemplation active. Ces âmes, après s'être mises en la présence de Dieu, sont immédiatement attirées à un recueillement intérieur, où elles reçoivent des impressions de grâces, qui leur font voir comme à découvert les vérités divines, et qui les portent à croire et à admirer, à espérer et à aimer, et leur
donnent de produire des actes de toutes ces vertus, soit distincts", soit compris alors dans le seul acte de charité. Je dis « alors », en ce moment, et non pas en tout temps, ni non plus de la manière que les faux mystiques l'ont voulu faire croire : car elles forment ces actes d'une manière si douce et si tranquille, mais si spirituelle et si subtile, qu'ils sont comme imperceptibles à l'âme qui les produit, parce qu'elle est comme abîmée en Dieu qui est son unique objet.
Il y a bien une autre espèce de contemplation qui s'appelle passive; je n'en dirai rien. Dieu apprend lui-même ce qu'elle est aux âmes qu'il y élève. Pour moi, je crois qu'elle ne se peut ni bien définir, ni bien expliquer; le plus sûr, me semblet— II, serait de ne s'en expliquer que comme le fit S. Paul, en parlant de son ravissement jusqu'au troisième ciel : « Si mon âme, dit-il, était dans mon corps, ou si elle en était dehors, je n'en sais rien, Dieu le sait l ». Pourtant, nous en dirons quelque chose encore un peu plus loin.
Vous voyez, par tout ce que nous venons de dire, que l'âme peut faire des actes, comme par la fine pointe de sa raison, actes si spirituels, si subtils, que pour les faire elle n'a besoin ni de paroles ni de raisonnements formulés méthodiquement : car ils se forment par un simple consentement libre de sa volonté. L'âme peut même les produire, sans faire autre chose que comme baiser et embrasser les impressions que la grâce fait en elle par les inspirations de pensées salutaires, de bons désirs et de
1 Sive in corpore nescio, sive extra corpus nescio, Deus scit. 11 Cor. xn, 2.
saints mouvements d'amour envers ce Dieu si bon, qui l'a comme pénétrée de quelques connaissances profondes des vérités célestes et surnaturelles.
Ces actes sont moins perceptibles que d'autres, d'abord parce qu'ils sont purement intellectuels, et puis parce qu'ils ne laissent que peu ou point de traces dans l'imagination, et encore parce que c'est en quelque sorte la fine pointe de l'entendement et de la volonté qui les produit. Ce n'est que par degrés, du moins selon la voie ordinaire, que Ton parvient à la facilité de faire ces actes. L'Esprit de Dieu y forme lui-même l'âme humble et fidèle, à mesure qu'elle croît en foi, en espérance, en charité, et à mesure aussi qu'elle avance dans la pratique de la conversation avec Dieu, par l'oraison intérieure, ainsi que dans l'exercice du renoncement à ellemême, et enfin selon qu'elle s'élève au-dessus des images et des affections sensibles, pour suivre l'attrait de la foi vive et pure.
Ces actes, quelque spirituels, subtils et peu aperçus qu'ils puissent être, sont cependant des actes véritables, qui ne laissent point l'âme dans la malheureuse oisiveté d'inaction que les Quiétistes se sont imaginée, sous le prétexte de cette passiveté dont les saints mystiques ont parlé. Ces actes au contraire mettent l'âme dans un exercice très pur et très élevé, qui la détache comme insensiblement de toutes les choses visibles et matérielles, et qui la conduit à la sainte union avec Dieu.
La bonne passiveté est une impression de grâce que Dieu ne fait ordinairement ressentir qu'aux âmes avancées dans l'oraison et dans son amour effectif. C'est un don que d'ordinaire il ne communique
qu'à celles qu'il a fait passer par tous les degrés de l'oraison, et par les épreuves qui les disposent à recevoir cette passiveté. Le prétexte que mettent en avant les faux mystiques de nos jours, en se l'attribuant, est spécieux et capable d'éblouir les simples ; mais la véritable passiveté dont les Saints ont parlé et qu'ils ont pratiquée, n'a aucun rapport avec l'idée qu'en ont les sectateurs du Quiétisme. C'est un don qui n'est pas du commun ; c'est une impression de grâce qui, bien loin d'être permanente, comme les faux spirituels se l'imaginent, est passagère et dure peu de temps. De plus, en cet état, l'âme y est rarement tellement passive qu'elle n'y mêle point ses opérations par des actes très subtils, à moins qu'elle ne soit mise dans un ravissement, qui la tient comme hors d'elle-même, ainsi qu'il arriva à S. Paul. L'âme reçoit, elle entend; mais elle n'agit que par un consentement libre et continué : car tout autre acte de ses puissances est suspendu.
Ainsi donc que faut-il penser de ces nouveaux maîtres en spiritualité, qui veulent que leurs élèves commencent à se former à l'oraison par une inaction qui contrefait cet état de passiveté, en retranchant tout acte propre, toute industrie, tout acte réfléchi, toute demande, tout effort, en un mot qui veulent comme annihiler tout exercice de leur propre raison, puisqu'ils rejettent même la réflexion qui lui est si naturelle? Il faut penser que cette doctrine est entièrement opposée à ce que Jésus-Christ et tous les Saints nous ont enseigné.
Quant au prétexte de l'anéantissement, auquel ils ont recours, c'est une grande erreur, si on l'en-
tend comme ils l'expliquent; car le véritable anéantissement de nous-même ne consiste pas à ne nous point servir de nos puissances, mais à n'établir aucun fond sur nous-même, non plus que sur le néant, et à attendre tout de Dieu, en qui nous mettons notre confiance entière, en faisant néanmoins de notre côté tout ce qu'il met en notre pouvoir.
Cela dit, revenons à nos actes, et répétons encore une fois qu'ils sont réels et effectifs : car l'âme les conçoit, les connaît et les produit par un consentement libre de sa volonté qu'elle donne à l'impression que la grâce fait en elle; et ils sont d'autant plus purs et relevés qu'ils sont plus spirituels, et cela par les raisons que je vous ai déjà données. Ces actes ne dépendent ni d'opérations discursives, ni de réflexions délibérées, quoique la réflexion de la raison y soit tout entière, puisque l'âme les connaît et les veut; mais ils consistent en vues spirituelles, fixes et animées d'amour, avec adhérence aux vérités reconnues et à leur divin objet, et avec une suave effusion que l'âme fait d'elle-même en Dieu.
Pour vous exprimer ce que je pense de cette effusion et des actes que l'âme fait alors, bien que d'une manière si délicate qu'elle est presque imperceptible, je me servirai d'une comparaison, tirée d'une chose bien sensible et bien commune. Voyez, en effet, ce qui arrive à deux amis intimes, ou à une mère et à un fils, qui ne se sont pas vus depuis longtemps et qui se rencontrent dans quelque occasion imprévue; ils jettent un cri de joie, et, sans parler davantage, ils se donnent baiser sur baiser, les réitérant maintes et maintes
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fois; pas un mot ne sort de leurs lèvres, leurs cœurs se parlent, et c'est assez. En cette action il y a, si vous le voulez, plusieurs actes distincts ; mais ils sont contenus dans un seul, qui est celui de l'embrassement. Pourra-t-on dire que les actes de ces deux personnes ne sont pas des actes véritables, bien qu'il ne s'y rencontre ni parole ni discours? Il y en a plusieurs au contraire, et qui se sont renouvelés distinctement à chaque baiser ; ou, si vous voulez qu'il n'y ait qu'un seul acte, celui de l'embrassement, il en vaudra plusieurs par sa continuation et sa durée. « Je le tiens, et je ne le quitterai point1 », dit l'Epouse du Cantique; orr je crois qu'une âme pieuse fait la même chose, quand elle pratique ce que j'appelle effusion du cœur dans le sein de Dieu.
Et maintenant, de tout ce que nous venons de dire, je tire deux conséquences :
i° Il n'est point nécessaire de faire dans l'oraison des actes de la première et de la deuxième espèce, quand l'âme est formée et attirée par les impressions de la grâce à en produire d'autres. (Remarquez que nous parlons ici de l'oraison mentale, et non pas des Offices divins, où l'attention doit accompagner les paroles que l'on prononce, sans s'en écarter d'une manière arbitraire.)
20 II est absolument indispensable que l'âme se serve de son industrie et de ses efforts tranquillement et sans empressement, pour suivre les mouvements de la grâce, et pour produire des actes dans les temps nécessaires.
1 Tenui eum, nec dimittam. Cant. m, 4.