‹ Avis spirituels et méditationsChapitre 40 sur 164 · DU PÉCHÉ VÉNIEL VOLONTAIRE · texte numérisé non relu

DU PÉCHÉ VÉNIEL VOLONTAIRE

La deuxième vérité est que le péché véniel volontaire est aussi un grand mal ; car bien qu'il ne sépare pas entièrement l'âme de Dieu, comme fait le péché mortel, il la dispose à mourir bientôt et facilement, par l'habitude qu'elle prend de contrevenir aux volontés divines, et par la faiblesse qu'elle contracte en donnant à ses inclinations ce qu'elles demandent. Elles prennent ainsi de l'avantage sur elle, et, dans une occasion périlleuse, elles la mettent dans le danger de succomber à la tentation qui lui donnera la mort.

C'est de ce péché qu'il faut entendre cette parole du Sage : « Si vous ne vous tenez toujours dans la crainte du Seigneur, votre maison sera bientôt renversée ' »; car il diminue peu à peu cette crainte, en faisant perdre le respect que l'âme doit avoir pour Dieu ; et si le vent d'une forte tentation vient à souffler sur elle, il est cause d'une grande ruine.

Or par le péché véniel volontaire, j'entends une action que l'on fait de plein gré, sachant bien que c'est un. péché ; mais on ne veut pas s'en abstenir parce que la matière n'est pas assez grave pour le rendre mortel.

L'âme qui n'est pas dans la résolution d'éviter ces péchés véniels volontaires, ou qui demeure

1 Si non in timoré Domini tenueris te instanter, cito subvertetur domus tua. Eccli. xxvn, 4.

volontairement attachée à quelque faute de cette sorte, ne doit pas s'attendre à faire de grands progrès dans la vie spirituelle : car la volonté qui est attachée au péché, si petit qu'il soit, est en opposition formelle avec le bon plaisir de Dieu, à qui cependant il faut se conformer en tout, si l'on veut devenir vraiment homme spirituel.

Le péché véniel volontaire doit donc être réputé détestable, puisque c'est un malheur immense de contrevenir en quoi que ce soit à la volonté de Dieu. Mais si l'on y tombe par surprise ou faiblesse, il faut s'en humilier promptement devant Dieu, sans se laisser aller au chagrin de l'impatience, qui surprend aisément les âmes timorées et qui les pousse jusqu'au découragement et à la pusillanimité. Il faut se retirer auprès de Dieu avec une douce confusion de soi-même, et quand le cœur veut comme s'abattre et se décourager, il est bon de le soutenir par la considération de cette vérité : à savoir, que de lui-même le péché véniel ne peut pas nous faire perdre la grâce de Dieu, et que quand bien même tous les péchés véniels du monde seraient réunis ensemble, ils ne seraient pas capables de former un péché mortel, lequel pourtant seul peut nous ravir la grâce de Dieu.

Voilà donc l'appréciation qu'on doit avoir sur cette espèce de mal, les moyens d'y apporter le remède, et la manière de soutenir un cœur qui se décourage ou qui veut s'impatienter. Il faut pour lors doucement se rappeler ces paroles de David et y ramener ses sentiments : « Mon âme, espère en Dieu, car je veux le déclarer encore : le Sei-

gneur est mon salut, mon Dieu ' ». Et après une chute, il n'y a qu'à s'humilier profondément, au lieu de perdre le temps à se faire des reproches, qui souvent ne sont que les fruits de l'impatience et de l'orgueil naturel de l'esprit humain.

ARTICLE III

DU PÉCHÉ VÉNIEL D'iNFIRMITÉ.

La troisième vérité est que le péché véniel d'infirmité ou faiblesse est aussi un mal, mais qu'il est petit et qu'il sert souvent à conserver le bien et à l'augmenter, pourvu qu'il rencontre une bonne volonté.

C'est une vérité de foi qu'il n'est pas possible à l'homme d'éviter tous les péchés véniels de cette espèce, et ainsi, quoiqu'on puisse avec la grâce de Dieu s'abstenir de les commettre chacun en particulier, on ne peut pas les éviter tous en général.

Ces sortes de péchés sont ceux que l'on commet plutôt par négligence ou par surprise que par une volonté délibérée : par exemple, une exagération vient à la bouche avant d'y avoir réfléchi, une parole peu charitable contre le prochain vous échappe, une impatience vous surprend. Ces actes, et d'autres semblables, sont comme des vapeurs qui s'élèvent du fond de notre infirmité ; mais un rayon de soleil peut les dissiper et même les con-

1 Spera in Deo, quoniam adhuc confitebor il li : salutare vultus mei, et Deus meus. Ps. xlii, 5.

vertir en rosée profitable à la terre de nos âmes, pourvu que nous tenions ferme les deux résolutions suivantes :

i° La première est la résolution de nous mettre en garde, le plus que nous pourrons, contre ces péchés avec la grâce de Dieu; et cette grâce, il faut la demander avec une sainte résignation au bon plaisir divin, résignation fort éloignée des mouvements d'impatience et des désirs immodérés : car ils sont en opposition avec les sentiments humbles que nous devons avoir de nous-mêmes, et la Providence aime mieux guérir ces mouvements désordonnés, en permettant ces petites chutes, que de nous délivrer de toute faute vénielle, en laissant vivre ces mouvements qui nourriraient l'orgueil et la complaisance de notre amour-propre.

20 La seconde résolution est, après nos chutes, d'imiter la conduite des paons qui, voyant la laideur de leurs pieds, replient aussitôt la roue de leurs plumes si belles; et nous aussi, dans le recueillement de nous-mêmes, tournons-nous vers Dieu, pour nous mépriser en sa présence à la vue de notre infirmité.

Ces fautes, dans une âme qui n'y demeurera pas volontairement, c'est-à-dire qui aura une bonne résolution de s'en corriger, ne diminueront point son progrès dans la vertu ; mais elles pourront servir à l'augmenter, si elle est fidèle à la pratique de l'humilité dont elles lui fournissent l'occasion.

Dans ces sortes de fautes, l'impatience est un mal plus déplorable que la chute elle-même, et un acte sincère d'humilité est au contraire un

bien qui répare abondamment le mal de la faute. Voilà l'idée qu'on doit avoir de ce mal ; il faut donc s'étudier à l'éviter plutôt par amour que par crainte, et ne pas s'en étonner, ni s'en inquiéter en aucune manière. C'est de ce mal que parle S. Augustin, quand il dit : « C'est par une sage disposition que la divine Providence n'a pas voulu nous enlever tout à fait l'infirmité de nos chutes ' ». Il y a là, en effet, un remède qui sert à tenir les hommes spirituels dans la vertu d'humilité, et qui donne aux autres une leçon utile, en leur apprenant qu'après une chute il faut se relever et marcher par le chemin de l'humiliation. Quand une âme, après ces petites chutes, sait unir le regret d'avoir failli avec une certaine joie intérieure de se mépriser et de se voir méprisable devant Dieu, c'est signe qu'elle devient humble et forte.

ARTICLE IV

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