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NOTIONS GÉNÉRALES SUR LE SCRUPULE

Je vous souhaite, âme pieuse, selon l'expression de David, une grande abondance « de cette sainte crainte du Seigneur, qui demeure éternellement l ». En effet elle est amoureuse, confiante et laborieuse ; elle est ferme dans la résolution de fuir le mal véritable, et elle chasse les fausses craintes « qui font trembler de frayeur là où il n'y a point sujet d'avoir peur2 »; elle empêche enfin de se fatiguer et de se troubler mal à propos. Or, ce senti-

1 Timcr Domini sanctus, permanens in saeculum saeculi.

Ps. XVIII, 10.

2 lllic trepidaverunt timoré, ubi non erat timor. Ps. xiii, 5.

ment est ce qu'il v a de plus convenable à votre état présent, puisqu'il contient le véritable remède à la maladie du scrupule qui vous travaille si péniblement.

Je le répète donc, la vraie crainte du Seigneur est sainte : car elle fait fuir le mal et faire le bien avec discernement et avec tranquillité; elle demeure éternellement : car elle n'est sujette ni à l'inconstance, ni aux chagrins cuisants, et elle sert toujours aux âmes les plus pures pour les remplir d'une confiance de plus en plus filiale. Mais au contraire la crainte qui fait la principale racine du scrupule n'est point sainte : car elle ôte la paix, qui est l'un des fruits du Saint-Esprit, et elle réduit l'âme qui en est blessée à n'agir qu'en esclave, sans même bien connaître ce qu'elle fait. Elle ne demeure pas non plus dans un état permanent : car, toujours inquiète et perplexe, elle ne fait sans cesse que bâtir et détruire, prendre des résolutions, et puis, poussée par le regret, les abandonner aussitôt ; et ainsi elle tient l'âme bouleversée par les anxiétés de l'irrésolution. La sainte crainte du Seigneur détruit radicalement cette mauvaise crainte : en effet eiles ne peuvent demeurer ensemble ; aussi quand l'une est établie dans l'âme, il faut que l'autre sorte, puisqu'elles sont totalement opposées.

Il faut avec toute son industrie s'appliquer soimême à éloigner cette crainte trop servile, et avec autant de diligence qu'on doit avoir d'estime pour la paix et la charité, puisque la paix ne peut point subsister avec cette crainte et que la charité ne peut pas se perfectionner qu'elle ne l'ait chassée; en effet, nous dit l'apôtre S. Jean, « la crainte ne

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se trouve point avec la charité, mais la charité parfaite jette dehors toute crainte1 ». Aidez-vous donc à vous retirer de ce mal dangereux, puisque vous y avez un si grand intérêt et qu'il y va du repos de votre vie, « qui se passerait dans les douleurs intérieures, et dont les années s'écouleraient dans les gémissements de conscience 2 », si vous ne vouliez point travailler à vous en retirer. Prenez une forte résolution d'écouter les conseils et de vous faire violence pour les suivre en toute simplicité.

Je vous découvrirai, âme pieuse, la racine de votre mal et je vous en expliquerai les causes et les remèdes de la manière la plus facile à comprendre que je pourrai, et pour cet effet je me servirai de comparaisons tirées des choses les plus communes, afin de vous ôter tout sujet d'interpréter et de discuter : car il est assez ordinaire aux âmes qui sont atteintes de ce mal de se créer de nouvelles difficultés, quand on leur en parle d'une manière qui n'est point si claire, si intelligible, qu'on n'y puisse trouver un double sens.

C'est ce qui m'a souvent fait penser que pour instruire utilement les âmes timorées, il fallait imiter le maître qui envoie faire un message par un serviteur inexpérimenté qui n'en a jamais porté. Le maître lui dit clairement ce qu'il veut qu'il dise ; il le lui fait répéter pour voir s'il l'a compris et s'il l'a retenu; il lui fait entendre ce qu'il n'a pas bien entendu et lui redit la chose jusqu'à ce qu'il puisse

1 Timor non est in charitate ; sed perfecta charitas foras mittit timorem. I Joann. iv, 18.

2 Defecit in dolore vita mea, et anni mei in gemitibus.

Ps. XXX, I I.

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s'assurer qu'il la dira fidèlement selon ses intentions. Voilà une comparaison fort commune dont je me sers; mais elle vous convient parfaitement, puisque vous savez par des expériences qui vous ont coûté cher, que l'âme délicate et désireuse du bien prend souvent les choses spirituelles à la volée et se les applique selon ses propres vues et ses opinions préconçues. Aussi il arrive que celui qui instruit et celle qui est instruite sont souvent trompés, comme le maître et le serviteur le sont au sujet d'un message, quand on s'est contenté de dire seulement ce qu'il y avait à mander, sans savoir si on l'avait bien compris.

Venons donc à notre question du scrupule, et n'épargnons ni les répétitions, ni les comparaisons, afin de nous bien étendre sur cette matière et de ne point laisser d'occasion au moindre doute, si nous le pouvons.

Ce terme de scrupule est tiré d'un mot latin, et signifie proprement une petite pierre, qui se glissant dans le soulier du voyageur le blesse en marchant, et qui est cause qu'il n'avance qu'avec peine, au lieu qu'auparavant il marchait avec facilité. On ne pouvait choisir de terme plus propre pour exprimer ce que nous appelons scrupule dans la vie spirituelle : car c'est une vue trompeuse du péché qui n'est point, laquelle procède d'une connaissance défectueuse et incertaine qui tient l'esprit en suspens et le cœur dans le trouble. Or cette vue trompeuse, s'interposant entre la raison et la partie inférieure de l'âme, produit le même effet que la petite pierre dans le soulier du voyageur. Elle est cause que l'âme ne marche qu'avec peine, qu'elle

n'ose poser le pied en certains endroits, et qu'elle ne va que comme en boitant sur le chemin de la vertu.

Mais pour faire comprendre plus clairement l'origine de cette peine, et afin qu'on en conçoive mieux les remèdes, il faut remarquer que ce que nous pouvons le plus proprement appeler partie inférieure de l'âme, c'est le sens intérieur et le cœur. Les premières pensées (premiers concepts) se forment dans ce sens intérieur, qui par sa puissance estimative porte un jugement prompt et imparfait sur les objets que les sens extérieurs lui présentent ou que la mémoire lui fournit, et alors les mouvements s'excitent dans le cœur selon ce que ce sens intérieur lui présente. Le rapport qu'ils ont l'un à l'autre fait que ce sens intérieur, qui est ce que nous appelons communément l'esprit, excite les mouvements du cœur, et le cœur excité enflamme à son tour l'esprit, en sorte que l'un et l'autre joints ensemble troublent et préviennent la raison, qui n'est point la faculté agissant dans cette première estime et dans les premières pensées ou concepts, mais c'est seulement le sens intérieur qui agit en cette occurrence.

Remarquez donc bien ceci, et retenez-le avec soin si vous pouvez l'entendre : car cela aide à concevoir qu'il n'y a aucun péché dans les premières pensées ou premiers concepts, parce que ni la raison, ni la liberté n'y ont aucune part; et cela aide aussi à connaître comment se forment le mal et les anxiétés du scrupule. Mais si vous ne comprenez point, n'en soyez pas en peine : car la suite vous l'expliquera en pratique. Le cœur prend part à

cette peine à cause d'une certaine tendresse de crainte naturelle; mais c'est surtout l'esprit qui y a la plus grande part à cause des apparences de vérité qu'il trouve dans ces vues et qui excitent sa puissance estimative. De là vient que l'esprit et le cœur prennent l'épouvante sur la simple vue du mal du péché, de même que nous voyons les personnes craintives prendre frayeur sur un bruit que des voleurs se trouvent dans leur chemin. La crainte fait que les timides pensent sans cesse au danger, et que leurs pensées ne leur représentent que des images de mort sans presque leur laisser d'espérance d'y échapper. De même aussi la simple apparence et crainte du péché produisent le tourment du scrupuleux.

Aidée par la timidité craintive du cœur, la puissance estimative de l'esprit présente à la raison plusieurs pensées qui la surprennent, et lui propose des difficultés qu'elle ne peut bien résoudre, parce qu'elle manque de connaissance suffisante, et encore parce qu'elle n'a pas l'habitude de tenir l'esprit et le cœur soumis à son jugement, et enfin parce qu'elle est privée de cette force qui s'acquiert dans la pratique de la mortification.

Cependant la raison, apercevant par ses lumières qu'il n'y a point de péché dans la chose, le veut proposer à l'esprit ; mais aussitôt celui-ci, avec sa puissance estimative, soulève mille contradictions et imite ceux qu'on tâche de faire revenir d'une vaine épouvante par le jugement d'une saine raison ; en vain l'on multiplie les raisonnements pour les convaincre qu'il n'y a pas lieu de craindre, il se trouve qu'ils en ont souvent une infinité d'autres

à donner pour montrer qu'ils ont grand sujet de trembler.

De plus le cœur se joint à l'esprit et souffre de son côté un resserrement douloureux que lui cause l'impression de la crainte ; et ainsi voilà trois choses qui composent la peine du scrupuleux, à savoir : l'agitation de l'esprit, le resserrement du cœur, lirrésolution de la raison, qui la tient comme dans un état de suspension.

Si la raison était bien résolue, elle ferait disparaître aussitôt le scrupule, ou bien elle l'anéantirait petit à petit en peu de temps ; mais comme son irrésolution vient du manque de lumière et du peu de force qu'elle a pour se rendre maîtresse de l'esprit et du cœur, vous pouvez voir par là tout d'abord que le grand remède du scrupule ne consiste qu'en deux points :

i° Donner de la lumière à la raison par le moyen de l'instruction et des avis qu'on doit prendre de personnes prudentes, ayant connaissance et expérience.

2° Se faire violence pour mortifier l'esprit et le cœur à l'égard du scrupule, comme on les doit mortifier à l'égard des autres passions, et pour suivre les avis qu'on a reçus de personnes sages et expérimentées.

Mais, me direz-vous, que deviendront ces remords de conscience qu'on nous dit tant qu'il faut écouter et contre lesquels il ne faut rien faire qui y soit opposé?

Pour répondre facilement à cette objection, il est important de savoir qu'il existe en nous un certain instinct, que le doigt de Dieu a gravé dans l'homme,

lequel instinct lui donne de l'horreur pour le mal du péché et de l'estime pour le bien de la vertu l. De là vient que quand l'occasion du péché s'approche de lui, l'homme sent ce mouvement instinctif qui l'avertit de n'y point succomber, et qui lui reproche son péché dès qu'il y est tombé, et alors il s'appelle communément remords ; de là vient aussi que quand il a fait quelque bien, il en ressent un mouvement qui lui donne de la consolation. Mais comme le péché a déréglé les puissances de l'homme et que ce mouvement instinctif se manifeste dans sa partie inférieure aussi bien qu'il existe éminemment dans sa raison, il est sujet à se tromper non moins que ses pensées ; aussi il doit être réglé et réduit par la droite raison comme les autres mouvements : car il en a besoin ; c'est pourquoi il faut vous donner ici tout d'abord l'instruction suivante.

C'est qu'il ne faut point suivre à l'aveugle tous ses remords, mais les peser à la balance de la vérité et de la droite raison pour les y réduire, ou du moins pour agir nonobstant l'impression sensible qu'on en ressent encore, bien que l'âme ait reconnu qu'ils ne sont pas bien fondés. Celui qui dirait donc : puisqu'il me prend toujours un remords de conscience sur telle chose, il ne faut point que je la fasse, ressemblerait à celui qui dirait : j'ai toujours peur des fantômes quand je suis dans telle chambre, c'est pourquoi je ne veux point y entrer. Si donc celui qui craint les fantômes ne surmonte

1 On donne aussi à ce sentiment instinctif le nom de syndérèse.

sa crainte, il deviendra de plus en plus faible et craintif, jusqu'à se rendre ridicule et inhabile à bien des choses ; de même l'âme qui ne surmontera point ce sentiment de remords, quand elle connaîtra par le conseil des sages qu'il n'est point bien établi, mais vain et futile, deviendra faible et inhabile à faire un grand nombre de bonnes actions.

Reprenons maintenant notre comparaison du voyageur et du scrupuleux. Or, vous le savez, quelle gêne ne cause pas au voyageur cette petite pierre que les Latins appellent scrupule, s'il ne prend soin de l'ôter de son soulier? Elle lui cause de la douleur, de la fatigue et du dégoût de marcher.

Que produit aussi le scrupule dans l'âme du scrupuleux ? Du dessèchement par un chagrin douloureux, de la lassitude qui la rend moins courageuse pour faire le bien, et du dégoût qui la rend plus faible et par conséquent plus proche de sa chute.

Ce serait donc un grand abus, âme pieuse, de nourrir le scrupule (remarquez le mot; je dis nourrir, je ne dis pas sentir, car du sentiment nous en parlerons à la fin); oui, ce serait un grand abus de nourrir le scrupule sous prétexte d'une plus grande circonspection et d'un moyen plus avantageux pour profiter dans le bien, puisqu'il fait tout le contraire : en effet il émousse la pointe de la générosité de l'âme, il l'environne de craintes et d'inquiétudes, il fatigue cet instinct naturel qui la porte à faire le bien librement, et il rend sa liberté toute languissante. C'est de la grâce de Dieu qu'il faut attendre avec confiance le secours nécessaire

pour faire progrès dans la vertu, et non pas d'une industrie imaginaire de l'esprit humain, qui croirait pouvoir se servir du scrupule pour avancer plus facilement dans le bien. Or pour suivre l'attrait de la grâce, l'âme doit être d'une conscience qui soit bonne, droite, exacte et diligente, mais non pas scrupuleuse. Oh ! qu'il y a de différence entre une conscience exacte et une conscience scrupuleuse ! c'est ce que nous remarquerons dans la suite.

Mais que fait le voyageur qui sait la peine et l'incommodité qu'apporte cette petite pierre, quand elle est entrée dans le soulier? Il le lie fortement et le ferme avec soin le mieux qu'il peut de peur qu'elle n'y entre ; et quand par hasard elle y est entrée, il se déchausse et la cherche partout afin de s'en défaire aussitôt. C'est ainsi que vous devez en user dans le chemin de la vertu ; il faut que vous fermiez les passages au scrupule et que vous vous appliquiez à le rejeter aussitôt que vous le sentez : car si vous vouliez l'entretenir par des réflexions, vous seriez aussi déraisonnable que celui qui mettrait de ces petites pierres dans ses souliers par l'espérance de mieux marcher, ou bien qui ne voudrait pas les ôter quand il les sent.

A cela vous me répondrez qu'on ne rejette pas de l'esprit les pensées et les craintes, comme on ôte une pierre du soulier. Je l'avoue volontiers, mais l'âme les rejettera vraiment soit par l'effet de sa volonté, soit par le jugement de sa raison, si elle est exacte à s'éloigner des causes du scrupule et si elle ne le nourrit pas volontairement. Bien plus, la pointe même de l'impression sensible que le scrupule fait dans l'esprit et dans le cœur, s'émoussera

iqO AVIS SPIRITUELS SUIVIS DE

ainsi peu 'à peu, jusqu'à ce que la raison n'en soit plus inquiétée.

Mais pour vous faire mieux comprendre les remèdes du scrupule, il faut encore vous faire connaître comment il fait son progrès, et pour cela il est bon de répéter quelque chose de ce que nous avons dit sur son origine.

Tout homme raisonnable a une disposition au scrupule à cause même de cet instinct naturel du sens intime qui donne l'alarme à l'âme quand il découvre le mal du péché qui l'approche, soit qu'il soit vrai, soit qu'il ne soit qu'apparent. Sur quoi si l'âme ne fait un bon discernement et si elle suit la fausse alarme, la voilà dans l'erreur et bien souvent dans le scrupule.

Les uns sont plus que les autres sujets au scrupule, soit à cause des dispositions naturelles de leur sens intérieur qui appréhende les choses avec plus de vivacité et qui est plus remuant et plus inconstant dans ses idées, soit à cause des dispositions naturelles du cœur qui le rendent plus tendre à recevoir les impressions. Mais ces dispositions s'augmentent beaucoup par diverses circonstances qui s'y joignent souvent, telles sont les suivantes :

i° L'erreur dans l'idée que l'âme s'est formée de Dieu.

2° La superbe de l'esprit qui, habitué à n'estimer que son propre sens, le suit opiniâtrement au préjudice des avis qu'on lui donne.

3° La communication avec des personnes scrupuleuses, dont l'esprit toujours en balance, toujours hésitant, ne sait ni prendre, ni donner des résolutions fermes.

MEDITATIONS SUR L ETAT RELIGIEUX I g I

4° Le manque de mesure et de modération dans les vues ou idées de l'esprit, se portant toujours aux extrêmes, tant sur la matière et sur le danger du péché que sur la matière et la pratique de la vertu.

5° L'ignorance des vérités morales et du vrai sens de quelques passages de l'Ecriture sainte, d'où provient un soin empressé dans l'esprit de celui qui ne les entend pas bien ; de plus, l'ignorance de ce que la raison peut ou ne peut pas sur la partie inférieure.

6° Par-dessus tout, l'habitude contractée de suivre ses scrupules et de raisonner avec son propre esprit au préjudice des avis du directeur, établit et augmente ce mal : car cette habitude enfonce si avant le scrupule dans l'imagination et dans l'estimation de l'esprit qu'il y fait une blessure dont la guérison est bien difficile et fort rare.

Et maintenant, d'après ces notions générales, nous pourrons plus aisément vous marquer quels sont les remèdes du scrupule, en commençant par ceux qui sont éloignés.

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