‹ Avis spirituels et méditationsChapitre 49 sur 164 · I. Ignorance des vérités morales · texte numérisé non relu

I. Ignorance des vérités morales

Le scrupuleux procède toujours de la même manière, et il lui semble qu'il ne peut se bien diriger que par les moyens excessifs ; il subtilise sur les vérités morales, pour les amener le plus qu'il peut à des obligations de péché mortel, comme si Dieu ne pouvait être bien servi qu'en mettant partout la mort ou le danger de mort. Les opinions des hommes, qui concluent au péché mortel, sont celles qu'il embrasse avec avidité et qu'il préfère à toutes les autres, comme si les hommes étaient capables d'ajouter quelque chose à la loi éternelle de Dieu et à sa volonté qui aime la vie et a horreur de la mort, et comme si leur opinion, qui tend à la mort, était capable de mettre la mort où Dieu ne l'a pas mise et où il n'a pas dit qu'elle était, ainsi qu'il l'a dit dans les autres choses où elle est véritablement. Enfin le scrupuleux se

MEDITATIONS SUR l'ÉTAT RELIGIEUX 2û3

forme des péchés mortels à sa mode et à sa guise.

L'homme de bonne conscience ne suit pas son caprice sur les vérités morales ; mais il s'établit avec fermeté sur les raisons et les bonnes instructions qu'il prend de ceux qui sont les plus vertueux et les plus éloignés du doute et du scrupule; il suit les droites maximes, dont nous venons de parler sur la différence des péchés1.

Il a une vraie détestation de tout ce qui sépare de Dieu, avec une volonté résolue de mourir plutôt que de commettre un péché mortel, il fuit le mal et tout ce qui en a l'apparence par esprit de plaire à Dieu, et il n'expose pas indiscrètement sa faiblesse au danger de l'offenser; mais il se garde bien de jeter mal à propos sa liberté dans des pièges ou dans une gêne fort préjudiciable, en se figurant qu'il y a péché mortel dans d'autres choses que celles où la loi de Dieu et le sentiment commun de l'Eglise l'établissent. Il se garde bien aussi de se condamner de péché mortel sur quelque idée incertaine ou sur quelque doute qui lui survient après s'être échappé à faire certains actes qui après coup lui deviennent suspects de péché mortel.

Il ne se condamne pas de faute grave, à moins que son action ne soit faite avec les circonstances nécessaires pour donner la forme à un péché mortel, à savoir : la connaissance du mal grave, soit dans l'objet lui-même, soit dans l'intention, avec la pleine advertance de la liberté qui veut ce mal nonobstant sa connaissance. En effet, quand même la matière serait véritablement suffisante pour un

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péché mortel, il ne le serait point pourtant si la forme y manquait, spécialement dans les âmes qui ont la volonté et qui sont dans l'habitude d'éviter le péché mortel.

L'homme de conscience droite s'informe encore avec soin de la vérité, et si on lui enseigne que telle chose est suspecte d'être la matière d'un péché mortel, ce qu'il ignorait complètement, il a regret de ne l'avoir pas connu auparavant, il demande pardon à Dieu amoureusement de sa négligence, et une autre fois il se garde bien d"y retomber. Il ne trouble pas sa conscience sur cette action passée, dont il n'a connu le mal qu'après qu'elle a été faite : car ce ne sont pas les connaissances postérieures à une action qui rendent les hommes coupables devant Dieu, puisque ces connaissances ne peuvent plus d'elles-mêmes avoir aucune influence sur l'action qui est faite, mais seulement les connaissances qui ont précédé ou qui accompagnent l'action. Il laisse encore à part les opinions des hommes qui ne sont pas communes et qui paraissent avoir une certaine singularité : car en vérité qui sont ces hommes et quelle autorité ont-ils pour établir des lois dans le for divin? Ils en sont incapables assurément, et cependant leurs opinions sont capables de causer des péchés, puisque la conscience, qui s'est attachée à une opinion qu'elle croit véritable, pèche autant de fois que sa faiblesse l'entraîne à y contrevenir. Voilà quel est l'ouvrage de l'homme et ce qu'il sait faire comme homme. Que peut-on donc en attendre? Mais l'homme de bonne conscience ne s'engage pas dans ces opinions, il s'attache à la

droite vérité et à la grâce de Dieu ; quant aux diverses opinions il suspend son jugement et ne fait rien sans bon conseil. Il déteste le péché mortel par-dessus toutes choses, parce qu'il offense un Dieu infiniment bon, et il fuit le péché véniel volontaire comme une chose qui déplaît à Dieu, qui est dangereuse et opposée au respect qu'il lui doit. C'est en cela, âme pieuse, qu'il trouve un grand préservatif contre le scrupule : car l'entretien des péchés véniels volontaires est souvent cause que les âmes négligentes qui les nourrissent sont châtiées par le tourment du scrupule.

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