SUR LES VUES OU IDEES POUSSEES A L'EXTREME
Le scrupuleux a une grande propension à porter les choses aux extrêmes : car il subtilise sur tout, jusqu'à ce que son esprit ayant tout épuisé ne trouve plus matière à discuter. Si sa résolution se porte sur la fuite du péché, c'est avec une vue qui s'étend jusqu'à vouloir les éviter absolument tous, comme s'il ne devait plus jamais être pécheur. Si elle se porte sur le danger du péché, tout lui paraît danger de péché, et il croit qu'il n'y aura rien de fait, si cette résolution ne passe à retrancher ceci et cela, et puis aussi cette autre chose et encore cette autre-là, d'où il résulte que son idée va jusqu'à tout retrancher. Mais quand il en vient à la pratique, il trouve bien du mécompte : car il est forcé de demeurer en arrière, et, malgré toutes ses vues et présomptions, il est toujours pécheur, au lieu qu'il croyait ne le devoir plus être jamais. De là il tombe dans le découragement et l'affliction, et son scrupule s'enflammant davantage, il se tourmente lui-même sur sa négligence à accomplir ses résolutions; et le pauvre malheureux ne voit pas que ses résolutions ont été souvent excessives et in-
MEDITATIONS SUR L ETAT RELIGIEUX I gg
discrètes, et qu'il y aurait eu beaucoup à corriger s'il les avait accomplies. Si sa résolution se porte sur la perfection et la vertu, il la fait avec une vue aussi étendue et aussi impétueuse que si tout d'un coup il devait atteindre au sommet de la perfection, comme s'il n'y avait pas un milieu à traverser, ou qu'il la dût acquérir avec la même facilité qu'il met son chapeau sur sa tête : car il fait son compte, comme si ses vues et ses idées étaient capables de produire les vertus, et comme si voir et pratiquer n'étaient qu'une seule et même chose.
U homme de bomie conscience se défie des vues poussées aux extrêmes : car il conçoit aisément qu'elles s'accordent rarement avec l'ordre de la divine Providence, qui conduit toutes choses à leurs fins avec force, mais dispose tout avec suavité, comme nous le voyons dans les arbres et les autres productions naturelles, qui s'accroissent peu à peu et ne deviennent pas tout d'un coup d'un arbrisseau un chêne, ou d'un brin d'herbe un épi de blé prêt à la moisson.
Jésus lui-même a suivi l'ordre de cette conduite à l'égard de celui qui venait lui demander ce qu'il devait faire pour être sauvé. Il ne lui indique point tout d'abord la perfection suprême ; mais en premier lieu il lui propose l'observance des commandements, et, sur sa réponse qui lui faisait connaître l'état de son âme, il l'invite alors à quelque chose de plus parfait, sans même en cela lui montrer le degré le plus élevé ; car il ne lui propose pas les persécutions du monde à affronter, ni le martyre à souffrir, mais il lui dit simplement : « Si vous voulez être parfait, allez, vendez ce que vous avez,
donnez-le aux pauvres, et vous aurez un trésor dans le ciel; puis venez et suivez-moi l ».
Enfin Jésus nous découvre encore plus ouvertement l'ordre de cette conduite, quand il dit que le bon grain reçu dans la terre d'un bon cœur fructifie dans la patience, et même qu'entre ces bons cœurs « les uns rapportent trente, les autres soixante et d'autres cent pour un2 »; et quoiqu'ils soient tous appelés des cœurs bons, néanmoins leurs fruits sont différents. Ainsi donc cela nous montre que la douceur de la divine Providence se contente de quelque chose de moindre que l'extrême.
De cet ordre de la conduite de Dieu l'homme à la conscience droite conçoit aisément aussi que la subtilité de l'esprit humain doit être ramenée à une bonne médiocrité, c'est-à-dire à une mesure sage, pour bien entendre le sens vrai, le sens naturel des règles qu'il nous a données pour notre direction pratique. Il sait également que, puisque Dieu a mis partout dans la nature une horreur pour les extrêmes, il ne nous a pas exprimé ces règles de manière qu'elles dussent servir d'occasion à l'esprit humain de chercher toujours et de suivre des interprétations extrêmes.
De plus, la connaissance que l'humilité chrétienne et son expérience lui donnent de sa faiblesse, lui fait concevoir aisément que l'homme qui suit les
1 Si vis perfectus esse, vade, vende quae habes, et da pauperibus, et habebis thesaurum in cœlo ; et veni, sequere me. Matth. xix, 21.
2 Alia autem ceciderunt in terram bonam : et dabant fructum, aliud centesimum, aliud sexagesimum, aliud trigesimum. Ibid. xm, 8.
vues extrêmes et qui veut se les imposer avec obstination pour des obligations, ne fait que se rendre pécheur davantage. En effet la pratique ne correspond pas à ces vues obstinées et à ces obligations qu'il se veut imposer à lui-même, et en y manquant il arrive souvent qu'il tombe dans le péché.
Au contraire l'homme de bonne conscience conçoit une vraie horreur du péché et le fuit avec soin, mais de telle manière qu'il sait fort bien que toute sa vie il sera coupable de certains péchés, sans lesquels la vie de l'homme ne se passe point sur la terre. Il établit en son âme une connaissance exacte de la différence des péchés et du degré d'horreur et de regret que chacun mérite, et sa liberté étant mise par cette droite connaissance hors de la gêne du scrupule, il fuit plus que la mort celui qui peut le séparer de Dieu, il travaille diligemment pour éviter le péché volontaire et délibéré, quel qu'il soit, enfin il veille et prie pour diminuer ceux qui ne sont que d'infirmité, qu'il répare par le regret et l'humilité, quand il y est tombé ».
L'homme de bonne conscience entend le danger du péché selon les règles d'une droite raison, établie dans le milieu de la vertu et non dans les extrêmes; il l'entend aussi selon l'expérience et les bons conseils et selon les règles d'une charitable bienséance. Enfin il regarde le degré suprême de l'amour de Dieu et de la vertu comme quelque chose d'excellent et de souverainement désirable, et il y aspire ardemment; mais il considère ce de-
1 Pour la différence des péchés, voir au traité de la Paix de l'àme, page 1 58 et suivantes.
gré suprême comme un fruit que la grâce fera croître et mûrir dans le temps et de la manière qu'il lui plaira; il se propose seulement d'ôter en lui-même les obstacles qui pourraient empêcher le progrès de cet amour : car il ne pense pas que les vues extrêmes de l'esprit soient capables de lui donner ce haut degré de perfection; et ainsi il évite pleinement de suivre la conduite du scrupuleux, telle que nous venons de la décrire.
ARTICLE V