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DE LA PAIX ET DE LA VERITE EN GENERAL

« Aimez seulement la paix et la vérité ' », dit le prophète Zacharie, et ainsi par ces deux mots il nous enseigne ce que Dieu veut de nous, et ce qui nous est nécessaire pour aller bien droit à lui, à savoir la paix et la vérité. Il ne pouvait rien dire de plus convenable à l'inclination naturelle de l'âme : car elle ne désire rien plus que la paix, et la vérité lui est si naturelle que l'intelligence ne peut lui refuser son assentiment, quand elle lui paraît évidente. La malice de la volonté peut bien empêcher l'esprit de l'avouer; mais elle ne

1 Veritatem tantum et pacem diligite. Zach. vin, 19.

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peut pas empêcher qu'il ne soit contraint de la reconnaître. Il n'y a donc pas d'âme qui ne doive recevoir avec avidité et avec consolation cet ordre que le Prophète donne de la part de Dieu. Il ne faut pas s'étonner non plus si Dieu demande cela de nous : car il n'y a rien qui soit plus conforme à lui-même. La paix et la vérité lui sont également naturelles ; et il est autant le Dieu de la paix qu'il l'est de la vérité. Son esprit n'agit jamais qu'avec paix, et tout ce qui ne tend pas à la paix, ou qui ne se fait pas avec paix, n'a pas de conformité avec lui.

Cette proposition vous semblera peut-être aussi étrange que celle de Jésus à Nicodème. Le Sauveur lui disait qu'il fallait renaître, et Nicodème de répondre : « Comment un vieillard peut-il renaître? Peut-il encore une fois entrer dans le sein de sa mère et renaître de nouveau ' ? » Vous me direz de même : Comment peut-on avoir cette paix au milieu de tant de contradictions qui sont en nous, nous agitent et soulèvent contre nous des rébellions, des séditions et des guerres presque continuelles? « Vous êtes maître en Israël, dit Jésus à Nicodème, et vous ignorez cela?? » C'est que cet homme simple prenait les choses selon le sens humain, il ne voyait que le côté sensible ; mais le Sauveur lui parlait de l'esprit, et il n'entendait parler que de l'âme seulement. Je ne vous ferai pas le reproche que reçut Nicodème, qui cepen-

1 Quomodo potest homo nasci, cum sit senex ? Numquid potest in ventrem matris suas iterato introire et renasci ? Joann. m, 4.

a Tu es magister in Israël, et haec ignoras? Ibid., 10.

dant passait pour maître : car vous n'êtes encore qu'un humble disciple; aussi il ne faut pas s'étonner si vous n'entendez pas encore le mystère de cette paix.

Il s'agit ici de la paix de l'âme, et non pas d'un certain repos (que j'appelle ainsi pour le distinguer de la vraie paix), repos qui demande la cessation de l'exercice et du travail, et que les sens voudraient bien avoir, pour en jouir à leur aise, quand bon leur semblerait; mais ce repos serait fort préjudiciable à l'âme.

Le péché a mis la guerre en nous et entre les hommes sur cette terre, et tout ce que nous en souffrons lui doit être imputé et non pas à Dieu, qui est le Dieu et l'auteur de la paix. « La vie de l'homme sur la terre est un combat1 »; elle le sera toujours, et toujours le péché en sera la cause. Il est vrai que Dieu n'a pas voulu détourner les occasions de cette guerre ; parce que, selon les règles de sa sagesse adorable, il a voulu s'en servir pour convertir le mal en bien dans ceux qui voudraient se ranger à son amour, et pour punir les rebelles par les mêmes choses par lesquelles ils l'offensent.

Et vraiment, s'il a laissé en nous des sujets de guerres intestines, c'est pour nous faire estimer davantage le bien de la paix, c'est pour nous animer à la rechercher et à la poursuivre ; c'est pour nous porter à fuir les vaines apparences de paix que promet la concupiscence, promesses fausses : car les passions n'enfantent que combats de désirs opposés,

1 Militia est vita hominis super terram. Job vu, i.

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chaînes et servitude, misères et damnation ; c'est enfin pour nous faire chercher la paix dans notre âme, car c'est là seulement que nous pouvons la trouver en cette vie : l'âme en effet porte la ressemblance divine, il ne faut donc pas s'étonner si Dieu veut qu'elle porte aussi la représentation de sa paix céleste. S'il permet la guerre au dehors de nous, c'est pour que la paix se retire tout entière dans l'âme ; c'est également pour nous former, par le moyen de la paix intérieure, à faire bonne et longue guerre au monde et au démon ; c'est enfin pour tenir l'homme animal dans la soumission et la servitude qu'il doit à Dieu et à l'âme raisonnable.

Cette guerre n'est donc point faite pour nous ôter la véritable paix; mais au contraire elle ne tend qu'à nous la conserver, et à nous défendre contre les appâts trompeurs de la fausse paix des sens que présentent à notre homme animal le démon, le monde et la chair. Elle sert encore à l'augmenter en nous par le combat, et à la couronner par les consolations de la victoire. Après cette victoire, en effet, l'âme inondée de bonheur et se possédant parfaitement, reconnaît clairement qu'elle n'a rien de plus précieux qu'elle-même dans toutes les choses créées, que sa joie et sa paix sont dans ce qui est incréé et immortel, et qu'elle ressentira l'une et l'autre à proportion qu'elle détruira tous les germes de la concupiscence, ne s'y attachant nullement, mais méprisant les attaques de ses ennemis et se détachant de tout ce qui périt.

Voilà cette paix que l'apôtre S. Paul souhaite

aux chrétiens, quand il dit : « Que la paix de Dieu, qui surpasse tout sentiment, garde vos cœurs et vos esprits dans le Christ Jésus ' ». Cette paix intérieure a des consolations qui surpassent le sentiment, autant que l'âme est au-dessus du corps et que Dieu est au-dessus des créatures. Et assurément elle l'emporte bien sur les sens, puisque les martyrs au milieu de leurs supplices ne l'ont jamais perdue. Cette paix met encore l'âme audessus des contradictions; elle garde le cœur de la corruption et l'esprit de l'oubli, de l'inconstance et de l'erreur; elle élève l'âme vers Dieu et vers les choses éternelles, et, dès cette vie, lui fait trouver un port où elle peut se réfugier en sûreté, pendant que les orages et les tempêtes qui la menacent passeront sans lui faire le moindre tort. Tout périra autour d'elle, sans qu'elle ait besoin de faire autre chose que de se tenir à Dieu par la confiance, comme par l'une de ses mains, et de chasser de l'autre tout ce qui peut la tirer de sa paix. Aussi bien la lutte et tous les labeurs entrepris pour acquérir cette paix sont abondamment récompensés dès cette vie par les consolations que l'âme reçoit de se voir secourue de la grâce de Dieu dans ses besoins, et mise au-dessus des ennemis qui la poursuivent pour lui arracher sa paix, sa liberté, et lui faire quitter Dieu.

C'est donc à tort qu'elle se plaindrait de cette guerre, puisque Dieu, qui la permet, en fait toute la dépense et lui en donne tous les profits, se ré-

1 Pax Dei, quae exuperat omnem sensum, custodiat corda vestra, et inteliigentias vestras, in Christo Jesu. Philipp. iv, 7.

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servant seulement la gloire de l'avoir tirée des séductions de la paix de l'homme animal, pour lui donner la paix des enfants de Dieu.

Ce serait assurément un échange avantageux que de quitter un moment de paix sensible, supposé qu'il s'en trouvât de véritable dans les sens, pour obtenir celle de l'âme et de Féternité : car la paix du monde passe et change, mais celle de Dieu dure éternellement. Mais non, il n'y a pas, pour les sens, de paix véritable; la sainte Ecriture nous l'enseigne, quand elle dit : « Il n'y pas de paix pour les impies1 », et l'expérience nous l'apprend aussi. C'était à cette expérience que l'Apôtre renvoyait les chrétiens convertis, lorsqu'il écrivait : « Quel profit avez-vous retiré de ces choses qui maintenant vous font rougir2? » Et nous-mêmes, si nous consultons notre cœur, il nous répondra la même chose.

Que faire donc pour nourrir et pour conserver cette bonne paix de l'âme que, d'après David, « il faut chercher et poursuivre3 », jusqu'à ce que nous l'ayons trouvée. Le Psalmiste nous révèle ici un secret de la conduite de Dieu sur les âmes fidèles : il est bon de l'expliquer brièvement en passant. C'est que Dieu agit comme un voyageur, qui fait semblant de passer outre, afin d'être invité avec plus d'instance et d'être retenu avec plus d'amour : ainsi le Seigneur semble parfois nous ôter la paix ; mais c'est pour nous animer à la pour-

1 Non est pax impiis. Is. xlviii, 22.

1 Quem ergo frucium habuistis tune in î 1 1 is, in quibus nunc erubescitis? Rom. vi, 21.

3 Inquire pacem, et persequere eam. Ps. xxxm, i5.

suivre et à marcher à grands pas après elle, afin de la rejoindre et de la retenir plus amoureusement.

Le prophète Zacharie (nous l'avons vu plus haut) nous dit de la part de Dieu d'aimer la paix et la vérité; il nous apprend aussi ce qu'il faut faire : car tout est compris en ces deux mots. La paix et la vérité sont mises ensemble : c'est que l'une et l'autre sont inséparables. La vérité nous enseigne que Dieu est la paix et qu'il aime la paix ; et comme c'est par la vérité que nous connaissons la paix, c'est par elle aussi que nous sommes conduits et reconduits à la paix.

S'il vous semble que la paix intérieure vous manque ou vous quitte, recourez à la vérité, et elle vous donnera la paix. Tout ce qui la trouble en nous n'est ordinairement que l'opiniâtreté, l'ignorance, l'aveuglement, l'attache à son propre sens, ou enfin la superbe que je nomme en dernier lieu : car elle renferme les autres ; mais la vérité est une lumière qui dissipe toutes ces ténèbres.

Jésus disait à ses disciples : « Vous connaîtrez la vérité, et la vérité vous délivrera1 »; et moi, fondé sur sa parole, je crois pouvoir vous dire avec sûreté : En tout ce qui se présentera à vous pour troubler la paix de votre âme, vous n'avez qu'à recourir à la droite vérité pour y chercher et y trouver la paix, et la vérité adoucira vos peines et vous délivrera des inquiétudes qui vous assiègent.

C'est se créer un dangereux écueil dans la vie spirituelle que de se remplir l'esprit de vues, d'i-

1 Cognoscetis veritatem, et veritas liberabit vos. Joann.

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