I. Première vérité : Dieu est la charité
La sainte Ecriture nous le dit : Dieu est amour, « Dieu est la charité ! », et dans ces deux mots elle comprend tout ce que nous pouvons concevoir de lui. Dieu est donc toute charité : car en lui il n'y a pas de composition, et il ne peut agir que par charité, avec charité et pour la charité ; autrement il agirait contre lui-même et contre sa nature, puisqu'elle n'est que charité.
C'est le pur amour qui lui a fait tout tirer du néant : car il n'avait besoin d'aucune créature, et il ne faut pas s'étonner si l'Ecriture lui dit : « Vous avez pitié de tous, Seigneur, et vous n'avez de haine pour aucun de ceux que vous avez créés 2 ». Et vraiment la raison en est évidente : si en effet il est amour, il ne peut agir que par amour, et par suite il ne peut rien haïr de lui-même, puisque l'amour et la haine ne sont pas compatibles ensemble. Sans doute il déteste le péché; mais c'est qu'il est une production étrangère qui ne vient point de lui, et c'est même à cause de l'amour qu'il a pour lui-même et pour notre bien
1 Deus charitas est. I Joann. iv, 16.
2 Misereris omnium... et nihil odisti eorum qua3 fecisti. Sap. xi, 24, 25.
qu'il le hait; et ainsi cette haine est un fruit de son amour.
Que ne pouvons-nous donc pas attendre d'un amour parfait, comme le sien, qui ne peut rien haïr de ce qu'il a fait, tant que nous ne voudrons pas nourrir en nous le péché qu'il n'a pas fait ? Souvenez-vous, âme fidèle, du singulier amour que Dieu a montré dans la création de l'homme. En présence de tous les êtres créés, spectateurs et témoins, il délibère de faire l'homme à sa ressemblance, et après avoir formé son corps de ses mains, il l'anime, tirant de lui-même un souffle de vie, comme pour lui communiquer sa propre vie, et sous le souffle divin l'homme fut fait âme vivante, et au plus intime de son être Dieu grave l'inclination de l'aimer, comme le plus beau caractère de sa ressemblance, mettant ainsi dans l'âme un témoignage convaincant qu'elle est une œuvre de sa charité, qui vient de sa charité, et qui ne tend, par le poids de la propre inclination qu'il lui a donnée, qu'à être abîmée dans sa charité. C'est ce que prouve incessamment l'inclination qui nous porte toujours à aimer.
Mais comme l'amour se prouve surtout par les paroles, par les œuvres et par les bienfaits, considérons l'amour divin sous ce triple rapport.
A. Amour de Dieu prouvé par ses paroles.
Et d'abord écoutez quelques paroles toutes d'amour, tirées de la sainte Ecriture. « Je t'ai aimé d'une charité perpétuelle '. » Or, en Dieu, l'éternité
1 In charitate perpétua dilexi te. Jer. xxxi, 3.
embrasse aussi bien le futur que le passé ; ce texte veut donc dire : Je t'ai aimé de toute éternité, et je t'aimerai éternellement ; et certes il en sera toujours ainsi à moins que nous ne voulions haïr ce Dieu d'amour. « Ecoutez-moi, dit-il encore, enfants qui restez de la maison de Jacob, de la maison d'Israël, enfants que je porte en mon sein, qui êtes enfermés dans mes entrailles. Moi-même, et jusqu'à votre vieillesse et jusqu'à l'extrémité de vos jours, je vous porterai : car c'est moi qui vous ai engendrés, et je vous porterai et vous sauverai l. » Voilà bien le langage de l'amour le plus pur, le plus fort et le plus tendre ; mais écoutez celui de sa tendresse envers une âme pécheresse, et ce qu'il est prêt à faire pour elle. « On le dit communément : si un homme quitte sa femme, et si celle-ci prend un autre époux, pourra-t-elle revenir à son premier mari? ne sera-t-elle pas plutôt une femme souillée et corrompue? Mais toi, bien que tu te sois débauchée avec beaucoup de corrupteurs, reviens à moi, dit le Seigneur, et je te recevrai entre mes bras2. » Voilà certes les paroles d'un amour que rien ne peut rebuter, qui est prêt à tout pardonner et qui va rechercher jusque dans la débauche les âmes perdues. Comment donc Dieu recevra-t-il celles
1 Audite me, domus Jacob, et omne residuum domus Israël, qui portamini a meo utero, qui gestamini a mea vulva. Usque ad senectam ego ipse, et usque ad canos ego portabo : ego feci et ego feram : ego portabo et salvabo./s. xlvi, 3,4.
2 Vulgo dicitur : si dimiserit vir uxorem suam, et recedens ab eo, duxerit virum alterum : numquid revertetur ad eam ultra ? numquid non poiluta et contaminata erit mulier illa ? Tu autem fornicata es cum amatoribus multis : tamen revertere ad me, dicit Dominus, et ego suscipiam te. Jer. m, 1.
qui veulent être entièrement à lui, qui le désirent et le cherchent de tout cœur?
Voici encore une autre parole : « Je vis moi, dit le Seigneur (comme s'il voulait dire : Je jure sur ma vie), je ne veux point la mort du pécheur ' ». C'est bien là la parole de ce Dieu d'amour qui fait un serment solennel, afin qu'on le croie plus facilement.
Et il dit ailleurs : « Dès le moment que le pécheur aura regret de son péché, il vivra et ne mourra pas2 »; et il ajoute même « qu'il jettera tous ses péchés au fond de la mer 3 ». Bien plus, dans un autre endroit, il fait entendre cette plainte paternelle : « Hé ! pourquoi mourir, enfants d'Israël 4 ? »
Après tous ces témoignages, quelle confiance ne devons-nous pas avoir, si nous détestons nos péchés passés, appuyés que nous sommes sur la parole, les promesses et la tendresse de cet amour exprimé d'une manière si forte et si aimable?
Ecoutez enfin l'expression douloureuse de cet amour, et voyez de quelle façon il relève une âme défiante : « Sion a dit : Le Seigneur m'a délaissée, le Seigneur m'a mise en oubli»; sur quoi il répond : «Eh quoi ! une mère peut-elle oublier son enfant ? peut-elle ne pas avoir pitié du fruit de ses entrailles? Et si un tel oubli était possible, pour
1 Vivo ego, dicit Dominus Deus, nolo mortem impii. E^ech. xxxin, 1 1 .
2 Cum averterit se impius ab impietate sua quam operatus est... vita vivet, et non morietur. Ibid. xvm, 27, 28.
3 Et projiciet in profundum maris omnia peccata nostra. Mie h. vu, 19.
4 Quare moriemini, domus Israël? E^ech. xvm, 3i.
moi je ne t'oublierai jamais : car voici que je te porte gravée dans mes mains1.»
Ainsi donc, il faut entrer dans un regret amoureux de n'avoir pas correspondu à un amour si excellent, sans qu'une crainte défiante lui donne sujet de faire de semblables plaintes.
Mais c'est assez sur ce point : un livre entier ne suffirait pas pour recueillir les paroles par lesquelles cet amour s'exprime dans la sainte Ecriture.
Venons maintenant aux œuvres qui manifestent l'amour divin.
B. Amour de Dieu prouvé par ses œuvres.
De quelle manière Dieu n'a-t-il pas montré son amour, et dans l'œuvre de la création, et dans l'œuvre de la rédemption, et dans celui de l'union, œuvre qui est le plus naturel à l'amour? Il s'est uni à notre nature par l'Incarnation, uni à nos âmes par le Baptême, et uni à nos corps par l'Eucharistie. Il fait le chef-d'œuvre de ses miracles dans le mystère de son union avec nous ; que pouvait-il faire davantage, pour nous manifester le désir qu'il a de faire avec nous la dernière consommation de cette union dans la gloire éternelle, où cet amour nous doit abîmer?
1 Dixit Sion : Dereliquit me Dominus, et Dominus oblitus est mei. — Numquid oblivisci potest millier infantem suum, ut non misereatur filio uteri sui ? et si illa oblita fuerit, ego tamen non obliviscar tui. Ecce in manibus meis descripsi te. Is. xlix, 14-16.