‹ Avis spirituels et méditationsChapitre 39 sur 164 · C. Mouvements raisonnables (Motus rationales · texte numérisé non relu

C. Mouvements raisonnables (Motus rationales

Les mouvements raisonnables (rationnels) sont ceux qui procèdent de la raison, laquelle, ayant vu et connu pleinement l'objet pour ce qu'il est, s'y attache par le consentement pour en jouir à son gré. Or, c'est cette advertance de la raison qui,

vovant le mal et l'acceptant avec pleine connaissance et volonté, constitue le péché mortel.

Pour mieux vous faire comprendre la chose, je me servirai d'une comparaison.

Quand vous allez par un chemin où circule une foule de personnes, vous les voyez et vous ne pouvez pas faire autrement que de les voir; elles passent leur chemin, et vous passez le vôtre, sans réfléchir à autre chose : tel est le premier degré des mouvements ; ce sont ceux que l'on appelle motus primo primi.

Mais parmi ces passants il s'en rencontre quelques-uns qui vous plaisent, et voilà que vous jetez sur eux les yeux ; mais vous souvenant du danger qu'il y a à les regarder, vous en détournez aussitôt votre vue et vous continuez votre chemin. Ces passants vous suivent, vous appellent et vous montrent qu'ils voudraient bien s'entretenir avec vous; et vous aussi vous sentez que votre inclination se porterait bien à converser avec eux, et elle vous dérobe quelque pensée de retour en arrière; mais vous passez outre résolument, sans vouloir ni aller les rejoindre, ni rester à les attendre. Tels sont les seconds mouvements, motus secundo primi.

Enfin vous rencontrez un passant qui vous plaît de telle sorte que, arrêtant votre marche, vous voulez, à quelque prix que ce soit, vous entretenir avec lui, sans vous soucier du dommage qui, vous le savez, doit vous arriver. Tel est le mouvement rationnel qui fait le consentement : car il s'arrête entièrement, et, le sachant et le voulant, il retient la tentation pour lui parler et pour la suivre.

Ainsi donc pour former un plein consentement

au mal, il ne faut pas seulement le voir, ni le regarder en passant, mais il faut que la volonté en fasse un choix libre, qui le retienne pour lui donner entière adhésion.

De plus remarquez encore que le consentement au péché mortel n'est pas une chose aussi facile, ni un acte aussi rapide que se le figure une âme craintive. Si parfois il peut être donné en un moment et comme insensiblement, ce n'est que par les âmes qui sont dans l'habitude de vouloir le mal, et non pas par les âmes droites et bonnes qui, en pratique, ont la volonté de détester le mal du péché et l'habitude de vouloir le bien et la vertu, dont rien ne peut les séparer sinon un consentement formel par lequel elles reconnaissent qu'elles veulent librement le mal et librement s'y attacher. Hors de là elles doivent tranquilliser toutes ces craintes vaines, qui proviennent non pas d'un vrai consentement de la volonté, mais d'un faux semblant de consentement formé dans l'imagination qui, comme le singe, contrefait trop souvent la raison.

Et maintenant, pour conclure cet article du péché mortel, disons brièvement que c'est un mal souverain que l'on ne peut jamais assez détester, un mal dont le poids descend jusque dans l'enfer et dont le regret ne peut jamais être trop grand, pourvu qu'il demeure dans les bornes de la confiance, qui, seule, peut « convertir en paix la très amère amertume de l'âme pécheresse ' » voulant revenir à Dieu.

1 Ecce in pace amaritudo mea amarissima. Is. xxxvm, 17.

MEDITATIONS SUR l'ÉTAT RELIGIEUX 1 67

ARTICLE II

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