‹ Avis spirituels et méditationsChapitre 30 sur 164 · VIII · texte numérisé non relu

VIII

dées trop rigoureuses, sans examiner si elles sont bien fondées et conformes à la droite vérité, sous prétexte de tenir toujours l'âme en alarmes et en doute, et de faire par ce moyen un plus grand progrès dans la vertu : car s'éloigner de la paix, qui est compagne de la vérité, et substituer à la place de l'une et de l'autre l'erreur et l'inquiétude, c'est arrêter le progrès et jeter l'âme dans de grandes peines, qui sont ordinairement suivies de beaucoup d'indiscrétions et souvent de lâchetés et de lourdes fautes.

La vérité ne dépend pas de nos vues, et Dieu qui en est l'auteur, ne soumet pas sa grâce et sa paix aux opinions particulières des hommes voulant établir des vérités d'après leur sens propre. Il ne faut donc pas s'étonner si ces hommes, peu versés en spiritualité, se jettent dans des supplices et dans des pièges, pour avoir voulu se former des vérités particulières. Mais si nous voulons avoir bonne part à la conduite et à la paix de l'Esprit de Dieu, il faut tenir notre esprit et ses connaissances dans une adhérence ferme aux vérités reconnues et certaines, sans souffrir qu'il s'égare pour se former des opinions singulières et contraires au sens commun.

A ces âmes inquiètes et empressées il semble, sous prétexte de perfection, que leur proposer la paix c'est aller contre la parole de l'Evangile qui nous dit : « Le royaume des cieux souffre violence, seuls les violents le ravissent ' », et que vouloir les établir dans la paix, c'est les jeter

1 Regnum cœlorum vim patitur, et violenti rapiunt illud. Matth. xi, 12.

dans le repos et par suite dans la négligence et la lâcheté. Mais ces âmes se trompent fort : car on les instruit ainsi de cette vérité, à savoir que la paix est toute naturelle à l'âme et à Dieu, et qu'elle a une relation toute naturelle avec la grâce, qui opère tout le bien dans les âmes. Bien plus, par ce moyen on les dispose à travailler avec plus de vigueur, avec plus de persévérance et de perfection, en écartant ce qui pourrait épuiser les forces et fatiguer le courage par de vaines inquiétudes et par des craintes mal fondées. Il est donc de la dernière importance d'affermir les âmes dans une connaissance exacte de la pure vérité ; autrement elles marcheront sans paix et perdront beaucoup de bonnes œuvres qu'elles pourraient faire.

Le voyageur bien avisé, qui a un long chemin à parcourir et qui doit durer plusieurs jours, se choisit des chaussures commodes, qui ne soient pas trop étroites, afin que le pied y soit bien à l'aise. Il regarde attentivement s'il n'y a point de couture mal faite, de chevilles ou de pointes qui pénètrent : car pour peu qu'il s'y rencontre quelque chose qui puisse blesser le pied, il s'en trouverait incommodé. Il prend même garde à des choses dont ne s'aviseraient pas ceux qui n'ont coutume que de demeurer chez eux : car ils ne savent pas l'incommodité que cause au bout de quelques jours un seul point mal placé dans la chaussure de celui qui doit faire à pied une longue marche.

Au contraire, le voyageur moins avisé et moins expérimenté prend des souliers comme il les trouve, et il marche; mais il apprend souvent à ses dépens qu'il faut une autre fois examiner plus atten-

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tivement sa chaussure, afin d'en ôter ce qui peut incommoder le pied et arrêter la marche. Pour nous, certes, nous estimerions digne de pitié un autre voyageur, qui par imprudence ou par obstination prendrait une chaussure si resserrée que le pied y fût trop à l'étroit, ou qui ne voudrait pas redresser un point mal placé ou enlever une cheville, une pointe pénétrant dans le talon de sa chaussure.

Voilà une comparaison bien naïve, mais bien juste, qui vous fera comprendre ce que je veux dire en vous parlant de la paix et de la vérité. Elles sont, en effet, comme la chaussure dont vous devez vous servir, non pas pour vous reposer, mais pour marcher à la perfection avec courage, avec vitesse et avec persévérance.

C'est l'exemple que nous donne le premier voyageur : il fait de bonnes journées, il continue sa marche plus longtemps, et il se fatigue moins, étant ainsi bien chaussé. Le deuxième au contraire, qui nous représente les âmes moins circonspectes sur la vérité et sur la paix, est obligé quelquefois de s'arrêter; mais le troisième, qui figure l'âme obstinée ou imprudente, n'avancera qu'avec douleur tout en boitant, et se blessant, et se donnant mille sujets d'ennuis et de dégoûts.

Recourez donc à la vérité, pour fortifier votre âme contre les inquiétudes et les peines qui vous assiègent et vous abattent à cause de la terreur des jugements de Dieu. Et pour cela je vous proposerai les quatre vérités suivantes.

ARTICLE III

DE QUATRE VERITES, SOURCES DE PAIX CONTRE LA TERREUR DES JUGEMENTS DE DIEU.

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