‹ Avis spirituels et méditationsChapitre 45 sur 164 · REMÈDES ÉLOIGNÉS · texte numérisé non relu

REMÈDES ÉLOIGNÉS

Ils consistent à retrancher tous ces accidents ou circonstances que nous venons d'énumérer; et pour ceia il faut s'appliquer à se former des habitudes qui y soient contraires et se tenir ferme dans les connaissances qui y sont opposées, lesquelles étant

puisées dans la droite vérité, sont bien différentes de celles que l'esprit se forme par ses propres conceptions, en regardant les choses à travers le prisme trompeur du scrupule.

Mais pour vous faire voir cela avec évidence, il faut vous marquer de quelle manière l'homme de bonne conscience, qui veut être entièrement à Dieu, entend les choses et comment il s'y conduit, et aussi de quelle manière le scrupuleux se les figure et comment il s'y gouverne. Examinons donc en détail ces diverses circonstances.

ARTICLE PREMIER

l'idée qu'on se forme de dieu.

Le scrupuleux se forme l'idée d'un Dieu qui n'a que du chagrin et de la sévérité, qui vous ravit les paroles de la bouche afin d'en faire une matière de querelle et de punition, qui ressemble aux marchands attachés si fort à leurs intérêts qu'ils ne donneraient pas sans cédule, ou écrit, pour cinq sols de marchandise, et qui feraient retourner de plus d'une lieue un client honnête, pour leur rapporter un autre quart d'écu, parce qu'il manque au poids de celui qu'on leur a donné la valeur de deux liards. Le scrupuleux s'imagine encore un Dieu qui ne cherche que les occasions de frapper et de punir, ou qui ressemble au chasseur, lequel est caché derrière un buisson, l'arquebuse bandée, prêt à tirer sur ce qui paraîtra devant lui, ou bien enfin qui ressemble à un maître chagrin et sévère, qui ne veut rien excuser d'un pauvre petit valet

MÉDITATIONS SUR l'ÉTAT RELIGIEUX I g3

venu tout fraîchement de la campagne, mais qui le voudrait parfait tout d'un coup, et pour la moindre balourdise ou pour quelque révérence mal faite aurait aussitôt les injures et les menaces à la bouche et la main levée pour frapper. Voilà à peu près l'idée que le scrupuleux se forme de Dieu. Assurément, un homme qui se pique d'honneur et de quelque civilité se sentirait fort désobligé, si l'on avait de lui une semblable opinion ; à bien plus forte raison il est facile de concevoir combien une telle idée est désagréable à Dieu. Mais aussi qu'arrivet-il au scrupuleux? Il tombe lui-même dans les vils sentiments d'un esclave qui ne sert son maître que lorsqu'il est sous ses yeux, qui ne fait rien que de travers, qui ne cherche qu'à s'échapper; et ainsi le scrupuleux se met en état de causer autant de dégoût au noble naturel de Dieu et à son cœur généreux, qu'il devient pour lui-même un fardeau écrasant.

L'homme de bonne conscience se forme une idée de Dieu dans laquelle tout ce qu'il y a de bon, de libéral, d'aimable, de grand, de puissant, de sage et d'admirable, se trouve rassemblé dans un souverain degré, sans que toutes ces qualités se séparent Tune de l'autre dans son idée, pas plus qu'elles ne sont séparables dans la nature de Dieu. Mais pour mieux proportionner la chose à notre façon de concevoir, amassons tout ce que nous pourrions estimer de louable et d'aimable dans un maître : une humeur la plus accorte du monde, la plus douce et la plus raisonnable, une magnificence sans pareille qui le porte à faire du bien même à ceux qui ne le méritent point, une générosité de cœur tout à fait

noble, ne consultant en toutes choses que le juste et le bien, toujours prête à excuser et à pardonner et entièrement éloignée des ruses et de la chicane, une grandeur redoutable mais tempérée par une bonté et une sagesse admirables, qui tient tout dans le respect et ramène tout à la soumission, une puissance terrible, mais qui ne s'exerce qu'envers les rebelles sur lesquels toute la sage conduite, la belle humeur et les attraits de leur maître ne font point d'impression, une sagesse parfaite pour gouverner, qui sait agir en maîtresse, mais avec une modération accomplie, qui emploie ses serviteurs aux ouvrages de son bon plaisir, et qui sachant leur peu de portée, leur faiblesse et la lenteur de leur esprit grossier, les supporte malgré leurs défauts et s'applique à les instruire et à les corriger. Enfin formons-nous l'idée d'un maître qui en tout exerce son autorité d'une manière si douce, si forte, si bonne et si sage, qu'il corrige ou comprime l'insolence des serviteurs insoumis, mais qui le fait de si bonne grâce que personne n'y peut trouver aucun sujet de se plaindre. De plus, ajoutons à cette idée toute la bonne volonté que nous pouvons nous figurer, toutes les attentions affectueuses d'un bon père envers son enfant qu'il aime, qu'il instruit, dirige et pourvoit de tout avec tendresse ; et alors quand nous aurons assemblé toutes ces qualités, reportons-les bien haut par la pensée et nous les retrouverons et les contemplerons en Dieu, mais d'une manière bien plus sublime et infiniment élevée audessus de tout ce qui peut se rencontrer dans la créature ; et voilà quel est le sentiment, quelle est l'idée que l'homme de conscience droite se forme

MÉDITATIONS SUR l'ÉTAT RELIGIEUX I g5

de son Dieu. Mais aussi quelle source de biens en jaillit pour son cœur? Il entre de plus en plus dans le respect, dans la soumission et dans la crainte amoureuse qui le rendent fort exact au service d'un si bon Maître ; il devient doux, traitable et charitable envers le prochain, et il s'avance dans la confiance filiale envers un si bon Père. Il accomplit en cela le conseil que le Saint-Esprit donne par la bouche du Sage : « Ayez, dit-il, des sentiments conformes à la bonté du Seigneur, et cherchez-le en simplicité de cœur ' ». Que veut signifier le Sage par cette simplicité de cœur? Il signifie un cœur qui veut aller à Dieu de bonne foi, et qui ne se forme pas tant de mystères, de vues, de retours et de craintes, comme s'il avait affaire avec un Dieu rusé ou chicaneur, avec qui il fallût se servir des précautions dont on se servirait avec un homme qui aurait ces mauvaises qualités; et pourtant voilà ce que fait le scrupuleux : n'est-ce pas là vraiment un bel honneur qu'il rend à Dieu?

ARTICLE II

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