‹ Avis spirituels et méditationsChapitre 37 sur 164 · I. Du péché mortel en général · texte numérisé non relu

I. Du péché mortel en général

La première vérité est que le péché mortel n'est appelé ainsi que parce qu'il porte à l'âme un coup mortel, en la privant et séparant entièrement de Dieu et de sa grâce, qui est la vie de l'âme.

C'est un désordre qui doit être tellement dé-

MÉDITATIONS SUR l'ÉTAT RELIGIEUX I 5û,

testé de l'âme, que le seul nom de péché mortel lui soit en horreur. C'est en effet le mal souverain qu'il faut fuir plus que la mort du corps : car celle du corps ne détruit que ce qui se détruit par soimême, tandis que la mort de l'âme est un effet de cet horrible péché, qui rend son immortalité plus malheureuse que si la mort elle-même la pouvait anéantir. Celui qui tombe dans un tel malheur, lequel ne peut être que volontaire, détruit tout le bien de son âme, et quiconque pense pouvoir devenir un homme spirituel, en ne retranchant pas absolument ce désordre, ressemble au blessé qui croirait pouvoir guérir une plaie, en se donnant un nouveau coup, lorsqu'elle commence à se fermer. Ce serait toujours revenir à de nouvelles douleurs, à de nouveaux remèdes, et se mettre, en renouvelant ces blessures, dans un grand danger de perdre la vie.

Si cependant ce malheur arrive parfois à l'âme dans un moment de faiblesse, il est juste que sa douleur volontaire cherche à s'abîmer devant Dieu; mais il faut que ce soit avec confiance en son immense miséricorde : car autrement on ferait une double injure à son amour, en ne l'estimant pas pour ce qu'il est, et en offensant la générosité de son cœur par le désespoir, véritable abîme de perdition.

Les péchés mortels sont assez connus par les commandements qui y sont opposés ; mais il est bon de bien remarquer les avis suivants :

A. Premier avis. — Ne vous persuadez jamais qu'il y a péché mortel dans une chose douteuse, à moins que le jugement d'un homme de bon

conseil ne vous en donne la certitude. La matière de ce péché dépend de la volonté de Dieu bien manifestée et parfaitement connue, et non pas de l'esprit de l'homme, qui se fait un tort aussi dangereux en se figurant une offense mortelle là où il n'y en a pas qu'en ne s'en formant point là où il s'en trouve véritablement : car des deux côtés il y a également transgression, et elle sera aussi véritable dans la chose où il n'est point de faute mortelle, que dans celle où il y en a, quand le dérèglement de la volonté vous persuade de la faute grave : car on pèche mortellement, lorsqu'on veut une chose que l'on croit ne pas pouvoir vouloir sous peine de péché mortel.

Il est donc de la dernière importance de tenir la raison dans la rectitude de la vérité, et de suivre un jugement libre de toute erreur surtout en ces matières ; cependant lorsqu'un acte se présente, voisin du péché, il ne faut jamais le mettre à exécution, sans avoir pris le conseil de ceux qui savent discerner entre lèpre et lèpre, je veux dire entre péché et péché. Et même celui qui doit décider en une matière, où le péché mortel n'est point évident, doit, avant de déclarer qu'il est mortel, apporter plus de circonspection que ne le fait un juge dans une affaire capitale, lorsqu'il faut condamner un homme à mort. Mais, suivant le conseil de l'apôtre S. Paul, l'âme qui veut aimer Dieu « doit s'abstenir de tout ce qui a l'apparence du mal ' ».

Cet avis sur le péché mortel concerne plus les

1 Ab omni specie mala abstinete vos. I Thess. v, 22.

séculiers que les religieux, qui doivent laisser bien loin derrière eux les matières suspectes de faute grave, puisque le choix qu'ils ont fait et l'engagement amoureux qu'ils ont contracté, les obligent à la poursuite de la perfection. Il est bon néanmoins que vous sachiez ces choses, afin de fuir le scrupule, qui naît ordinairement d'une conscience délicate habituée à suivre son propre sens avec obstination, sans vouloir se soumettre au jugement des sages, et qui, s'étant fortifiée dans cette habitude, devient malade d'une maladie difficile à guérir.

B. Deuxième avis. — La connaissance, qui survient après une action faite de bonne foi, n'est pas capable d'en faire un péché mortel, quoique la matière grave s'y rencontre ; mais c'est seulement celle qui a précédé l'action ou qui l'accompagne : car tout péché mortel présuppose la connaissance du mal qui est dans l'action et la malice de la volonté qui se tourne vers ce mal pour le commettre contre le cri de la conscience. Or, si la connaissance ne s'y rencontre pas, la malice de la volonté, qui fait la transgression, n'y peut pas être ; et par suite cette action a bien sa matière, mais elle n'a pas sa forme, qui, elle, fait le péché mortel par le dérèglement de la volonté. Si néanmoins, après avoir connu le mal d'une action passée, on en avait une complaisance volontaire et délibérée, il y aurait pour lors péché mortel, non pas à cause de l'action passée, mais à cause de la complaisance présente pour un mal qu'on est bien aise d'avoir commis, quoiqu'on ne le connût pas alors pour mal.

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