III. Troisième vérité : Dieu voile sa majesté
La troisième vérité est que la majesté de Dieu s'est comme cachée, pour nous faire approcher d'elle.
Il ne faut que regarder le ciel, la terre et la mer avec toutes les merveilles qui y sont renfermées, pour y admirer un rayon de la grandeur de sa majesté. Il ne faut que considérer les effets de la grêle, de la foudre et des tempêtes, pour constater combien elle est grande et terrible. Les renversements des rois, des peuples et des royaumes, l'anéantissement des desseins et des conseils des hommes, la destruction de leur vie, font voir manifestement que
Ecce ego declinabo super eam quasi fluvium pacis.
JS. LXVI, 12.
MÉDITATIONS SUR l'ÉTAT RELIGIEUX I 5 3
le monde avec toutes ses puissances n'est, en comparaison de cette majesté, que comme une paille que le vent emporte. Mais si nous considérons attentivement l'économie de l'Incarnation, nous verrons que cette majesté sainte et terrible en ellemême a déposé tout ce qui est capable de donner de la terreur aux hommes, en se réduisant à des extrémités qui ne se peuvent comprendre.
C'est dans ce mystère surtout que l'amour et la bonté se sont rendus maîtres de la majesté et qu'ils en ont fait ce qu'ils ont voulu. Ils ont mis sur la divinité le voile de l'humanité, pour que nous puissions supporter l'éclat de sa gloire. Ils ont mis les grâces de l'enfance sur la splendeur de cette majesté, pour montrer qu'elle n'aurait pour nous que bienveillance et condescendance, puisqu'elle cachait tout ce qui pouvait nous effrayer. Ils ont donné à cette majesté une Mère toute de douceur : c'est la Vierge toute chaste, tout humble, toute charitable et remplie des qualités les plus aimables, à laquelle cette majesté s'est soumise. Et cette Vierge en est la Mère et comme la maîtresse, et de même qu'en sa poitrine sacrée la nourriture se changeait au lait le plus doux, ainsi la grandeur de Dieu et la terreur de sa majesté se changeaient en douceur et en mansuétude dans son sein virginal ; aussi bien, par la Vierge Mère, tout ce qu'il y a de terrible en la divinité se convertit pour nous en lait de douceur ineffable.
Après cela, âme fidèle, avec quel respect et quelle confiance filiale ne devons-nous pas regarder la majesté d'un Dieu fait petit enfant, qui ne désire rien davantage que de nous voir entrer dans des
sentiments d'enfants à son égard? S'il lui reste encore quelque chose qui puisse inspirer de la terreur, ce n'est que pour les pécheurs qui veulent demeurer pécheurs, mais non pas pour ceux qui le cherchent et le désirent.
Rejetez donc et estimez comme une fausseté tout ce qui ne s'accorde pas avec ces vérités; et quand la terreur des jugements de Dieu vous agite et vous trouble, recourez à son amour et à sa bonté, et reposez-vous sur eux avec confiance : car ils font à leur gré fléchir la justice. Recourez aussi avec amour à la Mère de la belle dilection : elle est si pleine de grâces qu'elle en déborde et pour elle et pour les autres.
Ainsi donc, assurément, ces vérités doivent vous apprendre quels sentiments la Majesté divine veut que vous ayez d'elle : car elle vous les enseigne par ses œuvres. Que votre esprit s'en pénètre profondément ; et si parfois quelque terreur vous saisit, ayez recours avec abandon à l'amour, à la bonté du Seigneur, et vous sentirez son secours toujours prêt à dissiper vos anxiétés.
Les pères montrent quelquefois à leurs enfants un visage austère et rigoureux ; mais il ne leur est ni agréable, ni conforme à l'inclination de leur cœur : ils ne s'en servent que par une espèce de contrainte, pour tenir leurs enfants dans le devoir, ou pour les y faire revenir quand ils en sont sortis. Volontiers ils quittent ce visage pour reprendre celui qui leur est naturel, lorsqu'ils voient ces enfants les rechercher avec soumission et avec confiance ; ou bien, s'ils gardent encore un extérieur austère, leur cœur est rempli d'une douce joie en voyant
MÉDITATIONS SUR l'ÉTAT RELIGIEUX I 55
que la soumission et la confiance de ces enfants ne diminuent pas, quoiqu'on leur montre un visage froid.
Appliquez-vous cette comparaison ; et quand votre Père céleste vous apparaît sous le visage de la terreur, croyez que c'est une disposition de sa sagesse, qui veut vous avertir de vous ranger à votre devoir et vous porter à le regarder sous son visage d'amour et de bonté, comme celui qui lui est naturel. Il ne demande en effet rien autre chose de vous. Pourvu qu'il vous voie dans la soumission à sa volonté et dans la confiance et la persuasion que ce visage austère et terrible ne lui est point naturel à lui, notre Père céleste, mais absolument étranger à sa nature, il en aura pleine satisfaction, et cela doit vous suffire parfaitement.